Guerre et Paix, sauce égypto-hittite

Avant de me passionner pour les relations entre civilisations et entre religions, j’ai connu toute une période de passion pour l’histoire militaire, ou plus exactement, pour les grandes batailles. La stratégie, dans ses applications sur le terrain, m’intéressait en effet beaucoup plus que d’autres aspects de l’histoire militaire qui me laissaient plus ou moins indifférent, tel que la théorie ou l’armement. L’époque héroïque (dans un sens très large sans définission académique) m’intéressait en outre beaucoup plus que les sales guerres de l’époque contemporaine. J’étais, il est vrai, pas encore tout à fait sorti de l’adolescence.

Et comme je suis venu à l’histoire à travers un intérêt pour l’Égypte antique, l’une de mes batailles préférées a toujours été celle qui eut lieu à Qadesh en l’an 1274 avant le monsieur qu’on cloue sur les églises. C’est aussi la plus ancienne bataille de l’histoire dont on connaisse raisonnablement bien le déroulement. Ça n’est pas pour rien. D’une part, à la tête des Égyptiens se trouvait alors un homme qui a parfaitement su laisser sa marque dans les mémoires: Ramsès II. En outre, elle l’oppose à un autre vaste empire, beaucoup moins connu du grand public, celui des Hittites.

Voilà deux empires tous deux au faîte de leur puissance, le premier plus ancien que le second. L’Égypte s’étendait alors sur le Nord du Soudan et dominait le Moyen Orient jusqu’en Syrie. Son volet maritime se développait, facilitant les communications entre l’Asie et l’Afrique. La Phénicie (la Syrie, le Liban…) était la clé du commerce entre la Méditerranée et l’Orient. Or, l’extension de l’Empire hittite menaçait les intérêts égyptiens. D’abord un peuple terrien basé au coeur des montagnes de l’actuelle Turquie, les Hittites gagnaient à présent les côtes. Mais surtout, ils dominaient désormais le nord de la Phénicie. L’affrontement se fit autour de Qadesh (ou Kadesh), une cité qui contrôlait les communications d’est en ouest dans la région.

L’armée égyptienne comprenait un peu plus de 20 000 hommes, répartis en quatres divisions placées sous différents patronages divins (Amon, Ptah, Rê, Seth), plus un corps d’élite. À l’approche de Qadesh, deux bédouins ont renseigné les Égyptiens sur la position de l’armée hittite, beaucoup plus au Nord. L’avant-garde établit donc le campement devant la ville, tandis que les divisions suivantes la rejoignaient. Les deux hommes étaient en réalité à la solde de Mouwatalli, le roi hittite; l’armée hittite se trouvait en fait dissimulée juste de l’autre côté de la cité. D’après les sources égyptiennes, elle était à peu près deux fois plus nombreuse que l’armée de Ramsès, et comprenait 3500 chars.

Ce sont ces chars qui menèrent l’attaque. Les chars hittites étaient révolutionnaires pour l’époque. Plus robustes et mieux équilibrés, ils pouvaient porter trois hommes (plutôt que deux comme les chars égyptiens) et constituaient une force de frappe exceptionnelle qui mit rapidement en déroute l’une des divisions de l’armée égyptienne, encerclant une autre dans le campement égyptien. À ce stade, la bataille pouvait paraître gagnée pour les Hittides.

Mais l’arrière-garde égyptienne arrivait, où se trouvait entre autre le corps d’élite. La résistance des derniers égyptiens, parmi lesquels Ramsès, et l’impatience des troupes hittites à piller le camps permirent son intervention. À la fin de la bataille, l’attaque hittite avait été repoussée à grand coût. Les deux armées ne s’affrontèrent plus par la suite, les rois préférant négocier un traité de paix, l’un des premiers documents du genre que nous connaissions.

Qui a gagné, au final? Le résultat est si ambiguë que les opinions divergent. Typiquement, les égyptologues penchent en faveur des Égyptiens et les hittitologues en faveur des Hittites. Question de sources, puisqu’évidemment chacun des rois se proclama vainqueur en rentrant chez lui. Des arguments dans les deux sens peuvent être évoqués: les Égyptiens sont restés maîtres du champs de bataille, mais ils ont subit des pertes plus importantes; le traité concède Qadesh aux Hittites, mais l’expansion hittite s’y arrête, etc… Je serais plutôt de ceux qui déclarent un match nul avec léger avantage aux Hittites, pour l’intérêt que vaut mon opinion. Quoiqu’il en soit, la bataille permit aux deux Empires de mesurer leurs forces respectives et le traité déboucha sur une paix qui dura jusqu’à la chute de l’Empire hittite (apparemment en raison d’une guerre civile, puis de l’invasion des « Peuples de la mer »).

SOURCES:

LANEYRIE-DAGEN et AUDOIN-ROUZEAU, Stéphane, Les grandes batailles, Paris, Larousse, 1997, pp.12-13.

LALOUETTE, Claire, L’empire des Ramsès, Paris, Fayard, 1985, pp.70-73, 114-132

KLOCK-FONTANILLE, Isabelle, Les Hittites, Paris, PUF (Que sais-je?), 1998, pp.26-28.

PS (4 mai 2009): suite au visionnement cette semaine d’un documentaire qui portait sur les armements de l’armée de Ramsès II, discutant entre autres des différences entre les chars égyptiens et hittites, je change la caractérisation « légers » des chars hittites pour « robustes ». Il semblerait en effet que les chars égyptiens aient été les plus légers et les plus mobiles. D’où des tactiques différentes. Les Égyptiens exploitaient la mobilité de leur chars pour rentabiliser leurs archers, en évitant le corps à corps. Les Hittites, grâce au troisième homme équipé d’un bouclier et d’une lance, étaient mieux préparés pour ce dernier.

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3 Réponses to “Guerre et Paix, sauce égypto-hittite”

  1. claude lambert Says:

    Grand merci! Voila un site qui vaut la visite!

  2. Déréglé temporel Says:

    Merci du compliment, s’il est sincère.

    Au risque de paraître paranoïaque, je crains fort toutefois que ce commentaire bref, élogieux et peu personnalisé n’ait surtout pour fonction de faire la publicité de la librairie que vous avez mise en lien.

  3. Déréglé temporel Says:

    Ah, toutes mes excuses, monsieur Claude Lambert!
    Je viens de remarquer que vous avez souscrit à un abonnement à mon blogue le jour de votre commentaire, ce qui est bien la preuve de votre sincérité.
    Pardonnez-moi, les pratiques de hameçonnage publicitaires sont courantes sur les blogues.
    Ne retenez donc que les trois premiers mots de mon précédent commentaire. ;)

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