Archive de la catégorie «Volet fictionnel»

Science, religion, E-T

novembre 10, 2009

Non, ce billet ne parle pas des raëliens. Il parle plutôt du film Contact avec Jodie Foster, que j’ai pu écouter pour la première fois hier à canal Z. Je voulais l’écouter surtout par curiosité, une de mes correspondante ne jurant que par ce film. Mes attentes étaient moyennes. Je me souvenais qu’il avait déçu à sa sortie. Finalement, je lui donne une note positive. L’écouter en 2009 lui donne probablement une lecture différente que le faire à sa sortie en 1997, puisque son thème principal est désormais beaucoup plus d’actualité: les relations entre science et religion. Mais s’il avait été fait aujourd’hui, il y a fort à parier que le traitement aurait été moins nuancé. La petite analyse qui suit révèle l’intrigue (faut-il encore servir ce genre d’avertissements 11 ans après la sortie du film? bon, je ne prends pas de chances).

Contact est de ce type de science-fiction qui paraît ennuyants aux amateurs exclusifs de Space-Opera à la Star War parce que l’action est lente et sert surtout à aborder des thèmes philosophiques ou des enjeux de société. C’est un assez long film, presque trois heures, qui peut se diviser en trois partie et un interlude, chaque partie abordant un thème spécifique.

Dans la première partie, on découvre une jeune et brillante scientifique qui “sacrifie” une carrière prometteuse pour travailler sur le programme SETI, la recherche d’intelligences extra-terrestres. Elle rencontre une espèce de théologien engagé (mais laïc et sans voeu de célibat) qui critique la “déification” de la technologie. À ce stade, le sujet traité est surtout le problème de la recherche fondamentale, sans gratification immédiate ni promesse de progrès dans un horizon raisonnablement proche. Elle rencontre des difficultés de financement, des bureaucrates qui lui mettent des bâtons dans les roues, parfois même pour “l’aider” (en l’incitant à employer son potentiel à une carrière plus productive). Dans cette partie, donc, la scientifique désintéressée et le religieux altruiste se rejoignent sans grandes difficultés, unis dans une quête de vérité sans compromis.

La deuxième partie commence au moment où Jodie capte un signal venu de l’espace. La dynamique change, le rythme devient un peu plus nerveux. Il faut décoder le message, certes, mais aussi prendre des décisions sur ce qu’on va en faire. La nouvelle s’étant répandue trop vite pour être étouffée, le propos de cette partie est beaucoup plus sociologique. On parle un peu de la paranoïa sécuritaire, de la politisation des enjeux… mais surtout de la religion. L’annonce des chercheurs fait bondir les religieux, bouleversés dans leurs fragiles certitudes. Quand vient le moment de choisir un ambassadeur pour représenter la Terre auprès des extraterrestres en passant dans un genre de super module intestellaire, notre scientifique se fait recaler au moment où son ex-copain religieux (sur le comité de sélection) lui pose la question qui tue: croyez-vous en Dieu. Incapable d’esquiver la question, trop honnête pour dire oui, elle est éliminée de la sélection sous prétexte que pour représenter une planète où quelque 95% des habitants ont une forme ou une autre de croyance religieuse, on ne peut pas choisir une athée. Accessoirement, ça lui sauve la vie, puisque cette deuxième partie se termine sur l’attentat à la bombe d’un fanatique chrétien (aujourd’hui on aurait choisi un fanatique musulman) contre l’engin spatial. Ici, donc, opposition du scientifique et du religieux, sur la base du système de pensée, de la méthode, des certitudes.

Interlude: on apprend que les gouvernements, prévoyants, ont eut la bonne idée de se mettre un petit trilliard de côté pour construire une autre machine spatiale (au cas où, des fois…). Jodie, cette fois, est sélectionnée. Elle se réconcilie avec son copain religieux, puis embarque dans la machine. S’ensuit une grande suite de clichés: elle est catapultée à l’autre bout de l’univers à travers un tunnel qui ressemble à ceux de Stargate, rencontre un E-T qui a prit l’apparence de son père pour lui faciliter la vie, bavarde un peu avec Daddy-E-T, se fait dire (cliché puissance 10) “vous êtes une espèce intéressante: vos-rêves-y-sont-beaux-pis-vos-cauchemars-y-sont-pas-beau”, puis est renvoyée chez elle. C’est relativement court et il n’y a pas vraiment de thème porteur, c’est pour ça que je dis que c’est un interlude. Tout l’intérêt est plutôt de préparer la suite.

Troisième partie: rentrée chez elle, elle apprend que son voyage n’a duré qu’une fraction de seconde, que sa caméra n’a enregistré que des parasites et que personne ne pense qu’elle soit réellement partie. Son récit est pris pour une hallucination. Son hypothèse d’une distorsion spatio-temporelle expliquant que 18 heures pour elle ait pu paraître une fraction de seconde pour les autres est balayée de la main et ridiculisée. Devant une commission d’enquête, elle se retrouve avec un récit sans argument et sans preuve, et se heurte à l’incrédulité des juges. Elle voit retournés contre elle tous les arguments qu’elle a avancé contre Dieu dans la deuxième partie (notamment le rasoir d’Ockham). Au pied du mur, elle reconnaît qu’ils n’ont aucune raison de la croire, mais refuse de se rétracter, arguant de la valeur que l’expérience a eu pour elle. Elle se retrouve, en pratique, dans la situation d’une personne qui prétend avoir eu une révélation divine de nos jours. Le comportement qu’elle adopte (reconnaître qu’il est normal qu’elle ne soit pas cru, mais persister dans sa position) est certainement la posture que le scénariste veut nous présenter comme exemplaire. À cette occasion, c’est évidemment pour elle le moment de se rapprocher de son amoureux religieux, qui, pas mesquin, se garde bien de lui sortir un truc du genre “je te l’avais dit” ou pis.

Cette partie se termine sur une subtile prise de position en faveurs de la science: une dame au gouvernement remarque que, bien que la caméra du voyage n’a enregistré que des parasites, elle a enregistré 18 heures de parasites… le scénariste a soigneusement relégué cet élément à la fin pour confronter son personnage, ignorante de la preuve, à la position des religieux, mais cet élément ramène la démarche scientifique à l’avant-plan. Accessoirement, il permet aussi de préparer la happy-end: La scientifique, en charge de gros budgets de recherches, prenant le temps de faire une visite guidée de ses installation à des enfants, leur enseignant les vertus du doute, un doute que de toute évidence elle vit sereinement.

Love N’Dancing: les danses

novembre 8, 2009

Sur une impulsion, j’ai eu l’idée d’aller voir sur YouTube pour voir si les scènes de danse de Love N’Dancing étaient déjà accessibles. C’est le cas, du moins pour certaines d’entre elles. Vu que l’intérêt du scénario est à peu près inexistant, on pourra bientôt s’épargner la peine de le voir et se contenter des morceaux visuels.

Le principal blog disponible fait 8 minutes et constitue également le plus gros morceau de danse du film, la compétition de la fin. Il comprend cinq chorégraphies. Les quatre premières sont assurées par des célébrités du milieu:

1. Jordan Frisbee et Tatiana Mollman

2. Benji Schwimmer et Heidi Groskreutz

3. Markus Smith et Deonna Ball

4. Parker Dearborn et Jessica Cox (ma préféré dans le lot)

Quand à la cinquième chorégraphie, elle est assurée par les héros du film.

J’ai aussi trouvé cette scène dans laquelle le héros et sa première partenaire de danse font une performance dans une école, ce qui convainc l’héroïne de prendre des cours. Et surtout la très étrange scène de Lindy Hop mettant notamment en scène Ben Morris et Carla Heiney. Étrange parce que la musique sur laquelle on les voit danser n’a rien à voir avec du swing; encore plus étrange quand on voit une scène plus tard dans le film, qui ressemble beaucoup à celle-ci, mais qui met en scène du West Coast Swing… avec une musique swing en fond! le monde à l’envers. Est-ce que le monteur s’est mélangé dans les scènes?

Edit: ajout des pages wikipédia de Benji Schwimmer et Heidi Groskreutz

Il est sorti!

novembre 5, 2009

C’est le billet le plus consulté de ce blog depuis sa création. En moyenne, il a attiré une visite par jour, mais ces derniers jours, c’est plutôt une moyenne de 8 visites par jours. Je parle bien sûr du billet où je parle de la sorti du prologue de La Faim de la Terre et la sortie prochaine du dernier volet des Gestionnaires de l’Apocalypse. La sortie était annoncée pour le 5 novembre sur le site des éditions Alire, mais c’est en réalité hier que je l’ai vu sur les rayons et me suis procuré mon exemplaire. Question: est-ce que les petits cartons signalétiques qui étaient encore dedans signifient que j’ai acheté les premiers exemplaires reçus par la librairie où je les ai achetés? Anyways.

Toujours un plaisir de renouer avec Théberge et compagnie. Un dialogue entre Théberge et son vocabulaire inventif et l’inspecteur Rondeau (celui atteint du syndrome de Tourette), ça vaut de l’or. C’est à regret que je vais le mettre de côté quelques jours, le temps d’achever la lecture du troisième Millénium.

Zombis et culture geek

novembre 2, 2009

On va clore cette série sur les zombis avec un billet léger et sans grande structure. L’un des aspects les plus fascinants des zombis, ce ne sont pas les cadavres ambulants en eux-mêmes, ou leur mythe… c’est la mode. La reprise des références un peu partout, surtout dans la culture geek. En préparant cette série sur les zombis, j’avais déjà plusieurs références du type en tête, mais j’ai fait quelques recherches aussi sur internet. Je vous sers une sélection de trouvailles zombifiques.

Pour avoir un aperçu plus large, vous pouvez vous référer au zomblog. Malheureusement, ce blog est… mort. Mais on peut toujours espérer qu’il se relève de sa tombe, bien sûr.

Boulet, ce grand geek, a super bien illustré les liens entre zombis et geeks. Les zombis sont, dans cette culture, un objet de débat hautement sérieux. Et il a très bien vu que Peyo est peut-être fan de Romero.

D’ailleurs, parlant de Romero, je me suis dit en chemin que si les zombis sont si populaires auprès des geeks, c’est peut-être parce que le premier vidéo en haut de la liste YouTube quand on y tape “Romero”, c’est celui-ci (à ne pas ouvrir au travail).

Les zombis sont également mis à contribution dans des travaux dans lesquels on peut voir une certaine vulgarisation, mais parfois tout simplement un trip d’intellos-geeks. Par exemple, des épidémiologistes d’Ottawa et de Carleton ont construit un modèle épidémiologiques de l’infection zombi. Les calculs prennent pour postulat les caractéristiques des zombis-Romero-style. Le document PDF de 18 pages n’est pas des plus faciles d’accès (mon calcul matriciel est lointain, et a toujours été déficient, c’est encore heureux que je sache en reconnaître la notation). Néanmoins, il permet de suivre pas à pas la construction d’un modèle épidémiologique, ce qui est quand même intéressant, tout en se divertissant de voir aborder très sérieusement des expressions comme “the doomsday scenario” (infestation zombique incontrôlable menant à l’effondrement de la civilisation), de voir cités Roméro ou Max Brooks dans les notes de fin de document, exclure la possibilité d’une cohabitation humains/zombis, discuter des problèmes d’identification des infectés dans les premières phases de l’épidémie afin de pouvoir effectuer des mises en quarantaines rapides. Car une intervention très rapide est essentielle, puisque les modèles ne prenant pas en compte d’intervention détermines que le “doomsday scenario” sera atteint en une semaine dans le meilleur des cas (allez voir les jolis graphiques). À noter que la quarantaine partielle a peu d’effets et que l’existence d’un antidote guérissant le zombisme sans procurer d’immunité permettrait la coexistence d’une faible population humaine avec une forte population zombie. À supposer qu’on ait de l’antidote en suffisance. Seule une éradication rapide permettrait d’éviter le doosmday scenario. En prenant en compte le fait que les zombis sont plus faciles à tuer quand leur nombre est plus faible, l’éradication répond elle aussi à un modèle exponentiel, et peut donc être achevé en une dizaine de jours, si j’ai bien compris. (on en discutera dans les commentaires, si vous voulez).

En cas de “doomsday scenario”, on peut supposer quelques survivants, non pris en compte dans le modèle épidémiologiques, mais cohérents avec les films de zombis post-apocalyptiques (parlant de ça, j’ai vu “land of the Dead” à l’halloween). Les questions épidémiologiques deviennent alors secondaires par rapport aux stratégies de survie des rescapés. C’est ce que propose le blog “Zombizness“, où un survivant réfugié dans un appartement luxueux de Paris réfléchi aux conditions de survie à travers des modèles construits à partir des outils marketing. On a droit à une pyramide des besoins façon zombi et à des cartes heuristiques des vivants et des morts. Amusant et intéressant, malheureusement, je crains que notre spécialiste de marketing n’ait trop réfléchi et pas fait attention aux zombis qui montaient l’escalier, puisqu’il n’a plus donné signe de vie depuis février.

Toujours vivant, le très-étrange blog zombilix nous pourvoit en observations, souvent satiriques et en peintures acriliques sur le thème des zombis. Les observations qui nous viennent du “centre d’étude des zombis de Rouen” comprennent les taux de contaminations par classes sociales, les techniques de chasse au zombi, la psychologie zombi, les symptômes d’infection, etc… à lire! Et souhaitons-lui une longue vie…

Et puis, parmi les blogs, n’oublions pas bien sûr Temps et Fiction, qui publie son cinquième billet taggé zombi, ce qui veut dire qu’on y a parlé davantage de zombis que de science. Quand même…

Tout cela démontre que les geeks sont les seuls à prendre la menace zombie au sérieux et à se préparer à y parer. Boulet avait raison. Faut-il s’en inquiéter?

Les morts entre la marche et la danse

novembre 1, 2009

J’ai brièvement fait référence à Walking Dead, explicitement pour souligner un aspect un peu ridicule de la BD. Il faut maintenant que je répare l’injustice que je lui ai faite, car il s’agit de l’un des meilleurs récits de zombis jamais écrits. Non qu’il soit exempt de défauts. Mais il est écrit avec justesse, sensibilité, perspicacité, rythme et sens dramatique. C’est une oeuvre intelligente et mûre.

Le scénariste Robert Kirman, loin de chercher à s’affranchir du caneva-type des histoires de zombis, l’assume entièrement et exprime son originalité à l’intérieur des codes du genre, scrupuleusement respectés. Cela ne l’empêche pas de s’offrir une véritable réflexion sur le genre, et sur l’humain. Le thème de la série est soigneusement médité: les mécanismes de survie en période de crise. Ce prétexte invraisemblable de l’invasion zombifique, de l’apocalypse entraînant l’effondrement de la société et de toutes les sécurités qu’elle offre, est idéal pour lever le voile sur le comportement humain en situation extrême – on y voit aussi bien nos côtés sombres et notre animalité que quelques aspects plus “nobles” (mais le mot est-il approprié) de notre fonctionnement.

Pour davantage d’informations sur la série, allez voir les chroniques de Neault, ici et ici.

J’aimerais surtout commenter un parallèle, qui m’a frappé au détour du quatrième tome, avec la danse macabre, déjà évoquée dans un billet précédant (écrit à la va-vite et super mal structuré, mais bon…). En complément du thème, je vous suggère cet article sur les gisants chez Ariane Gélinas.

Attention, spoilers en vue, puisque je fais quelques citations directes des personnages. La majorité d’entre elles proviennent du quatrième tome dans la VF publiée chez Delcourt.

On a eu l’occasion de voir les différents thèmes de prédilection de la danse macabre.Voyons les parallèles avec les zombis (vous aurez le droit ensuite de me recommander des médocs)

Le thème majeur est celui-ci: tous sont égaux devant la mort. La danse macabre représente la société, des gens de toutes conditions sociales, pourrissant en toute égalité devant la mort. Les histoires de zombis post-Romero remplissent une fonction similaire.

Bien entendu, ils sont représentés, comme les morts de la danse macabre, dans toutes les horreurs du corps décomposé. Peau pourrissante, viscères à l’air libre, membres cassés, morceaux manquants, sangs répandu partout, etc… le corps est malmené de toutes les façons possibles, jusqu’à la complaisance morbide. Mais il y a plus.

Le zombi est en quelque sorte figé dans la condition qu’il occupait au moment de la contamination. Les représentations visuelles de foules de zombis, au cinéma ou en bande dessinée, prennent soin de présenter des individus des deux sexes, de différents âges (les enfants sont souvent absents, en vertu des tabous de notre société sur l’enfance, mais la règle est loin d’être absolue – elle est même volontairement transgressée par bon nombre d’artistes) et surtout de différents costumes: costume-cravate, mini-jupe, soutane, costume de clown, habits paysans, uniformes divers, etc…

Dans le quatrième tome de Walking Dead, les survivants sont réfugiés dans une prison, à l’abri de solides clôtures. La sécurité entraîne une modification du rapport aux morts, qui viennent se heurter aux clôtures, incapables de les franchir. Certains s’efforcent de les ignorer. D’autres développe une fascination à les observer. L’un deux, Axel, observe “J’y pense tout le temps. Qui ils étaientl.. ce qu’ils faisaient avant de mourir… Je me demande quel métier ils avaient. S’ils avaient de la famille. Et ce qu’elle est devenue. Est-ce qu’il y en a qui sont de la même famille… qui sont restés ensemble? [...] c’étaient des gens, avant. [... un autre répond] Vous croyez qu’il y en a qui étaient astronautes ou agents secrets, ce genre de connerie? ce serait la classe.[Axel reprend] c’est ce que je voulais dire. [...] Je me demande ce qu’ils ont ressenti en mourant, Ce que ça leur a fait de se transformer… de revenir. [...] Vous vous posez pas ce genre de questions? Je veux dire, y a des chances qu’on finisse tous comme ça, hein?”

Kirkman renforce ce thème en transgressant légèrement le thème de la contamination. Dans Walking Dead, tous sont contaminés. La morsure du zombi est mortelle, mais tous les morts reviennent à l’état de zombi, sans exception. Aussi, à la fin du quatrième tome, le meneur du groupe, Rick fait un discours où il doit se défendre contre les doutes exprimés par les membres du groupe sur ses décisions. À celui qui lui dit qu’ils ne veulent pas devenir des sauvages, il réponds qu’ils le sont déjà: “‘À la seconde où on a logé une balle dans la tête de ces monstres… à l’instant où l’un d’entre nous les a défondé au marteau… on est devenus comme ça! Voilà ce qu’on est. Vous ne vous en rendez pas compte. On est entouré par les morts On est parmi eux… et quand on abandonnera… on deviendra comme eux. On vit à crédit. Chaque minute de notre vie est une minute qu’on leur vole. Vous les voyez, là, dehors. Vous savez que lorsque vous mourrez, vous serez l’un d’entre eux. Vous croyez qu’on se planque ici pour échapper aux morts-vivants? Vous ne comprenez pas? C’EST NOUS, LES MORTS-VIVANTS!” Un moine du XIVe siècle n’aurait pas désavoué ces paroles.

Cet extrait met aussi en scène l’une des distinctions entre danse macabre et histoire de zombis. Dans ces dernières, l’un des thèmes majeurs est l’effondrement de la société. On observe, soit directement (si l’histoire se situe pendant l’invasion) soit indirectement (si elle se situe dans le monde post-apo) l’effondrement de l’économie et des hiérarchies de la société. La disparition des médias et des sources d’énergie (électricité et essence), les difficultés pour s’alimenter, deviennent alors criantes, puisque plus personne n’assure l’approvisionnement. Il faudrait chercher bien loin pour trouver semblable thème dans les danses macabres, qui insistent surtout sur la vanité des vices et plaisirs terrestres. Tout au plus pourrait-on les voir se joindre dans une commune leçon d’humilité à la société d’où ils sont issus.

EDIT: J’ai oublié un des thèmes les plus importants que je voulais aborder dans ce billet. Ajout, donc.

J’oubliais. L’autre distinction à faire entre danse macabre et histoires de zombis est bien sûr le contexte social. Au XIVe siècle, la mort était omniprésente, par la peste, la guerre et la famine. Les représentations de la mort reflétaient ce qui entourait chacun. Aujourd’hui, c’est plutôt l’inverse. Nous sommes fascinés par la mort justement parce que nous vivons dans une société aseptisée où la mort est cachée, et rare.

Vampires vs Zombis: contagions comparées (2)

octobre 22, 2009

Bon, pour les vampires, si c’est le modèle standard et pas une souche mutante, la campagne de vaccination est tout à fait inutile,comme on l’a vu: la contagion est contrôlée. Les vampires étant donc allé à l’école Saint-Thomas-Malthus et ayant placé leur société sous le signe de la planification familiale, passons à l’autre monstre à la mode: le zombi. Faut avouer que ce dernier est un peu moins élégant que notre ami le Prince de la Nuit. Il est en revanche assez attachant, voire même collant, et définitivement plus social: ses petits copains ne sont jamais bien loin.

Passons sur les origines des zombis, à quelque part entre la littérature fantastique occidentale et l’inspiration venue du folklore religieux vaudou. Voyez ici, c’est assez intéressant. L’important est surtout de remarquer ceci: à ses origines, le zombi n’est pas contagieux, au contraire du vampire. Il n’est pas, non plus, autosuffisant: il faut toujours un sorcier derrière pour le créer, ce dont le vampire se passe bien. Son intérêt, toutefois, est presque dès l’origine d’être un monstre relativement faiblard, mais très dangereux dès lors qu’il submerge en nombre l’adversaire. Il faudra attendre de supprimer les sorciers des histoires pour que le zombi devienne autonome (principal ressort de l’intrigue) et contagieux. La contagion, c’est d’abord le moyen d’assurer le nombre des cadavres ambulants en l’absence de la sorcellerie. Les films de Georges Romero (dans une moindre mesure ceux de Lucio Fulci et Dan O’Bannon) ont popularisé l’hypothèse épidémique, provoquée par un produit militaire ou (plus tard) par un virus mutant. L’anthropophagie, métaphore chez Romero d’une société qui en dévore une autre (si on se fie à l’article ci-haut), offre sur un plateau le moyen de la contagion: la morsure.

Une fois introduite la contagion, le même problème que pour les vampires s’est posé: le caractère exponentiel du processus. Enfin, problème… pour les amateurs de vampires, c’était un problème, puisque ça allait à l’encontre de toute ce que le vampire est sensé représenter. Pour les amateurs de zombis, c’est rapidement devenu l’un des principaux intérêt. Pas mal pour une bestiole qui n’était pas contagieuse au départ. Le profil de base du zombi, créature dénuée d’intelligence et dangereuse surtout par sa capacité à submerger les vivants terrorisés, se prêtait beaucoup mieux au jeu de la contagion. Au contraire du sous-genre vampirique qui cherchait à préserver son romantisme solitaire, et donc freinait des quatre fers les conséquences logiques de la contagion, le sous-genre zombifique l’a joyeusement assumé, et a même cherché à l’optimiser.

On dit souvent qu’après Romero, les histoires de zombis obéissent toutes au même canevas. En fait, j’en vois personnellement deux: l’histoire qui se situe pendant l’invasion et l’histoire qui se situe après. Même si Romero et Fulci n’ont pas de problèmes avec le principe de l’apocalypse zombie, le zombi standard, qu’ils ont façonné, n’est probablement pas assez contagieux pour y mener. La transformation en zombie prend du temps à se produire (parfois plusieurs heures), le zombi est lent et maladroit, a donc un désavantage stratégique immense dès qu’on a identifié son point faible (généralement la tête). La conséquence logique est qu’une épidémie catastrophique est plausible, mais qu’il est en revanche peu probable que les militaires et milices spontanées formées par la suite n’arrivent pas à l’endiguer. C’est d’ailleurs ce qui arrive dans des films comme Night of the Living-Dead et Shaun of the Dead. Mais tous les réalisateurs n’arrivent pas à assumer cette conséquence logique. L’apocalypse est désirée. La méthode la plus facile pour y parvenir demeure un tour de passe-passe scénaristique: l’ellipse. On saute des étapes critiques de la propagation, en particulier celle où le monde devrait se ressaisir. On ne précise pas comment les postes stratégiques sont tombés, on se contente de l’assumer. D’où l’avantage de faire commencer le film après l’apocalypse, lorsque les zombis ont contaminé déjà 99% de la population. Le stéréotype est la bande-dessinée Walking Dead. Par ailleurs excellente, elle met involontairement en évidence l’absurdité de la situation quand on voit des groupes de survivants peu nombreux et mal armés, mais méthodiques, massacrer plusieurs dizaines de zombis en profitant de leur lenteur. Comment des bestioles aussi nulles ont-elles pu provoquer l’apocalypse?

La stratégie de l’ellipse est encore l’une des préférées des scénaristes, mais ses limites se font donc sentir. Pour rendre plus crédible l’apocalypse tant désirée des amateurs, il aura donc fallu modifier un peu le zombi. Première modification: le rendre plus combatif, notamment en le faisant courir, en lui donnant la capacité de monter un escalier sans trébucher, voire de grimper une échelle (vu dans Zombiland). Exit, donc, le problème de Walking Dead; ça complique du même coup la vie aux survivants, qui ne pourront plus contourner une horde de cinquante zombis (ou même passer à travers!!) en faisant du jogging. Deuxième modification: réduire à l’extrême la période d’incubation et de transformation du zombi. Dans 28 jours plus tard, les contaminés prennent entre 2 secondes et 2 minutes pour se transformer en monstres assoiffés de sang. En fait, la morsure n’est même plus nécessaire: une goutte de sang en contact avec la bouche ou les yeux suffit. Avec un délais aussi court, on voit mal quand le zombi trouve le temps de prendre son repas, mais on voit sans difficulté comment la contagion peut devenir incontrôlable, même pour des militaires expérimentés, disciplinés et armés jusqu’aux dents.

Il y a toutefois un problème dans cette dernière solution (à part le temps de repas des zombis): Une contagion galopante comme ça est rapidement incontrôlable à petite ou moyenne échelle, mais relativement facile à circonscrire à large échelle. Dans 28 jours plus tard, aucun contaminé n’a pu prendre l’avion pour traverser la mer, et l’Angleterre a été mise en quarantaine. Apparemment, dans World War Z (que je compte bien lire dès que possible), Max Brooks a réfléchi au problème dans le sens inverse, en profitant d’une longue période d’incubation et de l’ignorance des autorités pour décrire une multiplication des foyers d’infection. Par ailleurs, il assume le revers de la médaille, puisque cette pandémie sera finalement contrôlée, après une crise bien entendue catastrophique.

On remarque que le sous-genre zombifique joue avec ses problèmes en s’inspirant de plus en plus de l’épidémiologie. Les épidémiologues eux-mêmes se prêtent parfois au jeu en dressant des modèles de propagation du zombisme dans leurs loisirs. À une époque comme la nôtre où le moindre virus provoque une inquiétude mondiale (minimum une par année), ce n’est certainement pas un hasard.

Vampires vs Zombis: les contagions comparées (1)

octobre 20, 2009

Note: cliquez sur l’image pour en voir la provenance

Ça fait longtemps que je veux écrire des réflexions sur les zombis, alors je me lâche. Nous allons d’abord commencer par une comparaison des zombis avec les vampires sous un angle précis: la contagion. Ces deux monstres classiques de la littérature horrifique ont en commun leur reproduction par infection d’humains innocents. Le loup-garou aussi, mais on va le laisser de côté, d’une part parce qu’il est beaucoup moins à la mode que les deux précédents, d’autre part parce que ma culture personnelle ne m’a pas encore mis en contact avec une histoire qui explorerait vraiment les problèmes liées à la contagion lycanthropique. À tout seigneur tout honneur, nous commencerons par le vampire.

Précisons, s’il est besoin, que mes observations ici ne sont pas le résultat d’une étude systématique. Je fais peut-être de grossières erreurs pour ces raisons.

Le vampire est issu des contes folkloriques, mais il ne gagne véritablement sa place dans notre imaginaire que dans la littérature romantique, avec le Dracula de Bram Stoker. Le mythe du vampire ainsi créé impose une créature solitaire, charismatique et aristocratique. Dracula, certes, se nourrit de sang, mais ses victimes sont finalement relativement peu nombreuses, et on suit surtout sa quête, romantique à souhait, d’une compagne avec qui partager l’éternité. L’imaginaire romantique, comme l’imaginaire folklorique, est fondamentalement a-scientifique. La question des conséquences de la contagion ne se sont donc pas posées à cette époque. Aussi estimait-on simplement qu’une victime dont un vampire avait bu le sang était destinée à se transformer. Du reste, ces vampires ne sont pas encore bien gourmands et le processus de transformation est long, de manière à mettre l’accent sur son aspect tragique.

Mais avec le temps, on s’est mis à mettre l’accent sur le rôle prédateur des vampires. De moins en moins à la recherche d’une âme-soeur éternelle (même si c’est demeuré un poncif du genre, cette quête est devenue un enjeu parmi d’autres plutôt que le seul enjeu) et de plus en plus préoccupés par leur en-cas quotidien, les vampires devenaient plus gourmands, et faisaient plus de victimes. En conséquences, les chasseurs de vampires devaient les serrer de près pour abattre tous leurs rejetons. Cette solution ne pouvait faire qu’un temps: la contagion vampirique devenait une contrainte difficile à gérer pour des scénaristes qui, par ailleurs, avaient un esprit plus “réaliste” que leurs prédécesseurs.

Dans une histoire avec un seul vampire, il fallait prendre en compte toutes les victimes de ce dernier depuis ses quatre cent ans d’existence présumés, toutes ses victimes à l’intérieur de l’histoire racontée, et toutes les victimes de ses victimes. De plus en plus, les problèmes liés à un mode de reproduction exponentiel apparaissaient comme évidents tant au public qu’aux créateurs. Le mythe du vampire solitaire, essentiel à la popularité de la créature, perdait en crédibilité. Les évolutions ultérieurs de la créatures allaient être conditionnées par ce problème.

Plusieurs solutions s’avançaient. La première revenait à admettre l’existence d’une société vampirique limitée. Les vampires se contrôlaient les uns les autres. Cette solution était en phase avec l’image aristocratique de la créature, façon “bal des vampires”. Fondamentalement solitaires, les vampires étaient portés à éliminer eux-mêmes les rejetons de surplus pour préserver leur solitude. La solution est allée croissante. Les sociétés vampiriques, telle que la Camarilla du jeu de rôle “Vampire: the Mascarade” ou de la bande dessinée Rapaces prenaient l’apparence de société secrètes style Illuminatis ou Francs-Maçons, tirant les ficelles de la société humaine en général. Dans certaines séries actuelles sur les vampires, les vampires ont un instinct de solitude si puissant qu’ils peinent à se retenir de sauter à la gorge de leurs congénères qui pénètrent sur leur territoire, au point où ils doivent se détacher de leurs “enfants” après quelques temps de fréquentation. Un modèle alternatif de société vampirique est celui, comme chez Nancy Kilpatrick, basé sur le modèle familial: une famille plus quelques amis de la famille forment un noyau relativement restreint. Dans Buffy the vampire slayer, les vampires apparaissent plutôt comme des bandes de rues criminalisées menées par des chefs impitoyables. Mais le contrôle s’exerce là aussi.

L’autre solution adoptée a été de transformer progressivement le processus de contagion vampirique. Je n’en suis pas certain, mais je pense que c’est Anne Rice qui, la première a inventé (ou au moins popularisé) le système en vogue aujourd’hui: boire le sang de la victime ne suffit plus à en faire un vampire, encore faut-il que le vampire boive intégralement le sang de son futur enfant pour ensuite faire boire à ce dernier son propre sang de vampire. La contagion devient alors le fait non pas d’une maladie incontrôlable mais d’un geste conscient du vampire. Par ailleurs, on nous décrit généralement ce processus comme physiquement demandant, voire pénible pour le “papa”, ce qui l’incite à limiter le nombre de ses “bambins”. Cette méthode de reproduction est celle non seulement des vampires d’Anne Rice, mais aussi de Vampire: the Masquarade, des vampires de Buffy (et des séries-clones), même de la comédie québécoise Karmina. En fait, il est pratiquement généralisé aujourd’hui, c’est devenu un nouveau poncif connu de tous les amateurs du genre.

Il y a bien eu, à travers le processus, quelques éloignements des modèles principaux. Quelques récits assumant une contagion galopante et des univers où les vampires deviennent aussi, voire plus nombreux que les humains. Une sorte d’apocalypse vampirique. Mais ça reste l’exception et ces récits sont assez peu connus. Dans ces cas, les vampires, présumés des créatures plus intelligentes que les humains, finissent généralement par parquer ces derniers, leur source de nourriture, dans des enclos pour en faire l’élevage. Ça peut s’entrevoir par exemple chez les pseudo-vampires dénénérés de Rapace, à mi-chemin entre un modèle de société secrète et un modèle apocalyptique. (Le seul cas que je connaisse qui s’en approche et ait conquis un public significatif est la bande-dessinée Requiem Chevalier Vampire, très second degré, où la contagion a carrément été abandonnée).

Toutes ces évolutions, à mon avis, pour protéger les traits qui, dès le début, on marqué l’image du vampire: créature solitaire, aristocratique, sophistiquée. Les compromis avec ces traits visaient uniquement à sauver les meubles. Le prochain billet, qui concernera l’évolution des zombis, montrera que cet autre monstre a connu à peu près l’évolution inverse.

Zombiland

octobre 19, 2009

J’avoue avoir à demi succombé à la mode zombi qui sévit actuellement. Fascinante mode, qui multiplient des tonnes d’histoire qui se ressemblent toutes (il doit y avoir deux ou trois canevas au total, pour des dizaines de films et livres).  Très logiquement, je suis donc allé voir Zombiland dernièrement.

Curieusement, j’ai vu assez peu de films de zombis. Aucun Romero ( ou alors j’ai oublié), à l’exception (qui n’en est pas une) du remake de la Nuit des Morts-Vivants, dont je pense que le scénario (et la qualité!) a été altérée par rapport à l’original. Je n’ai pas vu le Braindead de Peter Jackson non plus. La plupart des classiques de série Z manquent aussi à ma culture. Alors qu’est-ce que j’ai vu? le premier est déjà mentionné. J’ai vu aussi le premier Resident Evil, Planet Terror, 28 jours plus tard et la parodie Shaun of the Dead. Ce qui m’a amené au sous-genre zombifique, c’est d’abord les comics de Kirkman: Marvel Zombis, à saveur de demie-parodie, mais surtout l’excellent Walking Dead, véritable quintessence du genre. Ça suffit amplement pour assimiler les codes du genre.

Zombiland se situe dans les influences actuelles du genre zombi: d’une part, les zombis rapides, façon 28 jours plus tard, qui sprintent au lieu de traînasser des pieds et de se laisser contourner facilement; d’autre part, l’influence (quelque peu décalée) de Max Brooks, auteur du Guide de Survie en territoire zombi, qui réfléchi avec humour à ce qui fait la différence entre une collation pour cadavre ambulant et un survivant. Le héros de Zombiland a sa propre liste de règles à respecter, dont la première est toute simple: avoir un bon cardio.

C’est une comédie horrifique, dont le ton parodique est moins drôle et moins systématique que celui de Shaun of the Dead, avec en revanche plus d’action et de gore. La cause de l’épidémie est ridiculisée au détour de deux phrases, les premières manifestations des cadavres ambulants sont survolées pour concentrer l’action  sur la période post-apocalypse, un détour par Hollywood permet de mettre en scène quelques zombis colorés. Quelques poncifs sont détournés de leur finalité habituelle, quelques autres sont (malheureusement? heureusement?) absents. La meilleure trouvaille demeure encore les règles de survie du personnage principal, qu’on veille à souligner à grands traits à chaque application (il y en a 32 en tout, mais on ne les verra pas toutes). Les personnages sont corrects sans être inoubliables.

Conclusion? Un bon moment sans vraiment de souvenirs impérissables.

Les mémoires d’André Antonikas

octobre 13, 2009

Deux événements, cet été, ont réveillé mon intérêt endormi pour les uchronies: une discussion avec Lachésis, du blog des araignées et des humains, sur les définitions comparées de l’uchronie et du steampunk et la parution, dans le Solaris no171, d’une nouvelle d’Alain Bergeron Les Ors blancs qui fait suite à la très lointaine nouvelle qu’il avait publié dans le Solaris no107 en 1993, Le huitième registre (et republié dans l’anthologie Les Horizons divergents en 1999, où je l’ai lue).

Je ne me souviens plus bien laquelle fut ma première uchronie, du Huitième registre ou de Chronoreg de Daniel Sernine. Je crois bien que c’est la nouvelle d’Alain Bergeron.

Quoiqu’il en soit, je suis certain de ce que j’affirme dans ma discussion avec Lachésis. La définition qu’elle donne du Steampunk est en fait celle des uchronies, soit:

partir d’une période historique et réécrire l’histoire d’une façon qui diverge de la réalité

Petite erreur bien pardonnable pour un blog de qualité qu’on aimerait bien voir mis à jour plus souvent. Quoiqu’il en soit, la parution des Ors blancs me permet de revenir sur le Huitième registre, une nouvelle d’une quarantaine de pages construite de manière à placer le concept de l’uchronie au coeur même de l’intrigue.

L’univers que nous présente Bergeron est sensiblement différent du nôtre. La technologie est moins avancée, l’Amérique ne s’appelle pas Amérique et sa découverte ne date que de 1809, et le monde est partagé entre deux grands empires, l’un byzantin et l’autre chinois. Et à Mont-Boréal, se réunit un grand synode où les théologiens du monde byzantin discuteront de la doctrine officielle, mais désormais contestée, du monochronisme: façon de dire le déterminisme, en vertu duquel il n’y a qu’une ligne temporelle. André Antonikas, qui achève tout juste  ses études, sera plongé dans ce synode où les intrigues politiques se mêlent à la philosophie. Le récit que nous lisons est celui qu’il écrit à la fin de sa vie, retrouvé après sa mort.

Le Huitième registre est certainement l’un des textes que je recommanderais à quiconque voudrais s’initier au genre de l’uchronie. Malheureusement, entre une revue dont la parution est déjà bien lointaine et une anthologie qui remonte elle-même à dix ans, elle risque d’être difficile à trouver pour l’amateur.

Les Ors blancs est une surprise, puisque rien ne laissait présager la publication d’une suite au Huitième registre. Ce dût être une surprise aussi pour les “archéologues” qui découvrirent ce nouveau fragment des mémoires d’Antonikas. Au début de la nouvelle, une note en bas de page le reflète bien, dont je reproduis ici une partie:

Avertissement: Depuis quelques années, la découverte de nouveaux fragments des Mémoires d’André Antonikas ne manque jamais de susciter engouements autant que controverses au sein des cénacles du savoir. [...] Sans commettre l’imprudence de prendre parti en cette matière, nous osons néanmoins attirer l’attention du lecteur sur le fait qu’ “Ors Blancs” partage avec “Le huitième registre” de nombreux attributs de style et de composition, attributs qui accusent chez l’auteur des pages présentées ici – qui qu’il soit – une indiscutable familiarité avec les maniérismes d’écriture d’André Antonikas. Nous donnerons pour exemples la tendance soutenue et quelque peu irritante du narrateur à s’apitoyer sur lui-même, de même qu’une propension des plus vaniteuses à s’ingérer dans la résolution de mystères de nature criminelle.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Bergeron ne manque pas d’humour ni d’ironie!

Les Ors blancs est une nouvelle de 27 pages, fort plaisante, quoiqu’un peu moins bonne que le Huitième registre, selon mon goût. Ici aussi, il y a intrigue politique. Ici aussi, il y a discussion des variations de l’histoire. Mais ici, les deux ne sont pas directement liés. Et un autre propos s’y retrouve, celui-là esthétique, plus ou moins directement lié à l’incertitude du temps, qui donne à la nouvelle son corps et son titre. Les Ors blancs sont la forme d’art pratiquée dans la ville où se trouve le frère Antonikas lors de son récit. Ils consistent à représenter un lieu, mais en le transformant quelque peu pour le rendre “plus vrai”. Notons que, d’une manière générale, cette seconde nouvelle s’avère d’une écriture moins précise que la première, et qu’il est plus difficile de s’y retrouver dans toutes les transpositions. Mais ce n’est qu’un détail, et on apprécie de voir se révéler au fil des pages un autre aspect de l’univers improbable (le mot n’est pas choisi au hasard) d’Antonikas.

Et si on pouvait profiter de quelque nouvelle révélation par un nouveau fragment, on serait volontiers preneur.

Les fous qui jouaient aux échecs

septembre 17, 2009

J’ai acheté hier le roman noir 5150 rue des Ormes, de Patrick Sénécal, qui va d’ailleurs bientôt faire l’objet d’une adaptation au cinéma (mais ce n’est pas pour ça que je l’ai acheté). Je pensais lire ce roman de 367 pages en quelques jours. Je l’ai lu d’une traite, en quelques heures, chose qui ne m’était pas arrivée depuis longtemps.

Pour ceux qui ne sont pas très familiers avec les catégorisations littéraires, je rappelle que le roman noir est plus ou moins au roman policier ce que le roman d’horreur est au fantastique. En fait, le roman noir s’intéresse davantage aux criminels et aux victimes qu’aux policiers qui mènent l’enquête (cf wikipédia, je mets le lien anglais parce que l’article francophone actuel est pire que médiocre), ce qui le rapproche très souvent du thriller. Entrer dans la peau des criminels les plus immondes, ou de leurs victimes au pire moment du drame, c’est ce que préfère les auteurs de ce genre, ce qui fait que la distinction avec l’horreur est très ténue et ne tient généralement qu’à l’absence d’éléments fantastiques. Le public pour les deux genre est d’ailleurs sensiblement le même et les confusions sont fréquentes, notamment dans les librairies (où on les range sur les mêmes tablettes) et au cinéma (où l’adjectif “noir” est rarement utilisé).

Le paragraphe qui suit révèle des détail de l’intrigue, mais je fais en sorte que ça soit très léger et supportable; à vous de voir si vous voulez le lire ou passer au suivant. C’est l’histoire d’un gars malchanceux. D’ailleurs il croise un chat noir au début, alors… il se prend une débarque de son bicycle et sonne à la maison la plus proche (le 5150 rue des Ormes, vous avez bien deviné – c’que vous êtes doués!) pour appeler un taxi. Manque de bol, la maison est habitée par un psychopathe, et il voit sa victime. Un autre psychopathe l’aurait tué sur place, mais là (mais est-ce de la chance), il se trouve que celui-ci (répondant au banal nom de Jacques Beaulieu) agit toujours au nom de la Justice, et il se rend bien compte que notre gars – il s’appelle Yannick Bérubé – est victime des circonstances et que ce serait injuste de le tuer, alors il se “contente” de le séquestrer. Il essaie même de lui rendre le séjour “agréable” en l’intégrant à la vie de famille. On fait donc connaissance de sa femme, Maude, folle de Dieu qui s’efforce de réfléchir le moins possible par elle-même et ses deux filles: Michèle, une ado encore plus dangereuse que son père (notamment parce qu’elle est plus lucide) et Anne, une fillette de dix ans à peu près aussi allumée qu’un zombi en état de choc. Petit à petit, on commence à cerner la folie de Beaulieu. Non seulement ce gars-là est un Juste, mais il en a la preuve: échecs, où il joue toujours avec les blancs, il n’a jamais perdu. Jamais. Mais comme son prisonnier n’est pas d’accord avec lui sur sa conception de la justice, il lui propose un marché: le jour où il gagnera une partie d’échecs contre lui, il le laissera partir. Et Yannick voit ses talents de joueurs croître aussi vite que sa raison vacille.

Pas d’inquiétude à avoir, il n’y a aucun besoin de bien connaître les échecs pour bien apprécier ce roman. Par là, Sénécal fait la démonstration qu’on peut parfaitement écrire sur un sujet qu’on ne connaît pas. Il fait aussi la même démonstration concernant le meurtre et la folie.

Le sujet ici n’est pas le jeu, on s’en doute bien, mais de voir Yannick en mode survie. Dans le roman noir comme dans l’horreur, la tentation est grande de tomber complaisamment dans le gore et la boucherie. Sénécal évite très bien l’écueil, sans évacuer l’horreur, omniprésente. Elle n’en a que plus d’impact.