Archive de la catégorie «Lectures»

Les mémoires d’André Antonikas

octobre 13, 2009

Deux événements, cet été, ont réveillé mon intérêt endormi pour les uchronies: une discussion avec Lachésis, du blog des araignées et des humains, sur les définitions comparées de l’uchronie et du steampunk et la parution, dans le Solaris no171, d’une nouvelle d’Alain Bergeron Les Ors blancs qui fait suite à la très lointaine nouvelle qu’il avait publié dans le Solaris no107 en 1993, Le huitième registre (et republié dans l’anthologie Les Horizons divergents en 1999, où je l’ai lue).

Je ne me souviens plus bien laquelle fut ma première uchronie, du Huitième registre ou de Chronoreg de Daniel Sernine. Je crois bien que c’est la nouvelle d’Alain Bergeron.

Quoiqu’il en soit, je suis certain de ce que j’affirme dans ma discussion avec Lachésis. La définition qu’elle donne du Steampunk est en fait celle des uchronies, soit:

partir d’une période historique et réécrire l’histoire d’une façon qui diverge de la réalité

Petite erreur bien pardonnable pour un blog de qualité qu’on aimerait bien voir mis à jour plus souvent. Quoiqu’il en soit, la parution des Ors blancs me permet de revenir sur le Huitième registre, une nouvelle d’une quarantaine de pages construite de manière à placer le concept de l’uchronie au coeur même de l’intrigue.

L’univers que nous présente Bergeron est sensiblement différent du nôtre. La technologie est moins avancée, l’Amérique ne s’appelle pas Amérique et sa découverte ne date que de 1809, et le monde est partagé entre deux grands empires, l’un byzantin et l’autre chinois. Et à Mont-Boréal, se réunit un grand synode où les théologiens du monde byzantin discuteront de la doctrine officielle, mais désormais contestée, du monochronisme: façon de dire le déterminisme, en vertu duquel il n’y a qu’une ligne temporelle. André Antonikas, qui achève tout juste  ses études, sera plongé dans ce synode où les intrigues politiques se mêlent à la philosophie. Le récit que nous lisons est celui qu’il écrit à la fin de sa vie, retrouvé après sa mort.

Le Huitième registre est certainement l’un des textes que je recommanderais à quiconque voudrais s’initier au genre de l’uchronie. Malheureusement, entre une revue dont la parution est déjà bien lointaine et une anthologie qui remonte elle-même à dix ans, elle risque d’être difficile à trouver pour l’amateur.

Les Ors blancs est une surprise, puisque rien ne laissait présager la publication d’une suite au Huitième registre. Ce dût être une surprise aussi pour les “archéologues” qui découvrirent ce nouveau fragment des mémoires d’Antonikas. Au début de la nouvelle, une note en bas de page le reflète bien, dont je reproduis ici une partie:

Avertissement: Depuis quelques années, la découverte de nouveaux fragments des Mémoires d’André Antonikas ne manque jamais de susciter engouements autant que controverses au sein des cénacles du savoir. [...] Sans commettre l’imprudence de prendre parti en cette matière, nous osons néanmoins attirer l’attention du lecteur sur le fait qu’ “Ors Blancs” partage avec “Le huitième registre” de nombreux attributs de style et de composition, attributs qui accusent chez l’auteur des pages présentées ici – qui qu’il soit – une indiscutable familiarité avec les maniérismes d’écriture d’André Antonikas. Nous donnerons pour exemples la tendance soutenue et quelque peu irritante du narrateur à s’apitoyer sur lui-même, de même qu’une propension des plus vaniteuses à s’ingérer dans la résolution de mystères de nature criminelle.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Bergeron ne manque pas d’humour ni d’ironie!

Les Ors blancs est une nouvelle de 27 pages, fort plaisante, quoiqu’un peu moins bonne que le Huitième registre, selon mon goût. Ici aussi, il y a intrigue politique. Ici aussi, il y a discussion des variations de l’histoire. Mais ici, les deux ne sont pas directement liés. Et un autre propos s’y retrouve, celui-là esthétique, plus ou moins directement lié à l’incertitude du temps, qui donne à la nouvelle son corps et son titre. Les Ors blancs sont la forme d’art pratiquée dans la ville où se trouve le frère Antonikas lors de son récit. Ils consistent à représenter un lieu, mais en le transformant quelque peu pour le rendre “plus vrai”. Notons que, d’une manière générale, cette seconde nouvelle s’avère d’une écriture moins précise que la première, et qu’il est plus difficile de s’y retrouver dans toutes les transpositions. Mais ce n’est qu’un détail, et on apprécie de voir se révéler au fil des pages un autre aspect de l’univers improbable (le mot n’est pas choisi au hasard) d’Antonikas.

Et si on pouvait profiter de quelque nouvelle révélation par un nouveau fragment, on serait volontiers preneur.

Les fous qui jouaient aux échecs

septembre 17, 2009

J’ai acheté hier le roman noir 5150 rue des Ormes, de Patrick Sénécal, qui va d’ailleurs bientôt faire l’objet d’une adaptation au cinéma (mais ce n’est pas pour ça que je l’ai acheté). Je pensais lire ce roman de 367 pages en quelques jours. Je l’ai lu d’une traite, en quelques heures, chose qui ne m’était pas arrivée depuis longtemps.

Pour ceux qui ne sont pas très familiers avec les catégorisations littéraires, je rappelle que le roman noir est plus ou moins au roman policier ce que le roman d’horreur est au fantastique. En fait, le roman noir s’intéresse davantage aux criminels et aux victimes qu’aux policiers qui mènent l’enquête (cf wikipédia, je mets le lien anglais parce que l’article francophone actuel est pire que médiocre), ce qui le rapproche très souvent du thriller. Entrer dans la peau des criminels les plus immondes, ou de leurs victimes au pire moment du drame, c’est ce que préfère les auteurs de ce genre, ce qui fait que la distinction avec l’horreur est très ténue et ne tient généralement qu’à l’absence d’éléments fantastiques. Le public pour les deux genre est d’ailleurs sensiblement le même et les confusions sont fréquentes, notamment dans les librairies (où on les range sur les mêmes tablettes) et au cinéma (où l’adjectif “noir” est rarement utilisé).

Le paragraphe qui suit révèle des détail de l’intrigue, mais je fais en sorte que ça soit très léger et supportable; à vous de voir si vous voulez le lire ou passer au suivant. C’est l’histoire d’un gars malchanceux. D’ailleurs il croise un chat noir au début, alors… il se prend une débarque de son bicycle et sonne à la maison la plus proche (le 5150 rue des Ormes, vous avez bien deviné – c’que vous êtes doués!) pour appeler un taxi. Manque de bol, la maison est habitée par un psychopathe, et il voit sa victime. Un autre psychopathe l’aurait tué sur place, mais là (mais est-ce de la chance), il se trouve que celui-ci (répondant au banal nom de Jacques Beaulieu) agit toujours au nom de la Justice, et il se rend bien compte que notre gars – il s’appelle Yannick Bérubé – est victime des circonstances et que ce serait injuste de le tuer, alors il se “contente” de le séquestrer. Il essaie même de lui rendre le séjour “agréable” en l’intégrant à la vie de famille. On fait donc connaissance de sa femme, Maude, folle de Dieu qui s’efforce de réfléchir le moins possible par elle-même et ses deux filles: Michèle, une ado encore plus dangereuse que son père (notamment parce qu’elle est plus lucide) et Anne, une fillette de dix ans à peu près aussi allumée qu’un zombi en état de choc. Petit à petit, on commence à cerner la folie de Beaulieu. Non seulement ce gars-là est un Juste, mais il en a la preuve: échecs, où il joue toujours avec les blancs, il n’a jamais perdu. Jamais. Mais comme son prisonnier n’est pas d’accord avec lui sur sa conception de la justice, il lui propose un marché: le jour où il gagnera une partie d’échecs contre lui, il le laissera partir. Et Yannick voit ses talents de joueurs croître aussi vite que sa raison vacille.

Pas d’inquiétude à avoir, il n’y a aucun besoin de bien connaître les échecs pour bien apprécier ce roman. Par là, Sénécal fait la démonstration qu’on peut parfaitement écrire sur un sujet qu’on ne connaît pas. Il fait aussi la même démonstration concernant le meurtre et la folie.

Le sujet ici n’est pas le jeu, on s’en doute bien, mais de voir Yannick en mode survie. Dans le roman noir comme dans l’horreur, la tentation est grande de tomber complaisamment dans le gore et la boucherie. Sénécal évite très bien l’écueil, sans évacuer l’horreur, omniprésente. Elle n’en a que plus d’impact.

Un ange dans la rue

août 6, 2009

Aujourd’hui on parle de Gueule d’Ange, roman de Jacques Bissonnette paru aux éditions Alire. On y retrouve son policier fétiche, Julien Stifer, mais pas dans le premier rôle.

Je l’ai acheté parce que, de toute évidence, je suis dans une période polar. Sinon, bah… parce que l’héroïne s’appelle Anémone, et que je trouve ça jolie. Elle est diplômée en criminalité juvénile, et elle a bénéficié d’une nouvelle politique du service de police pour entrer aux homicides, s’attirant ainsi l’hostilité de ses collègues qui ont tous trimé de longues années pour arriver là. Ça aussi, le débutant qui fait son expérience et l’intégration dans un nouveau milieu, ce sont des thèmes qui viennent me chercher.

Tout commence par le banal meurtre d’une prostituée adolescente dans un parc. Anémone va assister le lieutenant Stifer, lequel est toujours très affecté lorsque des adolescentes se font tuer. Liée à l’enquête, la disparition d’une amie de l’adolescente, une fille surnommée Gueule d’Ange, fugueuse depuis peu, vivant dans la rue.

C’est donc une exploration du monde de la rue que propose ce roman. Le lecteur suit les policiers de squat en squat, interrogeant les travailleurs sociaux, les prostitutées, les drogués et les mendiants pour dénouer les fils de l’affaire et retrouver Gueule d’Ange. L’affaire n’est pas facile, et ils rencontrent surtout l’hostilité des jeunes des rues, le mutisme des travailleurs sociaux, l’exaspération des “honnêtes gens” qui voudraient bien vivre débarrasssés de la “racaille”. Mais Bissonnette ne se borne pas à cela, et on a droit à une intrigue qui n’a rien de banale, et se mêle d’exotisme.

Accessoirement, il y a aussi une pirate informatique dans l’histoire, un personnage-type devenu aussi courant et banal dans les polars qu’un commissaire de police.

Voilà une histoire plutôt attrayante, un scénario assez original pour ne pas tomber dans la simples “chronique de la rue”. Le style, toutefois, est plutôt terne. Efficace, dans le sens où l’histoire est claire et se suit sans difficultés, mais il manque de souffle, de ce petit quelque chose qui fait décoller l’émotion et embarquer le lecteur dans l’histoire. Les personnages secondaires sont parfois un tantinet trop caricatureux, mais les personnages principaux, en revanche, sont assez forts pour soutenir le récit. Anémone tient ses promesses, l’auteur a bien su mêler en elle l’intelligence et le talent, d’une part, mais les erreurs de l’inexpérience, d’autre part. Stifer laisse deviner sa complexité à travers ses actes plus que ses paroles. Quant à Gueule d’Ange, c’est la bonne surprise du roman, un personnage véritablement charismatique malgré son jeune âge.

Dernière, mais non la moindre, des qualités de ce roman, c’est de nous réserver à intervale régulier des petits chocs, le genre qui doivent faire parti du quotidien des policiers, et qui rendent le métier difficile pour le morale. Des petites horreurs qui s’accumulent.

Les contes dans tous leurs états (2): Règlement de Contes

août 5, 2009

Après le billet sur Garulfo, voici une autre BD, beaucoup moins connue, qui fait de la relecture de contes, cette fois sous l’angle western. Là où Garulfo s’éclate dans une multitudes de références aux contes connues en gardant une trame qui rappelle n’importe quel conte, mais aucun en particulier, dans Règlement de Contes les contes sont bien identifiée, et leur trame est conservée… seulement énormément complexifiée. De quels contes parle-t-on? Il y en a quatre, mais il s’agit principalement du Petit Chaperon rouge et des Trois petits cochons. Exit donc les princesses, on passe au grand méchant loup.

Il s’agit de l’une des meilleures séries que j’ai lu au courant des cinq dernières années. La plume du scénariste est alerte (on en parle plus loin), la relecture des contes est brillante et les dessins sont excellents. Chose qui ne gâche rien, la série est arrivée à son terme, donc pas de longue attente pour le tome suivant et pas d’angoisse sur la possibilité que ce dernier ne sorte jamais.

La structure de la série est de 2+2. Deux histoires de deux tomes, liées entre elles mais qui peuvent se lire dans le désordre. Les deux premiers  tomes racontent plutôt une histoire de chaperon rouge. Quelque part dans le Far West, Pigstown est dirigée par trois frères, trois véritables cochons: un maire ambitieux, autoritaire et cruel, un shériff ivrogne et une petite tête brûlée à la gachette trop facile. Dans la région, rôdent trois loups en chasse, menaçant la population. Voilà la situation quand une jolie fille vêtue de rouge arrive en ville pour rendre visite à sa grand-mère. Elle s’y fait courtiser par un chasseur, un homme qui a déjà tué sa part de loups.

Si le scénario suit, dans les grandes lignes, et avec l’ajout des trois cochons, la trame du petit chaperon rouge, c’est pour mieux en brouiller les repères moraux. De fait, sur ce plan, on est plus près du western à la Sergio Leone, où même les héros ont leur part d’ombre, que du conte moralisateur. Entrent d’ailleurs en jeu certains enjeux typiques des westerns, comme le tracé des chemins de fer.

La deuxième histoire nous fait remonter le fil du temps. Exit le petit chaperon rouge, on se plonge à l’époque où les trois cochons étaient encore petits. Venus du nouveau monde pour chercher la liberté dans un Far West où ils ne seraient plus considérés par les humains comme des repas sur pattes, un groupe de cochons suivent leur pasteur pour fonder Pigstown, LEUR ville. Parmi eux, trois frères. Mais la venue des cochons va déranger les premiers occupants du territoire, les loups. Quelques-uns dans les deux camps chercheront bien un terrain d’entente, mais peuvent-ils lutter contre l’escalade de la violence? On l’aura compris, la relecture du conte est ici doublée d’une autre relecture, celle de l’histoire américaine, replaçant les humains dans le rôle des Américains, les loups dans le rôle des Amérindiens et les cochons dans le rôle des Irlandais (bien qu’il y ait tout de même présence anecdotique d’humains irlandais et amérindiens). Cette distribution des rôles aide le scénariste dans le travail entrepris de brouiller les repères moraux standards, qu’on avait déjà vu dans les deux premiers tomes. Les significations respectives des maisons de paille, de bois et de pierre en sont particulièrement affectées. Par ailleurs, cette histoire jette un éclairage nouveau sur ceux des personnages qui se retrouvent, plus vieux, dans l’histoire du chaperon rouge. Ils y acquièrent une profondeur nouvelle. Et on constate que le petit chaperon rouge s’est retrouvée mêlée à un drame qui avait commencé bien avant sa venue à Pigstown.

Les contes dans tous leurs états (1): Garulfo

juillet 23, 2009

J’aime beaucoup les contes. J’adore les contes. Et j’aime énormément les relectures de contes.

Aussi ai-je envie de démarrer une série de billets (la régularité de la publication n’est pas garantie par la maison) sur des relectures de contes, une série dont je n’ai pas d’idée précise de l’ampleur qu’elle prendra. Commençons par Garulfo, excellente BD qui justifie à elle seule le titre de la série: les contes dans tous leurs états.

Alain Ayrolles est, pour moi, l’un des scénaristes les plus enthousiasmants de l’heure en Europe. Entre l’excellent Garulfo et le chef-d’oeuvre qu’est De Capes et de Crocs, il signe des scénarios aux forces multiples: humour à plusieurs niveaux, intrigues cohérentes, complexes et bien ficelées (donc faciles à suivre malgré leur complexité), personnages bien typés et attachants. On ne peut pas en demander plus, et on en redemande.

Garulfo se présente comme une série en six tomes dont la structure se répartie en 2+4. Autrement dit, les deux premiers tomes forment une histoire entière et on peut s’arrêter après le deuxième, satisfait de sa lecture. Les quatre tomes suivants forment une suite à l’histoire, à lire d’une traite jusqu’à la fin. La structure a probablement été voulue ainsi lorsque le projet a été présenté à l’éditeur: si le succès commercial n’était pas au rendez-vous, on pouvait s’arrêter au deuxième. Mais si la première histoire avait un succès suffisant, on pouvait s’engager dans la grande aventure des quatre albums suivants. Et ce fut le cas.

Il était une fois une grenouille qui aimait les humains et voulait leur ressembler. Garulfo, ayant entendu un conte, s’efforce d’être embrassé par une princesse dans l’espoir de se transformer en prince charmant. Et quand ça ne marche pas, il part à la recherche d’une fée… et s’il trouve une sorcière “c’est pareil! elle est dans le bizness de la magie!”. S’ensuit une série d’aventures rocambolesques au cours desquelles Garulfo va confronter l’idéalisation de l’humain qu’il fait à la réalité.

Que fait une douce princesse quand elle voit une grenouille?

Il était une fois un roi et une reine cruels (ainsi commence la seconde histoire, au troisième album). Trois fées qui offrent à leur fils les plus beaux dons: la beauté, l’intelligence, la bravoure. Et une vilaine sorcière tirée des geôles de Sa Majestée (qui veut pour son fils un autre don), qui lui balance une “malédiction”: à l’âge adulte, il sera obligé de vivre parmi les plus humbles pour apprendre leur condition. Du coup, le prince, adulte, qui a pris la personnalité de son père, se retrouve transformé en… grenouille. Aidé par Garulfo, il va devoir trouver une princesse qui daigne l’embrasser pour retourner à sa condition première.

C’est léger, bonhomme, drôle, bien dessiné et raconté par le dessinateur Bruno Maïonara, et intelligent lorsque, petit à petit, s’insère une dimension plus profonde dans le récit. On va et vient gentiment entre misanthropie et optimisme, le tout dans la bonne humeur. Et surtout, en jouant avec les contes les plus connus, en renversant tous les clichés: y’a qu’à voir le chat botté, qui n’a pas grand-chose à voir, ni avec celui de conte original, ni avec celui de Shrek.

Faudrait que je le relise…

Saga, misogynie et crapulerie économique

juillet 20, 2009

Je viens de terminer le premier tome de Millenium. Les hommes qui n’aimaient pas les femmes.

D’habitude, je résiste aux manias littéraires. Je n’avais pas envie de lire Harry Potter avant que le livre ne se retrouve sous mon nez et que j’en lise la première ligne. Je n’ai jamais lu Dan Brown, et je n’en ai toujours pas envie. Etc…

Donc en fait, ce n’est pas que je ne lis pas les livres qui provoquent les manias, c’est plutôt que le battage médiatique qui les entoure ne me touche pas. Sauf peut-être dans ce cas-ci. Là, j’avoue avoir été un petit peu tenté.

Et si j’ai cédé, c’est la faute à Jean-Jacques Pelletier. Je venais de finir Les Cathédrales de la Mort, et je venais de lire également son essai sur le polar. Ça donnait envie de lire du roman policier. Et comme La Faim de la terre ne sort pas avant l’automne, il fallait trouver autre chose. Millenium, donc.

C’est bon. Très bon. Pas le chef-d’oeuvre immortel annoncé, mais c’est très bon. Heureusement, je n’avais pas d’attentes particulières.

Le premier tome peut se lire comme une histoire indépendante. Pas besoin d’aller plus loin après, sauf pour retrouver les mêmes personnages, le même style.

Blomski est un journaliste économique. Il s’est fait beaucoup d’ennemis dans le milieu, en critiquant la couverture complaisante que les médias font des grandes entreprises de son pays. Alors il est devenu l’un des fondateurs de la revue Millenium, vouée justement au journalisme d’enquête et à une couverture plus critique. Et il est entré en conflit ouvert avec un gros poisson, du genre requin. Et ça se passe mal pour lui. Il a intérêt à se faire oublier un moment. Et c’est à ce moment qu’Henrik Vanger, un vieux milliardaire, industriel à la retraite, l’engage pour écrire la chronique de sa famille… officiellement. Officieusement, il lui demande de mener son enquête pour élucider la disparition de sa nièce, plus de trente ans plus tôt. Sans grand espoir. Blomski est surtout intéressé par la chronique, mais on se doute bien qu’il va finir par mettre en lumière un indice inédit. En chemin, il va engager une hacker asociale troublée, Lisbeth Salander, pour l’assister dans ses recherches.

Comparativement aux Gestionnaires de l’Apocalypse, par exemple, qui expose régulièrement le point de vue des méchants, Millenium se présente donc comme un polar traditionnel: il y a un crime, un enquêteur, une énigme à résoudre. Les indices sont distribués au fil des pages, laissant le lecteur tenter de deviner qui est le meurtrier. Et si certains aspects se révèlent plutôt prévisibles, l’intrigue est assez bien ficelée pour lui réserver sa part de surprises.

Au-delà de l’histoire, il y a un thème, celui qui donne son titre au livre: “les hommes qui n’aimaient pas les femmes”. La brutalité envers les femmes, brutalité surtout sexuelle, se retrouve constamment au fil de l’histoire, qu’il s’agisse d’allusions servant de toile de fond au récit, d’intrigues secondaires ou de l’intrigue principale. Lisbeth Salander est évidemment un personnage conçu spécialement pour mettre en scène le thème… et elle ne se laisse pas faire. Quant à Blomski, il a les apparences d’un anti-thème: lui, il aime les femmes, pas de doute…

Une bonne histoire, des personnages intéressants, un thème bien campé. En bonus, on peut citer une certaine vision de l’histoire de la Suède, quoique ce soit loin d’être à l’avant-plan. Un bon moment à passer.

Quoi, un poème que j’aime? Impossible!

mai 26, 2009

J’aime assez souvent dire que je n’aime pas la poésie. Ça fait presque partie de ma réputation. J’aime assez, d’ailleurs, souligner la paradoxale laideur du mot “poète” (laideur que ne partagent ni “poésie” ni “poétesse”) en appelant ces derniers des “pouets”. Ceux qui évoquent la beauté de la poésie peuvent aussi bien m’endormir que me faire rire.

Je ne manque pas, en revanche, de souligner les nombreuses nuances et limites de mon désamour de la poésie. En fait, je n’aime pas lire de la poésie, mais j’aime bien l’entendre récitée ou chantée par des gens qui, eux, savent l’apprécier à sa juste valeur. J’adore les chansonniers, entre autre. J’aime moi-même jouer avec les mots. Je peux même aimer composer des vers, les aligner dans des strophes, à condition que ce soit sous le sceau de l’humour. Autre nuance importante: j’aimerais bien aimer la poésie. Parce qu’il y a sûrement là des trésors à découvrir. Et aussi parce que je suis snob, et qu’un snobinard qui n’aime pas la poésie, ce n’est pas crédible.

Et, dernière nuance, on finit toujours par en trouver un ou deux qui vous accroche. En voici un, de la plume d’Émile Nelligan:

VIEILLES RUES (LES)

Que vous disent les vieilles rues
Des vieilles cités ?…
Parmi les poussières accrues
De leur vétustés,
Rêvant de choses disparues,
Que vous disent les vieilles rues ?

Alors que vous y marchez tard
Pour leur rendre hommage :
- ” De plus d’une âme de vieillard
Nous sommes l’image, “
Disent-elles dans le brouillard,
Alors que vous y marchez tard.

” Comme d’anciens passants nocturnes
” Qui longent nos murs,
” En eux ayant les noires urnes
” De leurs ans impurs,
” S’en vont les Remords taciturnes
” Comme d’anciens passants nocturnes. “

Voilà ce que dans les cités
Maintes vieilles rues
Disent parmi les vétustés
Des choses accrues
Parmi vos gloires disparues,
Ô mornes et mortes cités !

Je précise en fait que j’aime bien l’ensemble, mais surtout les premières strophes. En fait, je lis ce poème avec un désintérêt croissant à chaque strophe. Mais contrairement à beaucoup d’autres, il me garde jusqu’à la fin.

Les paysages urbains, c’est souvent un moyen de venir me chercher.

Le Cycle de Contremont

février 26, 2009

Un billet sur un cycle que je n’ai pas entièrement lu, mais qui m’a procuré de bons souvenirs d’enfance. Si j’étais intimidé quand j’ai publié chez Solaris, c’est entre autre parce que je venais de réaliser que cette revue était le repère de pas mal d’auteurs que je lisais étant tout petit. Entre autre Joël Champetier qui en est le rédacteur en chef. Auteurs de romans fantasy, fantastique et science-fiction. Pour moi, c’était surtout l’auteur des romans de Contremont, chez Mediapaul. Mediapaul est un éditeur étrange qui, semble-t-il, classe les romans jeunesse de fantasy dans le genre “religion”.

Contremont, c’est un petit royaume paisible, mais pas trop, histoire qu’il y ait de quoi raconter.

La photo viens du site des éditions Alire

La photo viens du site des éditions Alire

Dans La Requête de Barrad et sa suite  La prisonnière de Barrad, on apprends qu’y vit un ogre invincible avec qui les rois de Contremont ont passé un pacte: il laisse le royaume tranquille, et les morts du royaume lui sont livrés pour ses repas. Le pacte  sera rompu lorsqu’un des conseillers du roi, incapable de supporter l’idée que sa dépouille soit livrée en pâture au monstre, convainct le roi de tenter de le tuer. En réponse, Barrad capture le roi et demande, en échange de sa libération, qu’on lui livre une créature mythique, un sylvaneau, pour qu’il puisse le dévorer. Une petite expédition est envoyée à la recherche de l’une de ces créatures (qui, disons-le, rappellent les elfes par bien des aspects).

Dans Le Voyage de la sylvanelle puis Le Secret des sylvaneaux, qui se déroule quelques années plus tard, une nouvelle expédition part à la recherche des sylvaneaux, histoire de ramener l’une d’entre elle parmi les siens, dans une autre contrée inconnue. Et une fois arrivée parmi eux, on découvre que finalement, les syvaneaux de Champetier ne sont pas une simple copie conforme des elfes standards de la fantasy.

Dans Le Prince Japier on découvre les premières aventures de celui qui, dans les quatre romans précédemment mentionnés (je les mentionne presque dans l’ordre où je les ai lus… si ce n’est que j’ai commencé par La Prisonnière de Barrad), était le roi.

Tous ces romans publiés dans la collection Jeunesse-Pop chez Mediapaul sont très petits: probablement pas plus de 170 pages chacuns, gros max. Mais ils présentent tous un sympathique mélange d’aventures, de rêve, d’humour, et juste ce qu’il faut de ces touches sombres qui font bien souvent la différence entre les bons romans jeunesse et les autres, ceux qui prennent les jeunes pour des idiots.

De nombreuses années plus tard paraissait Les Sources de la magie aux éditions Alire. Avec ce roman, Joël Champetier transposait l’univers de Contremont dans un livre qui s’adressait à un public plus âgé. Soi-disant.

L’histoire se passe quelques générations plus tard. Le roi Japier et sa fille Melsi sont pratiquement entrés dans la légende. Le magicien au service de l’actuel roi de Contremont reçoit la visite de sa nièce venue passer quelques temps chez lui. De fait, son frère, intendant du royaume voisin, cherche à éloigner sa fille pour la mettre à l’abri de ses ennemis politiques.

Je dois dire que j’ai été un peu déçu. C’est un livre fort sympathique, mais dans le fond, c’est sensiblement la même recette que les précédents. On repassera pour un livre      s’adressant à un public plus mature. Peut-être un peu plus d’histoires de sexe, tout au plus, bien que ça reste très pudique. On sent un peu aussi l’auteur de science-fiction derrière le traitement de la magie, trop technique à mon goût. Ce roman est encore un roman jeunesse, au mieux un roman pour ados. Mais si on est averti d’avance, pas de raisons pour les grands enfants de se priver.

Par la suite est paru Le Voleur des Steppes, toujours chez Alire, qui a l’air plus ambitieux que le précédent. Mais je ne le saurai pas tant que je ne l’ai pas lu, et comme c’est parti, il faudra attendre encore quelques années avant que je ne puisse me permettre un détour.

D’après le résumé et la carte, il se pourrait aussi qu’il n’y ait pas de lien direct avec le royaume de Contremont. Mais j’ai des doutes. C’est une histoire d’amnésique, je parie que les souvenirs retrouvés ramèneront le personnage vers un royaume un peu plus nordique qu’on nous le suggère.

Bientôt paraîtra Le Mystère des sylvaneaux, ce qui pourrait bien être fort sympatique.

Littérature victorienne fantasy

janvier 16, 2009

Je ne suis pas un grand connaisseur de la littérature victorienne. En fouillant dans mes souvenirs, je ne suis sûr de n’avoir lu que trois écrits anglais de cette époque: Frankeinstein, L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde et L’île du Docteur Moreau. Et après ma récente lecture… je n’en connais pas plus! Parce que Jonathan Strange et Mr Norrel a beau être écrit dans un style très victorien, se dérouler au début du XIXe siècle, faire appel à des thèmes victoriens, bref respirer le victorianisme à plein nez, ben ce n’est pas un roman victorien puisqu’il ne date de quelques années. Mais c’est tout comme.

Et c’est délicieux. Les personnages sont humains jusque dans leurs caricatures, sauf les personnages non-humains. Le cadre historique, sur fond de guerres napoléoniennes (essayez de lâcher un magicien anglais là-dedans pour voir… si vous n’imaginez pas les conséquences, Clark le fait pour vous) et de vie mondaine à Londres, est fouillé sans être pesant. L’humour est omniprésent, mais jamais à l’avant-plan; il s’agit plutôt d’une ironie diffuse qui imprègne le caractère de l’histoire.

Bref, si vous voulez vous envoyer une petite brique d’un millier de pages ces temps-ci, je ne saurais trop vous le recommander.

Et un grand merci à Arkalys qui me l’a offert pour mon anniversaire.

Les polars déjantés de Jean-Jacques Pelletier

novembre 28, 2008

J’ai souvent décrit Jean-Jacques Pelletier comme une sorte de croisement entre Robert Ludlum et Daniel Pennac. Robert Ludlum, pour les vastes histoires d’espionnages très compliquées, aux nombreuses ramifications, pour la qualité du suspense et l’imagination parfois horrifiante dont il peut faire preuve pour la mise à mort de ses personnages. Professeur de philosophie passionné de finance, de psychologie, de spiritualité ésotérique, de géopolitique etc…, Jean-Jacques Pelletier utilise un peu ses romans pour faire la fusion de ses champs d’intérêt.

Ça donne des intrigues fouillées et très bien documentées. Ça donne un commissaire de police gastronome au vocabulaire inventif avec sous ses ordres un duo de policiers formé d’un hypocondriaque eczémateux et d’un autre atteint du syndrome de Tourette. On a droit à des artistes fous (Art/ho, clin d’oeil à Artaud) qui frayent avec des trafiquands d’organes, des amazones psychopathes, des sectes vampiriques, une floppée de femmes fatales, des motards-moines bouddhistes zen, un espion aux personnalités multiples et j’en oublie à la tonne. Avec de surcroît les principales agences de renseignement (NSA, CIA, DGSE, MI5, Mossad… même SCRS, parce que l’histoire se passe au Canada, mais faut pas exagérer, ce dernier est plus risible qu’autre chose) et les principaux groupes de crime organisés (motards, mafias russes, mexicain, américaine, colombienne, italienne, turco-kurde, yakusas et triades…) en toile de fond pour l’affrontement entre l’Institut, agence de renseignement indépendante, contre le Consortium, nouveau joueur dans le monde du crime organisé, qui tente de réaliser l’union de toutes les mafias du monde, sous le regard intéressé de “ces Messieurs” dont l’identité reste encore à révéler. Le tout forme le coeur de l’oeuvre de Pelletier, le cycle des Gestionnaires de l’Apocalypse.

Quand le mépris pour la politique se généralise et que la confiance dans
les institutions disparaît,
Quand les appartenances se dissolvent et que l’intérêt personnel devient la seule motivation,
Quand l’économie souterraine prolifère et que la débrouillardise est la principale vertu,
Alors une société est prête à tomber entre les mains de toutes les mafias. Le processus est inévitable.
Nous allons civiliser ce processus. Le rationaliser. Nous tenons là une occasion d’enrichissement unique dans l’histoire de l’humanité.
Nous allons gérer l’apocalypse.

Leonidas Fogg

Pour le moment, les Gestionnaires de l’Apocalypse comprennent trois tomes: La Chair disparue qui se déroule à Québec dans le milieux des arts, mettant en cause des trafiquants d’organe; l’Argent du monde, à Montréal, centrés sur les bars de danseuses nues et le milieu de la haute finance, deux milieux pas si lointains l’un de l’autre, et le Bien des autres, à Montréal aussi, centré sur les médias, les sectes et le milieu politique, milieux qui encore une fois se ressemblent étrangement. Hélas! La conclusion, qui doit s’intituler La Faim de la Terre, se fait attendre depuis maintenant des années. Je connais des fans qui pensent qu’elle ne sortira jamais. Il faut dire que monsieur Pelletier semble être très occupé, entre ses conseils d’administration, ses essais et sa collaboration avec Alibis. Peut-être aussi que l’actualité des dernières années va trop vite pour qu’il arrive à l’incorporer dans son histoire?

Enfin, on peut toujours se rabattre sur les “prequels” des Gestionnaires de l’Apocalypse, qui se penchent sur les débuts des principaux membres de l’Institut, Horace Blunt, le stratège de l’Institut, une sorte d’ordinateur humain passionné du jeu de go, Claudia et Bamboo Joe le moine zen et aussi F, la directrice de la plus puissante agence de renseignement du monde.