Archive de la catégorie «Volet historique»

Le psychanalyste et l’inquisiteur

octobre 27, 2009

“Freud a d’ailleurs manifesté un intérêt très grand à la sorcellerie. Il a lu “avec ardeur” le Malleus Maleficarum. Il disait lui-même, dans sa correspondance à Wilhelm Fliess ou à d’autres, qu’il y avait, entre la relation de l’inquisiteur (de l’exorciste) et de la possédée (ou du sorcier), quelque chose d’analogue au rapport entre l’analyste et son client.”

- Michel de Certeau, “Le langage altéré, la parole de la possédée”, dans L’écriture de l’histoire, Gallimard, 1975, p.284.

Sans commentaires…

Le sentier dans la forêt

octobre 18, 2009

Aujourd’hui, un billet sur un livre que j’ai lu à toute vitesse récemment. J’ai toujours été intéressé par l’histoire des mentalités, whatever ce que signifie “mentalités” qui a toujours été un terme utilisé à dessein par les historiens parce qu’il est un peu fourre-tout. Dans le cas qui nous occupe, il s’agit de la place qu’occupent les forêts dans l’imaginaire occidental. Le livre s’intitule Forêt, essai sur l’imaginaire occidental, signé Robert Harrisson, et s’avère une lecture très profitable pour tout esprit curieux. J’ai personnellement préféré les deux premières parties, sur l’antiquité et le moyen âge. Je pense que deux facteurs ont joué dans cette préférence: 1) les sources utilisées 2) l’esprit du temps traité.

En effet, les sources traitant la situation dans l’antiquité se rapportent essentiellement à la mythologie, ce qui me fait tripper. Les sources pour le moyen âge privilégient la littérature: romans de chevalerie (littérature que j’ai toujours aimé), Dante et autres. À cela s’ajoute un code législatif d’un très grand intérêt. Par la suite, mis à part l’analyse de l’article “forêt” de l’Encyclopédie, les sources littéraires sont nettement privilégiées, en particulier la poésie, ce qui m’intéresse moins.

Par ailleurs, la relation des occidentaux avec la forêt est plus émotive, plus charnelle dans l’antiquité et le moyen âge. Les éléments fondamentaux nous en sont restés, mais occultés, en quelque sorte, par le recul des forêts elles-mêmes. Les Lumières utilisaient régulièrement l’argument de “nature” dans leur philosophie, mais cette nature était bien loin de la perception qu’on en a aujourd’hui. En fait, ils s’efforçaient souvent d’y imposer une “raison” à laquelle elle ne se pliait pas. Ces époques d’éloignement de la forêt, du XVIe siècle au XXe, sont bien moins enthousiasmantes que les précédentes.

Dès l’épopée de Gilgamesh, la forêt représente l’anti-cité. Les civilisations occidentales sont nées dans les forêts, et contre elles. Le héros civilisateur se doit de sortir de la cité, de combattre symboliquement la forêt et de re-fonder la cité. Les rejetés de la cité se retrouvent dans la forêt, où Romulus et Remus recrutent le futur peuple de Rome. La cité est un univers domestiqué et intelligible, la forêt est donc sauvage et insaisissable. Est est et rend sauvage. Cela se reflète aussi dans les romans de chevalerie, où on trouve des figures de sauvage (forêt) et de damoiselles (cité) entre lesquels évoluent les chevaliers, agents civilisateurs; comme Gilgamesh, ils s’aventurent en forêt pour y promouvoir la cité, mais ils ont besoin pour y arriver de la force sauvage que seule la nature peut procurer. Ils y courent le risque de devenir fous et sauvages; cela arrive à Lancelot, Yvain, et tant d’autres… ce sont les damoiselles qui les ramènent alors à la raison. Anti-cité, la forêt devient également le refuge des justes lorsque la cité est gouvernée par un tyran: Robin des Bois et ses semblables doivent fuir la cité pour y ramener la justice.

Le recul progressif des forêts a laissé la place à des forêts de nostalgie, abritant parfois l’esprit d’un peuple (les forêts des frères Grimm pour la nation allemande). Les forêts sauvages étaient de plus en plus domestiquées, débarrassées (dans certaines régions dès la fin du moyen âge) des prédateurs les plus dangereux, elles deviennent des lieux réputés paisibles où on peut se réfugier de l’agitation citadine. Par ailleurs, face à l’esprit excessivement rationalisant des Lumières, les forêts sont un chaos inesthétique pour les Lumières, superbe pour les romantiques qui réagissent contre les philosophes.

Outre l’analyse faite sur la place occupée par les forêts dans l’imaginaire occidental, l’une des forces du livre de Harrisson est de faire un parallèle avec les phénomènes de déforestation et de protection de la forêt. Les grands empires méditerranéens de l’antiquité (minoen, égyptien, phénicien, grec, carthaginois, romain) et du moyen âge (byzantin, génois, vénitien, arabe, turc, espagnol) devaient leur puissance à leur flotte, et donc à leur capacité de contrôler de vastes réserves de bois. Comme la cité, la thalassocratie naît de la forêt, dépend d’elle, et vit aux dépens d’elle. La flotte romaine est l’une des principales responsables de la désertification des rives sud et est de la Méditerranée. La république vénitienne a dû légiférer pour protéger (en vain) sa forêt. Les rois du Moyen Âge, en s’appropriant de larges domaines forestiers pour la chasse, en ont été de grands protecteurs. La Révolution, qui considérait ce privilège royal comme insupportable, fut une catastrophe forestière. Dans la foulée des Lumières et à la suite de la Révolution, s’est imposé le paradigme d’une forêt destinée à être exploitée: c’est dans cette optique que se réfléchi à la fois la déforestation (conséquence de l’exploitation) que la préservation des forêts (destinées à exploitation future).

Le livre se conclut sur la réaction contemporaine face à la déforestation. C’est en milieu urbain, remarque Harrisson, ceux qui n’ont pas de contacts avec la forêt et ne vivent que très indirectement de son exploitation, que la disparition des forêts provoque les réactions les plus émotives. Face à la disparition du berceau qui l’a vue naître, la cité a mauvaise conscience.

Histoire de la danse sociale

octobre 15, 2009

Sauf note contraire, toutes les informations contenues dans cet article proviennent du livre de Jean-Claude Bologne, Histoire de la Conquête amoureuse, publié aux éditions du Seuil.

Pages pertinentes:  pp.132-135: Une nouveauté: la danse; pp.214-215, l’apparition du bal; le bal, son heure de gloire et sa décadence, pp.271-278; du tango au hip-hop pp.307-311


Vous connaissez mes interrogations sur l’histoire de la danse, qui datent en gros depuis mes débuts dans le milieu du swing, il y a près de deux ans. J’ai trouvé dans le livre de Jean-Claude Bologne, Histoire de la Conquête amoureuse, du matériel pour établir une petite chronologie. Alors je la partage ici avec vous:

Sous l’Empire romain, la danse est un spectacle, souvent pratiqué dans des cérémonies qui ont une valeur sacrées. Nous sommes encore loin de l’activité sociale. C’est au Moyen Âge que nous retrouvons cette connotation (mais ne serait-ce pas parce que les activités folkloriques médiévales nous sont mieux connues? – ce point n’est pas traité chez Bologne) avec des danses de groupe codifiées qui, comme le remarque Bologne “ne permettent pas aux couples de s’isoler”.

Les premières danses de couple apparaissent aux XVe et XVIe siècle, notamment la volte. Les couples y sont ouverts, limitant les contacts, mais néanmoins, ce sont déjà des couples. La volte provençale introduira le couple fermé, “enlacée et rapide”, étourdissante. La seconde moitié du XVI siècle étant marqué par la morale stricte des puritains protestants et de la Contre-Réforme tridentine (1), la volte se fera vite condamner par l’Église, et Bologne nous dit qu’elle fut abandonnée au XVIIe siècle.

Ces danses sont des pratiques exclusivement urbaines, et il faudra attendre la fin du XIXe siècle pour que les danses de couples pénètrent dans les pratiques campagnardes.

Pendant ce temps, en milieu urbain, le bal public fait son apparition au XVIIIe siècle. Anecdote intéressante, le premier bal public, le bal de l’Opéra, naît à Paris un peu après le 31 décembre 1715, une ordonnance spéciale ayant permit les bals publics dans cette salle particulière pour fêter l’arrivée du jeune Louis XV à Paris. La nouveauté est l’existence, non d’un bal, mais d’un bal qui soit à la fois public et à dates régulières, par oppositions aux bals de cours qui étaient organisés ponctuellement, où il fallait être invité pour s’y présenter.

Dès lors qu’on commence à danser en couple, les problèmes de constitution des couples se posent: “Au XVIIIe siècle, [nous dis Bologne] les couples étaient constitués par un maître des cérémonies, selon une étiquette complexe qui tenait compte du rang et non des affinités.” Mais au XIXe siècle, le bal devient un événement mondain où on est libre d’inviter qui on souhaite. Cela coïncide avec sa démocratisation: il existe à tous les échelons de la société (bien que ça reste encore un phénomène principalement urbain).

Avec le XIXe siècle et le romantisme, la valse fait son apparition, sous sa forme moderne, vers 1815. Elle fait scandale. À sa suite, la polka et la scottish. L’évolution principale, c’est l’apparition du guidage par l’homme:

“la technicité oblige les danseurs à “trouver une complémentarité”, à chercher “une dynamique qui prennent en compte le style de l’un et de l’autre.”. Même si l’homme mène la danse, une forme de complicité naît au sein du couple, dans un rapport corporel qui a soulevé l’hostilité des censeurs.” (p.277).

Le bal s’épanouit aussi bien dans les villes que dans les campagnes, malgré la réprobation d’une Église déjà en perte de vitesse (déjà évoqué ici). Mais il s’insère surtout dans les pratiques de la haute société.

“La grande période du bal correspond à l’essor de la haute bourgeoisie. Il survit difficilement à la guerre et à la crise de 1929. Les jeunes gens ont désormais d’autres lieux de drague et sacrifient au rite du bal sans enthousiasme, pour “meubler leur vie”.”

Plutôt que de supprimer la danse, cette évolution amène en en privilégier d’autres formes: “Les danses de l’entre-deux-guerres correspondent à l’exaltation du corps.”: le tango succède à la valse comme danse archétypique. Il est né à Buenos Aires et Montevideo (Argentins et Urugayens s’en disputent encore la paternité). Comme la valse, il a fait scandale lorsqu’il pénètre en Europe au tournant du siècle. À partir des années 1930, la java naît en France (Paris) tandis que le swing fait son apparition aux États-Unis (Lindy Hop à New York, Balboa en Californie )(2). Dans la foulée de ce dernier plusieurs variations naissent: be-bop, boogie et surtout rock&roll, qui domine les années 1950.

Plus tardivement, le west coast swing vient s’adapter à l’émergence d’une musique populaire de plus en plus éloignée du rock dansant, mais à cette époque, la danse de couple est déjà en déclin (3). Faut-il y lier l’émergence d’une danse pas du tout technique, le slow? Après notre auteur, ce sont les danses solos qui prennent toutes la place: twist, disco… hip-hop. Avant que ce dernier ne s’impose, il semblerait que l’association danse-affaire-de-fille ne se soit consolidée:

“Dans la tradition occidentale, l’image du danseur solitaire n’est guère valorisée. Alors que dans d’autres cultures (russe, africaine), l’homme manifeste sa virilité par la danse, l’Occident garde l’image des séductrices, Salomé, Mata Hari. Le risque de dévirilisation doit être écarté par l’emprunt de nouvelles danses aux cultures africaines (hip-hop), ou par l’adoption de nouveaux comportements (le défi dansé).”

Ce qui nous amène à nos jours. Les danses sociales réémergent péniblement chez les jeunes de ma génération, en particulier les danses latines et le swing, mais aussi le tango et les danses de ballroom (loin derrière).  La stigmatisation du danseur comme d’un homme peu viril est en nette régression, du moins dans certains milieux. Mais ce qui empêche tant et tant de danseurs (de danseuses aussi, mais moins) potentiels de pratiquer plus et mieux demeure aujourd’hui la peur du ridicule (laquelle, paradoxalement, accroît le ridicule bien davantage qu’elle ne permet de l’éviter).

(1) Sur ces sujets, c’est encore Le Péché et la Peur de Jean Delumeau, qui est le livre le plus révélateur de ce climat.

(2) Sur le swing, c’est un ajoute de culture personnelle. Bologne n’en parle pas. La chronologie est approximative. Par contre, c’est de lui que me viennent les informations suivantes sur le be-bop et le rock.

(3) Encore un ajout personnel et approximatif.

Edit, environ 12 heures après la première publication, j’ai modifié l’organisation des paragraphes pour améliorer la lisibilité et ajouté un lien. Corrigé quelques fautes par la même occasion.

Gravatar et découverte cool

octobre 12, 2009

En parallèle avec mon travail, ma procrastination du jour consiste à me graver des avatars sur Gravatar. Ma première idée a été une image typique de machine à voyager dans le temps. La seconde, dans la même veine, est un mécanisme de montre. Les suivantes, dans une autre veine, des dessins de danseurs de swing. J’aurais aimé une danseuse de swing peinte par Picasso, mais apparemment Google ne peut pas (encore) étendre son rayon de recherche dans les réalités parallèles. Je suppose qu’il faudra attendre l’invention de l’ordinateur quantique. J’en étais à me satisfaire des avatars ainsi gravés et à retourner au travail quand ce dernier m’a amené à découvrir (une fois de plus) à quel point les savants de la Renaissance tardive étaient des gens cool.

Une partie de mon travail s’intéresse à l’histoire des discours et des formes de persuasion. Ça concerne, entres autres, la lecture. Si les livres étaient déjà le principal support de la connaissance, l’époque (le XVIe siècle) imposait ses lourdes contraintes: l’analphabétisme de la majorité de la population, le contrôle accru d’une Église catholique (ou plus largement des élites intellectuelles) ébranlée par la Réforme protestante. L’interprétation des textes de cette époque, souligne Roger Chartier, doit prendre en compte les conditions de lecture en fonction desquelles les livres sont produits et interprétés. La lecture est souvent faite par un lettré à un illettré. Les lettrés, par ailleurs, faisaient bon nombre de lectures en relation étroite avec un directeur de conscience.

Bref, tout ça pour dire que je faisais une recherche sur l’histoire de la lecture quand j’ai découvert un certain Agostino Ramelli, ingénieur de son état, qui, en 1588 dessinait une machine d’une coolitude extrême: la roue à livres.

Image particulièrement saisissante pour celui qui, comme moi, est toujours en train de lire plusieurs livres à la fois, toujours débordé par les pages, et qui empiles les livres ouverts (ce qui, à long terme, tend à les abîmer, bien sûr) partout sur son bureau.

Bon, le meuble étant un peu encombrant, et je suis pas sûr qu’il me serait d’une très grande utilité. J’ignore aussi où je mettrais mon ordinateur. Bref, pour le contexte contemporain, le truc demanderait quelque adaptation. Il reste que j’ai un plaisir certain à voir des types morts il y a 400 ans partager quelques-unes de mes préoccupations.

Malheureusement, transposé en avatar, l’image manque de définition. Je vais donc probablement retourner à la machine à voyager dans le temps.

Principes de base de démographie (2)

octobre 3, 2009

Le dernier billet se terminait sur l’évocation des problèmes de calendrier. Je vais donc préciser ici de quoi il est question. Ce sera plus facile à comprendre si vous avez lu le premier billet.

Le problème central est simple: comment interpréter les variations de l’Indice Synthétique de Fécondité?

Quand l’ISF augmente, est-ce que ça veut dire qu’on fait plus d’enfants?

En fait, ça peut, en gros, signifier deux choses: soit la natalité augmente effectivement, soit il y a un effet de calendrier.

Ça peut sembler contre-intuitif, mais ce n’est pas parce que le nombre de naissances augmente cette année par rapport à l’année dernière que la natalité a augmenté.

Illustration:

Supposons trois cohortes de femmes. La cohorte A est née entre 1965 et 1970. La cohorte B entre 1970 et 1975. La cohorte C entre 1975 et 1980. Supposons (important: ce sont des chiffres fictifs) que les femmes des trois cohortes ont en moyenne un seul enfant à la fin de leur vie féconde. Supposons que les femmes de la cohorte A ont en moyenne leur enfant vers 35 ans, les femmes de la cohorte B ont en moyenne leur enfant vers 30 ans et les femmes de la cohorte C ont en moyenne leur enfant vers 25 ans.

Quelle est la natalité totale? 1 enfant par femme, ce qui est largement en dessous du taux de renouvellement de la population.

En revanche, entre l’an 2000 et l’an 2005, l’ISF sera très élevé, peut-être jusqu’à 3 enfants par femmes, ce qui paraît très honorable. Tout simplement parce que les femmes des cohortes A, B et C auront TOUTES leurs enfants durant cette période là. Ça donnera l’impression d’une natalité très élevée, alors que c’est plutôt l’effet que les femmes plus âgées “rattrapent le temps perdu” et que les plus jeunes “prennent de l’avance”.

Donc, quand on nous dis dans les journaux que la natalité grimpe, il faut faire attention: la plupart du temps, ça veut dire que l’ISF grimpe. Or, dans l’exemple ci-haut, caricatural, l’ISF va se hausser pendant environ cinq ans sans qu’il y ait de hausse de natalité. C’est dire que dans la réalité, plus nuancée, on peut observer une telle hausse pendant une période un peu plus longue sans que ça se traduise par une hausse de natalité effective.

Or, il y a de bonnes chances qu’actuellement, des effets de calendriers soient en train de se jouer. Les femmes de ma génération commencent à avoir des enfants, tandis que les X, qui ont beaucoup retardé la naissance de leur premier enfant, commencent également à avoir les leurs. Effet de calendrier donc.

Cela n’empêche pas d’espérer. Avoir un premier enfant plus jeune a de bonnes chances d’entraîner la naissance d’un second enfant. Une hausse de natalité n’est pas impossible. Mais elle reste à confirmer.

PS: j’ai accidentellement supprimé ce billet. Heureusement, j’en avais une copie, je le republie donc.

Principes de base de démographie (1)

octobre 1, 2009

La lecture de cette nouvelle sur Cyberpresse m’a donné l’idée de publier un billet pour expliquer quelques concepts de base de démographie (ça va aussi me donner l’occasion de les réviser, parce que mes cours de démo sont datent de presque cinq ans déjà). On va se limiter à la natalité pour le moment.

En démographie, il faut distinguer deux types d’analyses, qu’on appelle l’analyse longitudinale et l’analyse transversale. (à ce stade, j’en entends plusieurs me répondre “c’est pas faux”… ne vous inquiétez pas, l’explication s’en vient). Ces deux types d’analyses peuvent se visualiser facilement grâce à un diagramme de Lexis.

L’analyse longitudinale, c’est l’analyse des statistiques pour une génération (ou “cohorte”) donnée sur une longue durée. Cette cohorte, ce sont tous les gens qui sont nés au cours de la même année.Pour la natalité, on étudie une cohorte de femmes sur la durée de leur vie féconde.

Diagramme de Lexis représentant lanalyse longitudinale

Pour avoir des données complètes, il faut donc avoir accès à une documentation qui s’échelonne sur une longue durée, donc pour la natalité un peu plus d’une trentaine d’années (mais avec les progrès de la médecine, la durée de la vie féconde augmente). Quand on a les données, l’analyse longitudinale est plus simple, plus précise et plus conforme à l’intuition.

D’une manière générale, le problème est que les données pour l’analyse longitudinale sont plus difficiles à collecter. Mais pour la natalité, ce n’est pas la difficulté le principal problème, c’est la longueur.Il faut attendre très longtemps avant d’avoir des données complètes.

Pour les femmes qui n’ont pas fini leur vie féconde, on peut dire combien elles ont eu d’enfants jusqu’à maintenant, mais pas combien elles en auront eu à la fin de leur vie. On ne peut pas prévoir l’avenir. On n’a donc des données à peu près complètes pour une génération de femme que lorsque ces femmes ont dépassé la cinquantaine.

Une fois qu’on a les données pour une génération, on peut connaître son taux de fécondité, autrement dit le nombre moyen d’enfants par femmes qu’auront eu les femmes de cette génération. Pour que la population se renouvelle, il faut que ce taux de fécondité soit de 2,1 enfants par femmes.

L’analyse transversale, c’est une sorte de photo de l’année. On analyse toutes les naissances qui ont eu lieu dans l’année. Pour traiter ces données, on rapporte chaque naissance à l’âge et l’année de naissance de sa mère.

Quoi! l’âge et l’année de naissance, ce n’est pas la même chose? pas tout à fait: quand on enregistre une naissance en 2009 pour une femme de 30 ans, cette dernière peut être née en 1979 ou en 1978. Il y a donc deux cohortes à prendre en compte.

Diagramme de Lexis représentant lanalyse transversale

Diagramme de Lexis représentant l'analyse transversale

L’analyse transversale a les avantages et les inconvénients inverses de l’analyse longitudinale. La collecte de données est facile et rapide. On n’a qu’à attendre l’écoulement de l’année pour avoir des données complètes. En revanche, les calculs nécessaires à l’analyse sont beaucoup plus compliqués à faire, et les résultats sont plus difficiles à interpréter. Tout le problème consiste à trier les données selon la cohorte d’appartenance des mères, ce qui est plus facile à dire qu’à faire.

Dans les articles qui paraissent dans les journaux sur la démographie, la donnée qu’on donne le plus souvent, c’est l’indice synthétique de fécondité (ISF). Le nom le dit, c’est une donnée artificielle. Pour le calculer, on construit une cohorte imaginaire à partir des donnée de l’année. Pour cela, on calcule une probabilité d’avoir des enfants selon l’âge et la cohorte d’appartenance. Ensuite on suppose qu’à chaque âge, la probabilité qu’une femme de la cohorte imaginaire ait un enfant est égale à ce qu’on a calculé pour les femmes de l’âge correspondant. Une fois que c’est fait, il ne reste qu’à faire les calculs comme si la cohorte imaginaire était une vraie cohorte. Ça donne l’Indice Synthétique de Fécondité. Je sais, dis comme ça, c’est un peu compliqué, mais ne retenez que le principe général: transposer les données recueillies en une année auprès de femmes de cohortes différentes et les traiter comme si c’était une même cohorte.

Ça entraîne bien sûr quelques problèmes de représentation. Ce sont les effets de calendrier, dont je vais parler dans la suite de ce billet. Mais vous pouvez d’ores et déjà anticiper et en parler dans les commentaires.

Le Parler et le Silence

septembre 28, 2009

“Le postulat d’une révélation. Par ce postulat, l’épistémologie chrétienne articule la connaissance mystique sur du langage. Dieu a parlé. “Le Verbe s’est fait chair.” Premier clivage historique, par rapport à d’autres configurations religieuses. Ainsi, une tradition gréco-romaine conduit l’esprit vers le silence [...], désigne par l’ “ineffable” non pas seulement une critique du langae mais son absence, et s’en va vers un dieu inconnu (agnostos theos) qui fait taire toute pensée parce qu’il est au-delà de l’être. [...] Le silence grec traverse encore le Logos de l’Antiquité chrétienne. Il fascine la théologie patristique. Il a fallu un long temps et une autonomie de l’Église pour que prenne forme le paradoxe chrétien d’une langue mystique [au Moyen Âge]. [...]

Au XVIer siècle, les manières de parler mystiques semblent manifester l’instabilité de cette réussite médiévale. Elles réintroduisent dans cette “langue technique” quelque chose du grand Silence d’autrefois qui fait retour avec les classiques anciens, ou à travers l’Aéropagite, ou encore par les traditions juives et musulmanes. [...] Pourtant, le postulat d’une révélation n’en est pas moins présent dans la conviction qu’il doit y avoir un “parler de Dieu”.” Michel de Certeau, la fable mystique, XVIe-XVIIe siècle.

Pas une lecture facile, Certeau. Mais je trouve ce passage fascinant.

Quoiqu’il en soit, depuis que j’ai lu l’expression agnostos theos, j’ai décidé de changer mon profil facebook pour changer “agnostique” par “LE point d’interrogation”. Pourquoi “LE”? c’est parce que je me suis dit que “point d’interrogation”, tout seul, ça pouvait vouloir dire “pas d’interrogation”. Je me suis auto-pinaillé.

Instruire les profs

septembre 24, 2009

Pour qu’il y ait un scandale, il faut qu’il y ait une surprise. C’est pourquoi cette nouvelle ne provoquera pas de scandale. Ça ne veut pas dire qu’il n’y ait pas matière à s’en scandaliser. Alors, à défaut de savoir s’en scandaliser (faute de surprise), il ne reste qu’à s’inquiéter.

Les enjeux se résument vite. Les filles de La mère blogue s’inquiètent du manque de profs. Quelques commentaires qui nous viennent de l’orbite. Mario Roy résume quant à lui assez bien qu’on a laissé un problème structurel s’installer:

la société [...] est en train de perdre cette compétence pas du tout transversale consistant à transmettre d’une génération à l’autre des connaissances.

Mario Roy fait souvent usage de démagogie, mais il a parfois de petites perles de sagesses. La phrase que je viens de citer contient une très grande partie de mes préoccupations actuelles en matière de politique et d’enjeux sociaux, et l’explication de mes quelques sympathies conservatrices (je parle ici d’une certaine idéologie conservatrice, tel que nous la défini le Petit Émérillon, et non des sinistres clowns qui nous dirigent en ce moment – Et allez voir aussi cet article chez Gromovar, je n’ai pas lu le livre dont il parle, mais le sujet touche à mes préoccupations).

Comme Mario Roy le dit en fin d’édito, le français n’est pas seul en cause. La plupart des matières sont touchées. Aux cycles supérieurs en histoire, la plupart des étudiants ont déjà donné un ou plusieurs ateliers, fait des corrections, et peuvent donc témoigner que les étudiants en enseignement tirent la moyenne du groupe vers le bas. Environ dix à vingt points d’écart avec l’autre partie du groupe. C’est simple, ils ne s’intéressent juste pas à la matière qu’on leur enseigne. La pédagogie et la discipline sont leurs seules préoccupations (pour quand ils seront profs, hein, parce que comme élèves on les retrouve plus souvent dans le rôle des chahuteurs du fond de la classe, me dit-on, même si personnellement je n’ai pas eu ce problème particulier).

Une fille à la maîtrise me rapportait la semaine passée la perle que lui a servit une étudiante en enseignement: “pas besoin de connaître la matière pour l’enseigner, de toute façon on a le manuel pour savoir quoi dire.” Voilà, en gros, la mentalité dominante. Ça donne des profs qui ont une page d’avance sur leurs élèves. Et j’en viens à me dire que, si ces profs savent faire de la discipline, qu’ils sont de bons pédagogues, ils risquent en revanche d’avoir de la difficulté à se faire respecter par des parents qui, ayant faits leurs études ailleurs qu’en pédagogie, n’auront peut-être pas la science de la transmission du savoir, mais auront en revanche des connaissances solides. Assez pour voir quand les profs de leurs enfants enseignent des conneries.

Je suis pour une revalorisation du statut de l’enseignant. Pour ça, il faut qu’on ait confiance dans nos enseignants actuels et futurs. Et la confiance, ça se mérite.

Science, histoire et libre-arbitre

septembre 22, 2009

Je suis tombé sur un filon en furetant sur le Café des Sciences. Tout part d’un billet d’Enro qui aborde quelques problèmes liés à la science et au vivant, notamment celui du libre-arbitre. En suivant les liens, on trouve celui-ci, sur le blog de Mathieu, qui fouille pas mal la question, de manière très intéressante, en référant d’autres liens qui se révèlent des lectures très profitables. Comme dirait Gabriel, c’est pertinent! J’avais moi-même pondu un billet sur le sujet il y a quelques temps.

Au-delà des angoisses humaines rattachées à cette notion, la question du libre-arbitre a également des impacts sur la théorie et la méthodes des sciences humaines, en particulier l’histoire, de même qu’en éthologie (branche de la zoologie où on étudie les comportements animaux) et, dans une moindre mesure, en biologie. En histoire, la critique de l’évolutionnisme historique, école de pensée aujourd’hui dépassée, s’est beaucoup appuyée sur le postulat du libre-arbitre. Une fois ce dernier accepté, la présentation de l’histoire des sociétés humaines comme la progression de toute société, quoiqu’à des rythmes différents, dans une direction unique, ne tenait plus. Les historiens demeurent toutefois sujets à la tentation du déterminisme. L’histoire étant une “mise en récit” des événements et des sociétés passés, ses artisans risquent toujours d’analyser leur objet d’étude en termes de “causes” et de “conséquences”, ce qui entraîne facilement l’illusion que la conclusion de l’histoire est décidée à l’avance. Pour tenter de contourner le problème, l’historien anglais Arnold Toynbee a proposé de substituer aux “causes” et “conséquences” les notions de “défis” et “réponses”, qui rendent intuitivement compte des choix faits par les humains pour faire avancer l’histoire dans la direction qu’elle a prise.

Accessoirement, l’imprévisibilité de leur sujet est l’un des éléments qui fondent la spécificité des sciences humaines. En d’autres termes, ce qui garanti qu’elles ne pourront pas être remplacées par une science devenue capable d’analyser les comportements humains et de poser des “lois” humaines, dans le sens scientifique du terme.

La discussion chez Mathieu, fascinante à plus d’un égard, a le mérite de poser un regard scientifique sur la question du libre-arbitre. Une fois tenu compte des critiques qui lui ont été faites, la conclusion qui semble se dégager est celle que, sinon le libre-arbitre lui-même, du moins l’apparence de libre-arbitre est un fait incontestable. Autrement dit, à supposer qu’il existe dans l’absolu un déterminisme régissant les choix humains (ce qui est indémontré et indémontrable), il sera toujours inaccessible à la science, peu importe les progrès qu’elle est susceptible de faire, et par conséquent toute approche intellectuelle et raisonnée du comportement humain doit postuler que les choix faits par les humains sont réels et que l’humain est en définitive imprévisible. Et ce, même si la plupart des être humains sont tristement banals et sans surprises.

Vaine?

septembre 21, 2009

« Leur sagesse était vaine et leur philosophie fausse. Elles avaient cependant l’admirable magie de charmer les soucis, d’exciter l’espoir, de suspendre la douleur ou d’armer le cœur d’un triple airain que rien ne pouvait entamer. » – Le personnage de Philon, parlant des stoïciens, sous la plume de David Hume dans les Dialogues sur la religion naturelle.

Mais l’extrait me laisse perplexe. Comment peut-on qualifier de “vaine” une sagesse qui a d’aussi extraordinaires résultats?