Je n’ai pas vraiment envie de donner ici mon opinion sur la controverse concernant la prise de position de la Fédération des Femmes du Québec contre une loi interdisant le port du voile dans les institutions publiques. Par contre, il me vient quelques réflexions sur la nature du débat. À commencer par une observation sur un phénomène qui m’a toujours fasciné, cette espèce de communion qui existe souvent entre des ennemis mortels sur les enjeux en cause.
Commençons par poser une distinction. Dans tout débat portant sur des objets ou des actes symboliques, il existe deux débats entrecroisés. Le premier porte sur l’usage du symbole. Ici, c’est simple: porter le voile ou non, l’interdire ou non. Le second porte sur le signifiant du symbole.
Sur ce deuxième point, les opinions entendues sont très multiples. Que signifie donc le voile? Pouquoi le porte-t-on? Par pudeur? Par allégeance religieuse? Pour témoigner de ses racines culturelles? Par coquetterie? Parce que forcée? Pour faire chier?
La réalité aimant résister aux simplifications, on trouve des motifs multiples d’une femme à l’autre. Certains groupes sont plus nombreux que d’autres. Idéalement, chaque femme aimerait qu’on voit dans son hidjab le sens qu’elle a choisi, elle, de lui donner.
Peine perdue.
Dans l’espace social, il est difficile d’attribuer à un symbole, en particulier un symbole qui fait couler autant d’encre, plus d’un signifiant. Deux au mieux, dans une situation instable. Le signifiant du voile ne dépend pas seulement des motifs pour lesquels il est porté, mais aussi du regard qu’on jette sur lui de l’extérieur.
Aussi la bataille du signifiant est-elle lancée.
À chacun son interprétation, généralement en accord avec leur idéologique politique.
Par exemple, ceux qui plaident pour la tolérance du voile aiment à rappeler les motifs identitaires (culturels) pour lesquels il est souvent porté. Ou simplement la multiplicité des motifs. On retrouve dans ce camp, en grand nombre, les partisans d’une laïcité à l’anglo-saxonne. C’est par exemple la position de Jean Baubérot quand il combat ce qu’il appelle la “pire interprétation automatique”.
L’autre camps est particulièrement étrange à sa manière. C’est le camp pour qui le sens du voile est celui d’une affirmation religieuse ET politique, et d’une soumission des femmes. C’est la position par exemple des féministes qui prennent position contre le voile (devrais-je dire pour une loi contre le voile? parce qu’on peut être à la fois contre le voile et contre la loi). Par exemple Djamila Benhabib. C’est en vertu de ce signifiant qu’elles cherchent à faire interdire le voile. Je reviendrai un peu plus loin sur l’autre composante majeure de ce camp, et j’en profite pour ouvrir ici une parenthèse:
La plupart des gens ne sont que modérément conscients qu’il s’agit d’un double débat. Ils considèrent habituellement la question des signifiants comme un argument et/ou un fait objectif dans le débat sur le port ou l’interdiction du voile. Ce qui entraîne quantité de confusions. La principale est l’accusation commune des anti-voiles à l’encontre des “laïcs mous” de prendre le parti des islamistes contre les droits des femmes. Ce n’est pas le cas, mais c’est perçu comme tel parce que les uns et les autres n’interprètent pas la symbolique du voile de la même manière. Fin de la parenthèse.
Bon… et les islamistes? C’est plus compliqué.
La stratégie des islamistes est de faire la promotion du port du voile. Il s’agit d’investir l’espace public (dans son sens large) avec le voile. Pourquoi cette stratégie?
1) C’est ce qu’ils font dans le monde musulman. Les conditions sont là-bas réunies pour en faire une stratégie efficace. Arrivés ici, les islamistes ont conservé l’essentiel de leurs réflexes. C’est la raison première pour laquelle ils appliquent ici la stratégie qui a fait ses preuves là-bas, bien que les conditions d’ici soient différentes.
2) Concernant les institutions publiques, ils essaient de donner à cette méthode un aspect gagnant-gagnant. Qu’on leur permette de faire entrer le voile dans les institutions, leur symbole y gagnera en visibilité. Qu’on le leur interdise, ils joueront sur l’effet de ghettoïsation et d’exclusion que cela entraînera. Ils en profiteront pour polariser et radicaliser les rapports sociaux.
Voilà donc les enjeux, je crois, du point de vue des islamistes. Qu’est-ce que cela entraîne du point de vue de ce que j’appelle la “bataille du signifiant”? Puisqu’il s’agit d’affirmer leur présence et de rendre leur idéologie visible, le plus important pour eux est que les sens d’affirmation religieuse et politique et contre les droits de la femme soient le plus répandus. Le rejet que ça risque d’entraîner de la part des Québécois de souche, à mon avis, ne les préoccupe pas beaucoup, étant donné que cela s’inscrit dans le scénario gagnant-gagnant (pour les islamistes) décrit plus haut.
D’un autre côté, pour profiter au maximum de l’effet de radicalisation, il leur faut se positionner comme défenseurs de la communauté musulmane*. Aussi doivent-ils faire la promotion du voile. Mais ils ne peuvent pas le faire sans adopter un discours qui présente le voile comme objet d’une idéologie politique meurtrière. Aussi jouent-ils les caméléons, sachant très bien, par ailleurs, que le péquin lambda, quand il verra une jeune fille qui porte le hidjab pour des raisons culturelles, risque fort de l’interpréter comme un signe d’adhésion à l’islamisme (ou il pensera qu’elle est tyranisée par ses parents) -et ce, sans égard à l’intention de la jeune fille qu’il se gardera bien de questionner.
On en arrive à ce curieux paradoxe: dans ce jeu trouble des islamistes, qui nécessite l’imposition d’un signifiant du voile comme symbole de leur idéologie, ils ont des alliés objectif: les militants anti-voile. Les islamistes et leurs adversaires les plus acharnés ont en effet en commun une interprétation identique du sens du voile. Et surtout, ils ont un égal besoin que l’interprétation fondamentaliste religieuse soit celle qui s’impose à l’ensemble de la société. Dans les deux cas, c’est l’interprétation qui sert le mieux leurs intérêts.
Fascinante dialectique qui mène toujours les groupes qui veulent en découdre à s’accorder sur le sens des enjeux. Ce sont les autres, ceux qui cherchent à éviter l’affrontement, qui jouent les troubles-fête.
Et pour l’avenir? Il me semble que dans la “bataille du signifiant”, le camp des islamistes-et-anti-islamistes gagne constamment du terrain. La possibilité d’un renversement de tendance paraît d’autant plus improbable que ces groupes sont les plus organisés et les plus forts en gueule sur cette question. Or, à moins que cet improbable changement de cap n’ait lieu, les filles qui portent le voile pour des raisons autres que l’islamisme vont sans doute être confrontées à un dilemme: admettre que le hidjab est un symbole islamiste (auquel cas elle devront soit retirer leur voile, soit rejoindre les rangs des islamistes); ou alors le refuser et continuer à porter leur voile pour des raisons autres, sachant que tout le monde les prendra pour des islamistes (et servir la cause de ces derniers contre leur gré).
*position qu’il faut leur nier.