Le sentier dans la forêt

octobre 18, 2009 par Déréglé temporel

Aujourd’hui, un billet sur un livre que j’ai lu à toute vitesse récemment. J’ai toujours été intéressé par l’histoire des mentalités, whatever ce que signifie “mentalités” qui a toujours été un terme utilisé à dessein par les historiens parce qu’il est un peu fourre-tout. Dans le cas qui nous occupe, il s’agit de la place qu’occupent les forêts dans l’imaginaire occidental. Le livre s’intitule Forêt, essai sur l’imaginaire occidental, signé Robert Harrisson, et s’avère une lecture très profitable pour tout esprit curieux. J’ai personnellement préféré les deux premières parties, sur l’antiquité et le moyen âge. Je pense que deux facteurs ont joué dans cette préférence: 1) les sources utilisées 2) l’esprit du temps traité.

En effet, les sources traitant la situation dans l’antiquité se rapportent essentiellement à la mythologie, ce qui me fait tripper. Les sources pour le moyen âge privilégient la littérature: romans de chevalerie (littérature que j’ai toujours aimé), Dante et autres. À cela s’ajoute un code législatif d’un très grand intérêt. Par la suite, mis à part l’analyse de l’article “forêt” de l’Encyclopédie, les sources littéraires sont nettement privilégiées, en particulier la poésie, ce qui m’intéresse moins.

Par ailleurs, la relation des occidentaux avec la forêt est plus émotive, plus charnelle dans l’antiquité et le moyen âge. Les éléments fondamentaux nous en sont restés, mais occultés, en quelque sorte, par le recul des forêts elles-mêmes. Les Lumières utilisaient régulièrement l’argument de “nature” dans leur philosophie, mais cette nature était bien loin de la perception qu’on en a aujourd’hui. En fait, ils s’efforçaient souvent d’y imposer une “raison” à laquelle elle ne se pliait pas. Ces époques d’éloignement de la forêt, du XVIe siècle au XXe, sont bien moins enthousiasmantes que les précédentes.

Dès l’épopée de Gilgamesh, la forêt représente l’anti-cité. Les civilisations occidentales sont nées dans les forêts, et contre elles. Le héros civilisateur se doit de sortir de la cité, de combattre symboliquement la forêt et de re-fonder la cité. Les rejetés de la cité se retrouvent dans la forêt, où Romulus et Remus recrutent le futur peuple de Rome. La cité est un univers domestiqué et intelligible, la forêt est donc sauvage et insaisissable. Est est et rend sauvage. Cela se reflète aussi dans les romans de chevalerie, où on trouve des figures de sauvage (forêt) et de damoiselles (cité) entre lesquels évoluent les chevaliers, agents civilisateurs; comme Gilgamesh, ils s’aventurent en forêt pour y promouvoir la cité, mais ils ont besoin pour y arriver de la force sauvage que seule la nature peut procurer. Ils y courent le risque de devenir fous et sauvages; cela arrive à Lancelot, Yvain, et tant d’autres… ce sont les damoiselles qui les ramènent alors à la raison. Anti-cité, la forêt devient également le refuge des justes lorsque la cité est gouvernée par un tyran: Robin des Bois et ses semblables doivent fuir la cité pour y ramener la justice.

Le recul progressif des forêts a laissé la place à des forêts de nostalgie, abritant parfois l’esprit d’un peuple (les forêts des frères Grimm pour la nation allemande). Les forêts sauvages étaient de plus en plus domestiquées, débarrassées (dans certaines régions dès la fin du moyen âge) des prédateurs les plus dangereux, elles deviennent des lieux réputés paisibles où on peut se réfugier de l’agitation citadine. Par ailleurs, face à l’esprit excessivement rationalisant des Lumières, les forêts sont un chaos inesthétique pour les Lumières, superbe pour les romantiques qui réagissent contre les philosophes.

Outre l’analyse faite sur la place occupée par les forêts dans l’imaginaire occidental, l’une des forces du livre de Harrisson est de faire un parallèle avec les phénomènes de déforestation et de protection de la forêt. Les grands empires maritimes de l’antiquité (minoen, égyptien, phénicien, grec, carthaginois, romain) et du moyen âge (byzantin, génois, vénitien, arabe, turc, espagnol) devaient leur puissance à leur flotte, et donc à leur capacité de contrôler de vastes réserves de bois. Comme la cité, la thalassocratie naît de la forêt, dépend d’elle, et vit aux dépens d’elle. La flotte romaine est l’une des principales responsables de la désertification des rives sud et est de la Méditerranée. La république vénitienne a dû légiférer pour protéger (en vain) sa forêt. Les rois du Moyen Âge, en s’appropriant de larges domaines forestiers pour la chasse, en ont été de grands protecteurs. La Révolution, qui considérait ce privilège royal comme insupportable, fut une catastrophe forestière. Dans la foulée des Lumières et à la suite de la Révolution, s’est imposé le paradigme d’une forêt destinée à être exploitée: c’est dans cette optique que se réfléchi à la fois la déforestation (conséquence de l’exploitation) que la préservation des forêts (destinées à exploitation future).

Le livre se conclut sur la réaction contemporaine face à la déforestation. C’est en milieu urbain, remarque Harrisson, ceux qui n’ont pas de contacts avec la forêt et ne vivent que très indirectement de son exploitation, que la disparition des forêts provoque les réactions les plus émotives. Face à la disparition du berceau qui l’a vue naître, la cité a mauvaise conscience.

Histoire de la danse sociale

octobre 15, 2009 par Déréglé temporel

Sauf note contraire, toutes les informations contenues dans cet article proviennent du livre de Jean-Claude Bologne, Histoire de la Conquête amoureuse, publié aux éditions du Seuil.

Pages pertinentes:  pp.132-135: Une nouveauté: la danse; pp.214-215, l’apparition du bal; le bal, son heure de gloire et sa décadence, pp.271-278; du tango au hip-hop pp.307-311


Vous connaissez mes interrogations sur l’histoire de la danse, qui datent en gros depuis mes débuts dans le milieu du swing, il y a près de deux ans. J’ai trouvé dans le livre de Jean-Claude Bologne, Histoire de la Conquête amoureuse, du matériel pour établir une petite chronologie. Alors je la partage ici avec vous:

Sous l’Empire romain, la danse est un spectacle, souvent pratiqué dans des cérémonies qui ont une valeur sacrées. Nous sommes encore loin de l’activité sociale. C’est au Moyen Âge que nous retrouvons cette connotation (mais ne serait-ce pas parce que les activités folkloriques médiévales nous sont mieux connues? – ce point n’est pas traité chez Bologne) avec des danses de groupe codifiées qui, comme le remarque Bologne “ne permettent pas aux couples de s’isoler”.

Les premières danses de couple apparaissent aux XVe et XVIe siècle, notamment la volte. Les couples y sont ouverts, limitant les contacts, mais néanmoins, ce sont déjà des couples. La volte provençale introduira le couple fermé, “enlacée et rapide”, étourdissante. La seconde moitié du XVI siècle étant marqué par la morale stricte des puritains protestants et de la Contre-Réforme tridentine (1), la volte se fera vite condamner par l’Église, et Bologne nous dit qu’elle fut abandonnée au XVIIe siècle.

Ces danses sont des pratiques exclusivement urbaines, et il faudra attendre la fin du XIXe siècle pour que les danses de couples pénètrent dans les pratiques campagnardes.

Pendant ce temps, en milieu urbain, le bal public fait son apparition au XVIIIe siècle. Anecdote intéressante, le premier bal public, le bal de l’Opéra, naît à Paris un peu après le 31 décembre 1715, une ordonnance spéciale ayant permit les bals publics dans cette salle particulière pour fêter l’arrivée du jeune Louis XV à Paris. La nouveauté est l’existence, non d’un bal, mais d’un bal qui soit à la fois public et à dates régulières, par oppositions aux bals de cours qui étaient organisés ponctuellement, où il fallait être invité pour s’y présenter.

Dès lors qu’on commence à danser en couple, les problèmes de constitution des couples se posent: “Au XVIIIe siècle, [nous dis Bologne] les couples étaient constitués par un maître des cérémonies, selon une étiquette complexe qui tenait compte du rang et non des affinités.” Mais au XIXe siècle, le bal devient un événement mondain où on est libre d’inviter qui on souhaite. Cela coïncide avec sa démocratisation: il existe à tous les échelons de la société (bien que ça reste encore un phénomène principalement urbain).

Avec le XIXe siècle et le romantisme, la valse fait son apparition, sous sa forme moderne, vers 1815. Elle fait scandale. À sa suite, la polka et la scottish. L’évolution principale, c’est l’apparition du guidage par l’homme:

“la technicité oblige les danseurs à “trouver un complémentarité”, à chercher “une dynamique qui prennent en compte le style de l’un et de l’autre.”. Même si l’homme mène la danse, une forme de complicité naît au sein du couple, dans un rapport corporel qui a soulevé l’hostilité des censeurs.” (p.277).

Le bal s’épanouit aussi bien dans les villes que dans les campagnes, malgré la réprobation d’une Église déjà en perte de vitesse (déjà évoqué ici). Mais il s’insère surtout dans les pratiques de la haute société.

“La grande période du bal correspond à l’essor de la haute bourgeoisie. Il survit difficilement à la guerre et à la crise de 1929. Les jeunes gens ont désormais d’autres lieux de drague et sacrifient au rite du bal sans enthousiasme, pour “meubler leur vie”.”

Plutôt que de supprimer la danse, cette évolution amène en en privilégier d’autres formes: “Les danses de l’entre-deux-guerres correspondent à l’exaltation du corps.”: le tango succède à la valse comme danse archétypique. Il est né à Buenos Aires et Montevideo (Argentins et Urugayens s’en disputent encore la paternité). Comme la valse, il a fait scandale lorsqu’il pénètre en Europe au tournant du siècle. À partir des années 1930, la java naît en France (Paris) tandis que le swing fait son apparition aux États-Unis (Lindy Hop à New York, Balboa en Californie )(2). Dans la foulée de ce dernier plusieurs variations naissent: be-bop, boogie et surtout rock&roll, qui domine les années 1950.

Plus tardivement, le west coast swing vient s’adapter à l’émergence d’une musique populaire de plus en plus éloignée du rock dansant, mais à cette époque, la danse de couple est déjà en déclin (3). Faut-il y lier l’émergence d’une danse pas du tout technique, le slow? Après notre auteur, ce sont les danses solos qui prennent toutes la place: twist, disco… hip-hop. Avant que ce dernier ne s’impose, il semblerait que l’association danse-affaire-de-fille ne se soit consolidée:

“Dans la tradition occidentale, l’image du danseur solitaire n’est guère valorisée. Alors que dans d’autres cultures (russe, africaine), l’homme manifeste sa virilité par la danse, l’Occident garde l’image des séductrices, Salomé, Mata Hari. Le risque de dévirilisation doit être écarté par l’emprunt de nouvelles danses aux cultures africaines (hip-hop), ou par l’adoption de nouveaux comportements (le défi dansé).”

Ce qui nous amène à nos jours. Les danses sociales réémergent péniblement chez les jeunes de ma génération, en particulier les danses latines et le swing, mais aussi le tango et les danses de ballroom (loin derrière).  La stigmatisation du danseur comme d’un homme peu viril est en nette régression, du moins dans certains milieux. Mais ce qui empêche tant et tant de danseurs (de danseuses aussi, mais moins) potentiels de pratiquer plus et mieux demeure aujourd’hui la peur du ridicule (laquelle, paradoxalement, accroît le ridicule bien davantage qu’elle ne permet de l’éviter).

(1) Sur ces sujets, c’est encore Le Péché et la Peur de Jean Delumeau, qui est le livre le plus révélateur de ce climat.

(2) Sur le swing, c’est un ajoute de culture personnelle. Bologne n’en parle pas. La chronologie est approximative. Par contre, c’est de lui que me viennent les informations suivantes sur le be-bop et le rock.

(3) Encore un ajout personnel et approximatif.

Edit, environ 12 heures après la première publication, j’ai modifié l’organisation des paragraphes pour améliorer la lisibilité et ajouté un lien. Corrigé quelques fautes par la même occasion.

Les mémoires d’André Antonikas

octobre 13, 2009 par Déréglé temporel

Deux événements, cet été, ont réveillé mon intérêt endormi pour les uchronies: une discussion avec Lachésis, du blog des araignées et des humains, sur les définitions comparées de l’uchronie et du steampunk et la parution, dans le Solaris no171, d’une nouvelle d’Alain Bergeron Les Ors blancs qui fait suite à la très lointaine nouvelle qu’il avait publié dans le Solaris no107 en 1993, Le huitième registre (et republié dans l’anthologie Les Horizons divergents en 1999, où je l’ai lue).

Je ne me souviens plus bien laquelle fut ma première uchronie, du Huitième registre ou de Chronoreg de Daniel Sernine. Je crois bien que c’est la nouvelle d’Alain Bergeron.

Quoiqu’il en soit, je suis certain de ce que j’affirme dans ma discussion avec Lachésis. La définition qu’elle donne du Steampunk est en fait celle des uchronies, soit:

partir d’une période historique et réécrire l’histoire d’une façon qui diverge de la réalité

Petite erreur bien pardonnable pour un blog de qualité qu’on aimerait bien voir mis à jour plus souvent. Quoiqu’il en soit, la parution des Ors blancs me permet de revenir sur le Huitième registre, une nouvelle d’une quarantaine de pages construite de manière à placer le concept de l’uchronie au coeur même de l’intrigue.

L’univers que nous présente Bergeron est sensiblement différent du nôtre. La technologie est moins avancée, l’Amérique ne s’appelle pas Amérique et sa découverte ne date que de 1809, et le monde est partagé entre deux grands empires, l’un byzantin et l’autre chinois. Et à Mont-Boréal, se réunit un grand synode où les théologiens du monde byzantin discuteront de la doctrine officielle, mais désormais contestée, du monochronisme: façon de dire le déterminisme, en vertu duquel il n’y a qu’une ligne temporelle. André Antonikas, qui achève tout juste  ses études, sera plongé dans ce synode où les intrigues politiques se mêlent à la philosophie. Le récit que nous lisons est celui qu’il écrit à la fin de sa vie, retrouvé après sa mort.

Le Huitième registre est certainement l’un des textes que je recommanderais à quiconque voudrais s’initier au genre de l’uchronie. Malheureusement, entre une revue dont la parution est déjà bien lointaine et une anthologie qui remonte elle-même à dix ans, elle risque d’être difficile à trouver pour l’amateur.

Les Ors blancs est une surprise, puisque rien ne laissait présager la publication d’une suite au Huitième registre. Ce dût être une surprise aussi pour les “archéologues” qui découvrirent ce nouveau fragment des mémoires d’Antonikas. Au début de la nouvelle, une note en bas de page le reflète bien, dont je reproduis ici une partie:

Avertissement: Depuis quelques années, la découverte de nouveaux fragments des Mémoires d’André Antonikas ne manque jamais de susciter engouements autant que controverses au sein des cénacles du savoir. [...] Sans commettre l’imprudence de prendre parti en cette matière, nous osons néanmoins attirer l’attention du lecteur sur le fait qu’ “Ors Blancs” partage avec “Le huitième registre” de nombreux attributs de style et de composition, attributs qui accusent chez l’auteur des pages présentées ici – qui qu’il soit – une indiscutable familiarité avec les maniérismes d’écriture d’André Antonikas. Nous donnerons pour exemples la tendance soutenue et quelque peu irritante du narrateur à s’apitoyer sur lui-même, de même qu’une propension des plus vaniteuses à s’ingérer dans la résolution de mystères de nature criminelle.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Bergeron ne manque pas d’humour ni d’ironie!

Les Ors blancs est une nouvelle de 27 pages, fort plaisante, quoiqu’un peu moins bonne que le Huitième registre, selon mon goût. Ici aussi, il y a intrigue politique. Ici aussi, il y a discussion des variations de l’histoire. Mais ici, les deux ne sont pas directement liés. Et un autre propos s’y retrouve, celui-là esthétique, plus ou moins directement lié à l’incertitude du temps, qui donne à la nouvelle son corps et son titre. Les Ors blancs sont la forme d’art pratiquée dans la ville où se trouve le frère Antonikas lors de son récit. Ils consistent à représenter un lieu, mais en le transformant quelque peu pour le rendre “plus vrai”. Notons que, d’une manière générale, cette seconde nouvelle s’avère d’une écriture moins précise que la première, et qu’il est plus difficile de s’y retrouver dans toutes les transpositions. Mais ce n’est qu’un détail, et on apprécie de voir se révéler au fil des pages un autre aspect de l’univers improbable (le mot n’est pas choisi au hasard) d’Antonikas.

Et si on pouvait profiter de quelque nouvelle révélation par un nouveau fragment, on serait volontiers preneur.

Gravatar et découverte cool

octobre 12, 2009 par Déréglé temporel

En parallèle avec mon travail, ma procrastination du jour consiste à me graver des avatars sur Gravatar. Ma première idée a été une image typique de machine à voyager dans le temps. La seconde, dans la même veine, est un mécanisme de montre. Les suivantes, dans une autre veine, des dessins de danseurs de swing. J’aurais aimé une danseuse de swing peinte par Picasso, mais apparemment Google ne peut pas (encore) étendre son rayon de recherche dans les réalités parallèles. Je suppose qu’il faudra attendre l’invention de l’ordinateur quantique. J’en étais à me satisfaire des avatars ainsi gravés et à retourner au travail quand ce dernier m’a amené à découvrir (une fois de plus) à quel point les savants de la Renaissance tardive étaient des gens cool.

Une partie de mon travail s’intéresse à l’histoire des discours et des formes de persuasion. Ça concerne, entres autres, la lecture. Si les livres étaient déjà le principal support de la connaissance, l’époque (le XVIe siècle) imposait ses lourdes contraintes: l’analphabétisme de la majorité de la population, le contrôle accru d’une Église catholique (ou plus largement des élites intellectuelles) ébranlée par la Réforme protestante. L’interprétation des textes de cette époque, souligne Roger Chartier, doit prendre en compte les conditions de lecture en fonction desquelles les livres sont produits et interprétés. La lecture est souvent faite par un lettré à un illettré. Les lettrés, par ailleurs, faisaient bon nombre de lectures en relation étroite avec un directeur de conscience.

Bref, tout ça pour dire que je faisais une recherche sur l’histoire de la lecture quand j’ai découvert un certain Agostino Ramelli, ingénieur de son état, qui, en 1588 dessinait une machine d’une coolitude extrême: la roue à livres.

Image particulièrement saisissante pour celui qui, comme moi, est toujours en train de lire plusieurs livres à la fois, toujours débordé par les pages, et qui empiles les livres ouverts (ce qui, à long terme, tend à les abîmer, bien sûr) partout sur son bureau.

Bon, le meuble étant un peu encombrant, et je suis pas sûr qu’il me serait d’une très grande utilité. J’ignore aussi où je mettrais mon ordinateur. Bref, pour le contexte contemporain, le truc demanderait quelque adaptation. Il reste que j’ai un plaisir certain à voir des types morts il y a 400 ans partager quelques-unes de mes préoccupations.

Malheureusement, transposé en avatar, l’image manque de définition. Je vais donc probablement retourner à la machine à voyager dans le temps.

Constructions humaines

octobre 10, 2009 par Déréglé temporel

Je suis allé voir Laisser-Porter vendredi dernier. Je venais d’achever une étape de mon travail, et j’avais envie de quelque chose qui sorte de mon quotidien pour me changer les idées. Vive, donc, la Tohu et ses prix abordables (et vive les réductions pour étudiants!). Le spectacle était assez peu fréquenté pour que je me permette d’acheter mon billet le soir même, et avoir une très bonne place, section 3. Une bonne chose pour moi, mais c’était un peu dommage pour un spectacle de cette qualité d’avoir une salle à moitié remplie.

La première partie était faite par Mick Holsbeke, clown tout frais sorti de l’École nationale de cirque. Toujours drôle, bien que sur les trois numéros qu’il a fusionné, j’en avais déjà vu deux. Le numéro de présentation était nouveau, fait pour la circonstance, et présentait Mick dans sa loge, angoissant parce qu’il vient d’être engagé pour son premier show. Il y a de l’idée, mais ça demande encore à être travaillé. Ce n’est pas aussi efficace que la suite. Vient ensuite le premier “vrai” numéro, où Mick endosse son rôle de clown (celui dont la phrase fétiche est “tu peux faire N’IMporte quoi avec ça!”). À l’origine, “la boîte à jonglerie”, c’était une improvisation à l’école qui avait remporté un vif succès. L’idée a été retenue, retravaillée et adaptée. J’en avais vu un premier avatar un Lion d’Or il y a deux ans. La nouvelle version vendredi, avec ses surprises propres (c’est ce qui est bien avec les numéros en évolution, il y a toujours du nouveau!). Et puis son numéro de jonglerie avec chapeau, déjà présenté au spectacle de fin d’année, puis au Vieux-Port cet été. Avec, lui aussi, ses nouveautés. Présenter le même numéro dans des contextes aussi différents en force l’évolution, ce qui n’est pas pour me déplaire.

Après la première partie clownesque, Laisser-Porter nous transporte dans une ambiance très différente. J’ai beaucoup pensé à MayB, de Maguy Marin, spectacle de danse contemporaine que j’avais vu à la Comédie de Montpellier et qui s’inspirait directement des ambiances des romans de Dickens. Les deux spectacles évoquent des personnages qui “voyagent”, soit réellement, soit comme une métaphore de la vie. Les actions faites par les personnages sont très abstraites, mais les interprètes sont tellement expressifs qu’on s’y intéresse. Ça accroche l’attention, on veut voir comment la situation va évoluer.

Ils ont des valises et des planches de bois. Ils ont des corps. Et avec ces trois éléments, ils font des constructions humaines. Ça se développe, ça se transforme, ça multiplie les images. La manière dont ils parviennent au résultat final est tout aussi intéressante à regarder que la construction. Parce qu’ils sont, plus que des matériaux, des personnages. Parfois ils se reposent, parfois ils jouent. Ils avancent, se découragent. On les voit collaborer, on les voit compétitionner pour arriver les premiers à destination.

Le tout est d’une grande poésie, non dénuée d’humour.

L’avis des gars d’Alonzocirk:  Guy et Claude

Les fromages d’ici ont mauvais goût

octobre 9, 2009 par Déréglé temporel

Les fromages d’ici ont mauvais goût, et je ne l’aurais jamais su s’ils ne s’étaient pas mis à faire de la publicité. J’aurais continué à manger des fromages d’ici et à les apprécier. En fait, c’est ce que je vais faire, parce que je ne penserai pas à la publicité quand je mangerai des fromages… preuve que la pub n’est pas toute-puissante. Mais en attendant, je suis incapable de circuler à Montréal sans être dégouté par les fromages d’ici. Beurk.

C’est que nos amis les travailleurs du terroir ont décidé de “valoriser” leurs produits, un peu comme à une époque en Afrique du Sud on valorisait les Blancs. Notez bien que je n’ai rien contre les produits du terroir, ni contre le fait de valoriser l’achat local. J’en ai juste après la campagne.

En affichage, l’offensive se décline en panneaux et en abribus dans les différentes villes du Québec sous le thème “[Cet endroit] est réservé aux amateurs de fromages d’ici”.

Un exemple parmi dautres de cette campagne ignoble

Un exemple parmi d'autres de cette campagne ignoble

“Cet abribus est réservé aux amateurs de fromages d’ici.”  “Ces tourniquets sont réservés au amateurs de fromages d’ici.” “Cet autobus est réservé aux amateurs de fromages d’ici.” etc…

Voulez-vous bien me dire quel espèce d’esprit malade a eu la brillante idée de faire la promotion des fromages d’ici en utilisant le langage de la ségrégation????

Comment est-ce qu’on peut en arriver à se dire: “hey! je vais faire comme dans les pays racistes où on exclu la moitié de la population, mais avec un produit, là! ça va donner aux gens l’envie d’acheter!”  euh… genre.

Je suis supposé me dire quoi en voyant une pub comme ça, comme consommateur? “Yé! j’ai le pouvoir de décider si je vais être du côté des exclus ou du côté des oppresseurs! C’est donc ben cool!” “Yé! si j’achète du fromage, je vais être du côté des salauds!”

Qu’on me comprenne bien: je ne pense pas que les concepteurs de la campagne sont des racistes ou quoique ce soit du genre. Je pense seulement que ce sont des crétins finis, au-delà de tout espoir. Quand tu fais une campagne qui suggère la confiscation des biens publics pour une minorité de privilégiés en te disant que c’est vendeur, c’est que tu es déconnecté de la réalité, malade, indigne.

Vivement qu’on retire ces affiches. Parce que je n’ai jamais eu autant envie de mon existence de vandaliser quelque chose.

Sans fausse modestie, j’ai une renommée internationale

octobre 8, 2009 par Déréglé temporel

Pas le temps d’écrire les billets que j’ai envie d’écrire en ce moment. Mais j’ai des brouillons que je vais bientôt pouvoir sortir des boules à mites.

En attendant, je fais une remarque sur les révélations stupéfiantes de mon outil statistiques. J’ai eu, aujourd’hui, au moins cinq visites depuis l’Argentine, ou du moins depuis le site de traduction google basé en Argentine. Cinq traductions de mon célébrissime billet sur René Girard face à Popper. J’ai beaucoup plus de vocabulaire espagnol que je ne le croyais. Je rappelle d’ailleurs que j’avais déjà des visites depuis la Turquie. On apprend donc aujourd’hui que la magie de google traduit mon pseudo, Déréglé temporel, par Tiempo Excessivo, mais que Déréglé tout seul, c’est Rebelde. Je suis donc un rebelle qui a trop de temps. C’est cool, surtout que j’écris ce billet parce que j’en manque.

Auteurs-cultes

octobre 5, 2009 par Déréglé temporel

On sait qu’un auteur a atteint un statut particulier, hors-normes, quand on invente un adjectif à partir de son nom de famille.

Exemples:

Cartésien: relatif au rationalisme de René Descartes (usage très extensible)

Darwinien: relatif aux théories de Charles Darwin

Foucaldien: relatif à la pensée de Michel Foucault.

Certalien: relatif à la pensée de Michel de Certeau.

Popperien: relatif à la pensée de Karl Popper.

Le bal est ouvert. Quels noms proposez-vous?

Principes de base de démographie (2)

octobre 3, 2009 par Déréglé temporel

Le dernier billet se terminait sur l’évocation des problèmes de calendrier. Je vais donc préciser ici de quoi il est question. Ce sera plus facile à comprendre si vous avez lu le premier billet.

Le problème central est simple: comment interpréter les variations de l’Indice Synthétique de Fécondité?

Quand l’ISF augmente, est-ce que ça veut dire qu’on fait plus d’enfants?

En fait, ça peut, en gros, signifier deux choses: soit la natalité augmente effectivement, soit il y a un effet de calendrier.

Ça peut sembler contre-intuitif, mais ce n’est pas parce que le nombre de naissances augmente cette année par rapport à l’année dernière que la natalité a augmenté.

Illustration:

Supposons trois cohortes de femmes. La cohorte A est née entre 1965 et 1970. La cohorte B entre 1970 et 1975. La cohorte C entre 1975 et 1980. Supposons (important: ce sont des chiffres fictifs) que les femmes des trois cohortes ont en moyenne un seul enfant à la fin de leur vie féconde. Supposons que les femmes de la cohorte A ont en moyenne leur enfant vers 35 ans, les femmes de la cohorte B ont en moyenne leur enfant vers 30 ans et les femmes de la cohorte C ont en moyenne leur enfant vers 25 ans.

Quelle est la natalité totale? 1 enfant par femme, ce qui est largement en dessous du taux de renouvellement de la population.

En revanche, entre l’an 2000 et l’an 2005, l’ISF sera très élevé, peut-être jusqu’à 3 enfants par femmes, ce qui paraît très honorable. Tout simplement parce que les femmes des cohortes A, B et C auront TOUTES leurs enfants durant cette période là. Ça donnera l’impression d’une natalité très élevée, alors que c’est plutôt l’effet que les femmes plus âgées “rattrapent le temps perdu” et que les plus jeunes “prennent de l’avance”.

Donc, quand on nous dis dans les journaux que la natalité grimpe, il faut faire attention: la plupart du temps, ça veut dire que l’ISF grimpe. Or, dans l’exemple ci-haut, caricatural, l’ISF va se hausser pendant environ cinq ans sans qu’il y ait de hausse de natalité. C’est dire que dans la réalité, plus nuancée, on peut observer une telle hausse pendant une période un peu plus longue sans que ça se traduise par une hausse de natalité effective.

Or, il y a de bonnes chances qu’actuellement, des effets de calendriers soient en train de se jouer. Les femmes de ma génération commencent à avoir des enfants, tandis que les X, qui ont beaucoup retardé la naissance de leur premier enfant, commencent également à avoir les leurs. Effet de calendrier donc.

Cela n’empêche pas d’espérer. Avoir un premier enfant plus jeune a de bonnes chances d’entraîner la naissance d’un second enfant. Une hausse de natalité n’est pas impossible. Mais elle reste à confirmer.

PS: j’ai accidentellement supprimé ce billet. Heureusement, j’en avais une copie, je le republie donc.

Principes de base de démographie (1)

octobre 1, 2009 par Déréglé temporel

La lecture de cette nouvelle sur Cyberpresse m’a donné l’idée de publier un billet pour expliquer quelques concepts de base de démographie (ça va aussi me donner l’occasion de les réviser, parce que mes cours de démo sont datent de presque cinq ans déjà). On va se limiter à la natalité pour le moment.

En démographie, il faut distinguer deux types d’analyses, qu’on appelle l’analyse longitudinale et l’analyse transversale. (à ce stade, j’en entends plusieurs me répondre “c’est pas faux”… ne vous inquiétez pas, l’explication s’en vient). Ces deux types d’analyses peuvent se visualiser facilement grâce à un diagramme de Lexis.

L’analyse longitudinale, c’est l’analyse des statistiques pour une génération (ou “cohorte”) donnée sur une longue durée. Cette cohorte, ce sont tous les gens qui sont nés au cours de la même année.Pour la natalité, on étudie une cohorte de femmes sur la durée de leur vie féconde.

Diagramme de Lexis représentant lanalyse longitudinale

Pour avoir des données complètes, il faut donc avoir accès à une documentation qui s’échelonne sur une longue durée, donc pour la natalité un peu plus d’une trentaine d’années (mais avec les progrès de la médecine, la durée de la vie féconde augmente). Quand on a les données, l’analyse longitudinale est plus simple, plus précise et plus conforme à l’intuition.

D’une manière générale, le problème est que les données pour l’analyse longitudinale sont plus difficiles à collecter. Mais pour la natalité, ce n’est pas la difficulté le principal problème, c’est la longueur.Il faut attendre très longtemps avant d’avoir des données complètes.

Pour les femmes qui n’ont pas fini leur vie féconde, on peut dire combien elles ont eu d’enfants jusqu’à maintenant, mais pas combien elles en auront eu à la fin de leur vie. On ne peut pas prévoir l’avenir. On n’a donc des données à peu près complètes pour une génération de femme que lorsque ces femmes ont dépassé la cinquantaine.

Une fois qu’on a les données pour une génération, on peut connaître son taux de fécondité, autrement dit le nombre moyen d’enfants par femmes qu’auront eu les femmes de cette génération. Pour que la population se renouvelle, il faut que ce taux de fécondité soit de 2,1 enfants par femmes.

L’analyse transversale, c’est une sorte de photo de l’année. On analyse toutes les naissances qui ont eu lieu dans l’année. Pour traiter ces données, on rapporte chaque naissance à l’âge et l’année de naissance de sa mère.

Quoi! l’âge et l’année de naissance, ce n’est pas la même chose? pas tout à fait: quand on enregistre une naissance en 2009 pour une femme de 30 ans, cette dernière peut être née en 1979 ou en 1978. Il y a donc deux cohortes à prendre en compte.

Diagramme de Lexis représentant lanalyse transversale

Diagramme de Lexis représentant l'analyse transversale

L’analyse transversale a les avantages et les inconvénients inverses de l’analyse longitudinale. La collecte de données est facile et rapide. On n’a qu’à attendre l’écoulement de l’année pour avoir des données complètes. En revanche, les calculs nécessaires à l’analyse sont beaucoup plus compliqués à faire, et les résultats sont plus difficiles à interpréter. Tout le problème consiste à trier les données selon la cohorte d’appartenance des mères, ce qui est plus facile à dire qu’à faire.

Dans les articles qui paraissent dans les journaux sur la démographie, la donnée qu’on donne le plus souvent, c’est l’indice synthétique de fécondité (ISF). Le nom le dit, c’est une donnée artificielle. Pour le calculer, on construit une cohorte imaginaire à partir des donnée de l’année. Pour cela, on calcule une probabilité d’avoir des enfants selon l’âge et la cohorte d’appartenance. Ensuite on suppose qu’à chaque âge, la probabilité qu’une femme de la cohorte imaginaire ait un enfant est égale à ce qu’on a calculé pour les femmes de l’âge correspondant. Une fois que c’est fait, il ne reste qu’à faire les calculs comme si la cohorte imaginaire était une vraie cohorte. Ça donne l’Indice Synthétique de Fécondité. Je sais, dis comme ça, c’est un peu compliqué, mais ne retenez que le principe général: transposer les données recueillies en une année auprès de femmes de cohortes différentes et les traiter comme si c’était une même cohorte.

Ça entraîne bien sûr quelques problèmes de représentation. Ce sont les effets de calendrier, dont je vais parler dans la suite de ce billet. Mais vous pouvez d’ores et déjà anticiper et en parler dans les commentaires.