L’époque fantasy de Vrénalik

Vrénalik, c’est un nom qui sent la fantasy à dix lieues à la ronde. Pourtant ce nom est celui d’un cycle, né sous la plume d’Esther Rochon, qui ne répond pas tout à fait aux poncifs du genre. En fait, le style utilisé, s’il comporte toujours des similarités, change d’un volume à l’autre. Précisons encore que ce cycle a une histoire éditoriale très compliquée qui a, entre autre, pour effet que de lire les différents volumes dans le désordre n’est pas forcément une catastrophe (je conseillerais quand même de lire le troisième après le deuxième). C’est d’autant plus vrai que le premier volume dont je vais parler ici racontre une histoire située bien longtemps avant celle du deuxième. Pas de répétition de personnages entre les deux, donc, les personnages du premier n’étant plus que des légendes dans les suivants.

Le Rêveur dans la Citadelle est, de loin, celui dont le ton fantasy est le plus marqué. Vrénalik est un archipel dont les habitants, les Asven, sont d’orgueilleux marins vénérant Haztlén, dieu des Océans. Vrénalik est puissant, ses navires dominent les mers du monde, son commerce est florissant. Vrénalik délaisse la statue d’Haztlén, dans un temple si peu visité que les Asven ont fini par oublier son emplacement… à ce point que le dernier prêtre peut en murer et camoufler l’entrée dans la plus complète indifférence!

Le thème du peuple orgueilleux, puni par son Dieu de l’avoir délaissé, imprègne notre civilisation. Il n’y a pas à chercher très loin pour en trouver l’origine: il est omniprésent dans la Bible. Il est exploité ici à travers une galerie de drames personnels.

Le Rêveur dans la Citadelle est le plus éclectique des livres de Rochon: le style change d’un chapitre à l’autre, selon ce qu’on cherche à communiquer. Ici la poésie, ici le récit simple et efficace, là la narration à la première personne, ailleurs à la troisième personne.

Un prêtre constructeur de murs, une ex-prostituée messagère du Dieu, une épouse diplomatique délaissée, un savant en mal de raison d’être, un autocrate ambitieux. Ce sont les principaux acteurs du drame, inégalements approfondis quant à leur psychologie. Eux et évidemment le Rêveur.

Le Rêveur est un paradrouïm. Nom sophistiqué qui convient bien à cette époque de la grandeur Asven. Il cédera la place, à d’autres époques, celles des volumes suivants, à celui plus simple et plus brut de sorcier. Les paradrouïms ont parfois des pouvoirs magiques; il s’agit là d’une exception. Ils ont, au sein de la culture Asven, un rôle marginal. Ils n’en sont pas acteurs, ils en sont témoins. Les paradrouïms passent leur vie à raffiner leur art d’observer les nuances du monde.

Or, à quoi peut bien servir un homme qui ne fait rien? Strénid, ambitieux chef des Asven, se pose cette question. Cet homme qui voue un culte à l’efficacité est décidé à débarrasser Vrénalik des paradrouïms, parasites marginaux et anachroniques de la société Asven. Il jettera son dévolu sur l’un d’eux, l’une de ces exception doté de pouvoirs magiques. On le dit capable d’influencer les vents. À l’aide d’un savant étranger, expert en drogues, il le transformera en Rêveur, capable de contempler n’importe quel lieu du monde: un tel homme pourra influencer les vents partout dans le monde pour favoriser les flottes de Vrénalik.

Mais on n’est pas ici dans un récit manichéen. Ce n’est pas simplement dictateur-efficacité-déshumanisante contre gentils-mystiques-qui-goûtent-la-vie. La dialectique du contemplatif et de l’actif est, chez Rochon, plus subtile, les paradrouïm eux-mêmes ne sachant pas toujours bien que penser de leur rôle.

Rochon utilise à l’occasion des procédés qui mettent le récit en perspective. Ainsi, bien qu’écrit en Français par Esther Rochon, Le Rêveur dans la Citadelle n’en est pas moins une traduction… traduction et adaptation par Jouskiliant Green des légendes Asven qu’il a trouvé dans L’Aigle des Profondeurs. Dans ce même livre, Anar Vranengal commente: «Le travail de Green me déroute. Je ne retrouve pas le ton des anciens récits. Je ne comprends pas ses choix d’adaptation. Son texte est plus ambigu que l’original. Il n’y a pas de bons et de méchants. Il n’y a pas de leçons de morale facile à retenir. Green ne s’engage pas à affirmer quoique ce soit. Je ne saisis pas à qui il s’adresse, ni quel but il poursuit. Il présente le récit comme un objet sans fonction. Je ne puis que conjecturer qu’il s’adresse aux gens de chez lui, dans les termes de leur culture.» Et plus loin: «De toute évidence, il ne comprend son sujet que sur le plan anecdotique, et peut-être un peu philosophique. Là où j’ai coutume de lire, dans l’original asven, un récit dense, épuré, qui invite à vivre un arc-en-ciel de sens possibles, de résonances riches, de paradoxes déséquilibrant la logique, je me retrouve plutôt en présence d’une sorte de suite étriquée de mots raisonnables.» Anar Vranengal ne peut pas complètement comprendre ce récit adapté à une culture qui n’est pas la sienne… Jouskiliant Green ne pouvait comprendre tout à fait le récit qu’il traduisait d’une culture qui n’était pas la sienne. Le lecteur lit le récit livré par Green, avec la possibilité d’imaginer la même histoire, complètement différente, peut-être plus subtile, peut-être plus simple et moraliste. Je me demande même si les inégalités de style de ce premier tome ne sont pas voulues dans cette perspective (mais c’est peut-être donner trop de génie à Rochon? c’est peut-être ma seule imagination qui spécule à partir de la mise en abîme qu’effectue ce passage).

Avec ce genre de mise en perspective, c’est dire si le récit n’est pas manichéen. Je garde un bon souvenir de cette lecture, même si elle commence à être de plus en plus lointaine. La principale faiblesse, ce sont les inégalités. J’ai le souvenir de quelques longueurs dans les développements consacrés à la reine Suzanne Arkandannatt. Mais c’est définitivement un bon livre.

D’ailleurs, d’en parler me donne envie de le relire.

Publicités

Étiquettes : , , ,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :