Si vous n’avez qu’un seul Rochon à lire…

Les livres de fiction que j’achètent sont souvent des livres que j’ai déjà lu, ou des livres d’auteurs que je connais bien. À la bibliothèque le rôle des découvertes, à la librairie celle d’embellir mes tablettes. Je n’ai donc que du bon, ou presque. Mais la profonde originalité et la poésie de L’Aigle des Profondeurs lui confèrent une place à part.


« La Citadelle de Frulken a sept étages de haut, sept étages de pierre, sept étages de roche, et quatre étages de caves sont creusés dans la falaise, quatre étages perdus, quatre étages déserts, quatre siècles de malheur tombés sur le pays. J’étais jeune, et l’hiver grand et blanc tombait sur Frulken, noire Frulken-la-haute où les vents se déchaînent. J’avais douze ans; c’était mon premier hiver à Frulken. »

C’est le premier paragraphe de ce livre, et je dois faire un effort de taille pour ne pas transcrire le second, puis le troisième, puis tout le prologue…

C’est ainsi que j’ai lu ce livre pour la deuxième fois: en le prenant sur mon étagère et en lisant la première phrase. Le livre devait y passer.

Revenons un peu sur la genèse de Vrénalik. Ce qui devait plus tard devenir L’Aigle des Profondeurs fut d’abord publié en 1974 sous le titre En hommage aux araignées, puis en version pour enfants sous le titre L’étranger sous la ville en 1987 (qui fut traduit la même année en… néerlandais!) avant que la version finale (?) ne paraisse sous le titre de L’Aigle des profondeurs chez Alire en 2002. C’est le deuxième tome du cycle, le premier jalon du premier tome étant paru en 1977 sous le titre Der Traümer in der Zitadelle (en allemand, pas en néerlandais…). Le Rêveur dans la Citadelle sera intégré dans L’Épuisement du soleil paru en 1985 (oui, en français). Puis ce dernier livre sera révisé et publié en version (finale?) en deux volumes chez Alire sous les titres Le Rêveur dans la Citadelle (1998) et L’Archipel noir (1999), respectivement premier et… troisième tome de ce cycle. On comprendra qu’il n’est absolument pas nécessaire d’avoir lu le premier tome pour apprécier pleinement le second. D’ailleurs j’ai commencé par le deuxième et je n’ai aucun regret.

A l’image de sa genèse, le livre lui-même échappe aux règles et aux genres. Difficile d’en raconter quoi que ce soit, tout y est pour être découvert.

La narratrice, Anar Vranengal, a le nom d’une cité engloutie. Elle est l’héritière du sorcier Ivendra. Elle a vingt-deux ans au moment où elle prend la plume pour raconter à des étrangers une histoire qui s’est déroulée pendant son adolescence mais dont les débuts avaient eu lieu plusieurs années auparavant.

Les Asven dominaient les mers quelques siècles plus tôt. Désormais maudit par le dieu des mers Haztlen, l’archipel est rélégué au rang de pays du tier-monde… et même moins, puisqu’il n’est pas un pays au yeux du monde. Craignant la colère d’Haztlen, les Asven n’osent plus s’éloigner bien loin de leurs côtes et s’éteignent peu à peu.

Jouskilliant Green est un professeur universitaire des pays développés qui regarde les Asven avec son regard d’étranger, ses logiques rationnelles. A la demande du sorcier Skaal, il contribua à la formation d’Ivendra, lui-même maître de la narratrice. Face à la pensée rationnelle, la pensée des sorciers est du registre symbolique.

A travers la vision d’Anar Vranengal et le récit de sa formation, ces deux registres cohabitent pour livrer des réflexions sur bien des sujets: amour, maturité, vérité, traditions, altérité, rapports hommes-femmes, religions, croyances… on verrait des parallèles avec les Aztèques, les Arabes et les Tibétains et on ne s’y attardera pas, car c’est avant tout universel.

Les souvenirs d’Anar Vranengal sont également et surtout ceux d’une adolescente amoureuse d’un vieil homme, d’un amour frustré de jeunesse… mais aussi d’un amour de sorcière, il échappe au sens commun. Il n’est pas sans conséquences et il est, lui aussi et lui surtout, passé au crible des raisonnements symboliques et rationnels.

Aucune des réflexions implicites dans ce texte n’échappe à ce registre intimiste. Elles sont exprimées de façon poignante, dans un superbe style, à travers l’évocation du destin de quelques personnages.

Le style est plus uni que dans Le Rêveur sous la Citadelle et ça n’en est que plus agréable. L’ambiance est moins fantasy aussi, ne serait-ce que par le degré de développement atteint par les pays voisins de Vrénalik, par la quasi-absence de magie. La faible présence de la technologie, quant à elle, ne fait pas penser au Moyen Âge comme c’est généralement le cas en fantasy, mais plutôt à une histoire dans un pays sous-développé (et c’est bien ça en fait). Nous sommes ici dans un registre résolument intimiste et spiritualiste, même si le destin d’un peuple se joue… sans grandes batailles et sans exploits guerriers.

Un petit bijoux, rien de moins.

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