Le pays des femmes

Toutes les informations de cette note, sauf mention contraire, proviennent de l’article de Luc Capdevila, «Au pays des femmes ou chronique de la mort annoncée de l’homme paraguayen 1864-1870 et après», publié dans Genre et événement, du masculin et du féminin en histoire des crises et des conflits, sous la direction de Marc Bergère et Luc Capdevila, aux Presses universitaires de Rennes, 2006, pages 85 à 104.

Tiens, après ma note sur la taqiyya, au ton très critique, j’ai eu envi d’un truc moins polémique, une « curiosité » qui ne changera pas votre vie ou vos opinions, mais n’en reste pas moins fascinante. Bon, déjà le Paraguay ne se situe pas sur l’écran-radar des intérêts de la plupart des gens. Pas même moi, à vrai dire… Ce pays jouit pourtant d’une histoire passionnante et très originale. Résumons la période coloniale en deux époques:

L’époque coloniale montre d’abord une colonisation difficile, où apparaît comme gouverneur à Asuncion le conquistador malchanceux Alvar Nuñez Cabeza de Vaca, personnage particulier qui s’était retrouvé, des années auparavant, à vivre parmi les amérindiens, pour une période d’environ huit à dix ans, traversant l’Amérique du Nord à pied du Texas à la Californie en survivant comme chaman… (1).

Par la suite, aux conquistadores ont succédé les missionnaires, essentiellement Jésuites. La création de la province jésuite du Paraguay se fit en 1607, puis la première mission, suivie de nombreuses autres, fut créée en 1610(2). Les Jésuites du Paraguay étaient animés de l’ambition de faire de l’endroit un royaume de Dieu, les Indiens étant souvent vu comme potentiellement des chrétiens idéaux. Les lecteurs de Voltaire se souviennent peut-être du passage de Candide où il se retrouve au « royaume » des Jésuites. L’illustre écrivain du XVIIIe siècle, dont on connaît le tranchant de la plume et qui fut tout sauf un ami de la Compagnie de Jésus, s’en donne à coeur joie pour l’abreuver du nectar de ses sarcasmes. Les cinéphiles s’offriront avec bonheur une vision différente, voire carrément inverse, avec le superbe film The Mission de Roland Joffé, gagnant de la Palme d’Or 1986 et de nombreux autres prix, (peut-être un peu idyllique).

Après cette autre époque sacrément originale, un trou dont je ne sais rien. Comme c’est pas vraiment mon sujet, un coup d’oeil rapide sur Wikipédia (article Paraguay) nous suffira pour retenir la date de 1811 pour l’indépendance du Paraguay. La cinquantaine d’années qui nous séparent encore de l’époque qui nous intéresse ici comprends trois dirigeants politiques dont le dernier s’appelait Francisco Solano Lopez.

Et nous arrivons maintenant à un événement fondateur de l’identité paraguayenne: la Guerre de la Triple Alliance, et surtout l’après-guerre, qui généra le mythe du Pays des Femmes. Le Paraguay était alors, depuis au moins 1850, une puissance locale. Puissance par l’importance de sa population pour un pays de cette taille (tout de même plus gros qu’aujourd’hui), par l’importance de ses investissements militaires et sidérurgiques. Mais puissance aussi par des facteurs conjoncturels qui affaiblissaient ses voisins, notamment les fins des guerres civiles d’Argentine. Les tensions avec le Brésil en particulier étaient fortes et alimentées par le conflit sur les voies navigables qui passaient par les deux pays. C’est à l’occasion d’un changement de gouvernement effectué par l’armée brésillienne en Uruguay que le dirigeant paraguayen décide d’entrer en guerre. Mauvais diplomate, l’homme se retrouvera bientôt engagé dans une guerre l’opposant non seulement au Brésil, mais aussi à l’Uruguay et l’Argentine (d’où le nom de « Guerre de Triple Alliance », vous l’aurez compris). Il va de soi que, toute puissance régionale qu’il était, le Paraguay ne pouvait pas tenir face à deux géants  simultanément à ses frontières nord, sud et est. La guerre fut longue et sanglante, et ce n’est pas une formule de rhétorique: elle dura six ans; quant aux pertes, elles furent telles que de nombreux témoins de l’époque se demandèrent si la « race » paraguayenne y survivrait. Luc Capdevila estime à un peu plus de la moitié la perte de population du Paraguay au courant de la guerre. Prenons le temps d’une phrase une pause pour mesurer l’ampleur du massacre. Voilà qui est fait.

Dans toute guerre, il est évident que la hausse de la mortalité a une petite préférence pour le sexe masculin, celui qui s’en va au devant de tous les bobos sous prétexte d’aller en infliger. Non seulement celle-ci ne fait pas exception, mais serait plutôt emblématique de la chose. L’article de Capdevila comporte une pyramide des âges de la population paraguayenne en 1886 spectaculairement déséquilibrée. Tous âges et régions confondus, le rapport est à cette époque de un homme pour deux à trois femmes. Le discours public et les observations des voyageurs vont en ce sens: on aurait cru qu’il n’y avait plus le moindre homme paraguayen. Les voyageurs disaient que les paraguayennes se mariaient toutes à des étrangers. Ils n’étaient pas les seuls: cette idée a fini par s’insérer dans le discours public paraguayen. Il s’agit pour l’essentiel d’un mythe: la démographie historique a démontré aujourd’hui que  malgré le déséquilibre des sexes, le processus des mariages se déroulait à peu près normalement… Sauf à Asuncion. Et comme c’est la capitale, les observateurs de l’époque on généralisé sa situation à l’ensemble du pays.

La situation, exceptionnelle, semble avoir enflammé les imaginations. La force du mythe est telle qu’on a pu relever des cas de généalogies modifiées pour correspondre au mythe national, en retirant des ancêtres mâles paraguayens  pour les remplacer par des noms étrangers.

Comme les amazones de la mythologie grecque qui ont pris en main leur destin après le massacre de leurs hommes à la guerre, les Paraguayennes auraient dirigé le pays, d’après une autre mythologie, qui fonde l’identité nationale paraguayenne. Encore un mythe: les données historiques nous confirme que malgré leur faible nombre (relatif), les hommes dominaient entièrement les institutions du pays.

Après la guerre, les anciens combattants étaient mal vus dans la population en général. C’est ainsi que les Paraguayens ont eut tendance à occulter leur existence, voire l’existence de toute la frange masculine de la population, pour glorifier, par opposition, les femmes. Les représentations de l’époque mêlent des femmes miséreuses vivant dans les décombres d’un pays abattu, des paraguayennes mariées à des étrangers et dominant leur couple, des femmes travaillantes opposées à des hommes lâches et paresseux, un pays où la polygamie serait devenue chose courante par la force des choses.

C’est ainsi qu’est née un mythe fondateur de la nation paraguayenne, qui fait des femmes de cette époque les mères d’une nation qu’elles auraient perpétuée par le mariage avec des étrangers et, surtout, par l’éducation de leurs enfants.

Le Paraguay n’est certes pas le premier pays à fonder une part de son identité nationale sur les femmes de son passé (le Québec a fait pareil avec les Filles du Roi, « mères de la nation »), mais on retrouve là quand même un cas sacrément original. Et ce, jusque dans la façon dont il mélange réalité (guerre meurtrière et crise démographique) et fiction (femmes aux postes de pouvoir, complète élimination des hommes).

Précisons que cette glorification de la figure de la femme (et surtout, la mère) paraguayenne n’a rien à voir avec du féminisme. Le pays demeurait gouverné par les hommes. Les femmes se retrouvèrent même exclues de la politique par ce discours même, renvoyées à leur rôle d’éducatrices des héritiers de la patrie, elles ne devaient surtout pas se mêler à ce milieu de discorde qu’est la politique sous peine de diviser la nation.

Avec le temps, le discours anti-masculin s’est atténué, remplacé par la glorification des soldats tués au champs d’honneur, les « Lions du Paraguay ». La Guerre du Chaco, au début des années 1930, acheva cette réhabilitation nationaliste. Pourtant, cette réhabilitation ne fit pas disparaître le mythe du Pays des femmes. Car c’était bien le soldat tombé au champs d’honneur qui fut ainsi glorifié. Le vétéran survivant, lui, voyait toujours son existence niée. Il faudra attendre encore longtemps avant que les historiens ne démythifient le massacre et ses suites.

Démythifient? Avec quelques nuances alors, dirais-je. Car le mythe lui-même est propre à enflammer l’imagination, les expressions qui le désignent ont connu une telle fortune jusqu’ici qu’ils seront réemployés pour le simple plaisir, ou simplement parce que le poids du discours est bien réel. Même assumé comme tel, un mythe garde toute sa force de mythe.

(1) J’indique ici le lien de wikipédia parce que c’est pratique et rapide, mais j’ai eu l’occasion de lire et d’analyser ce premier voyage du conquistador malchanceux il y a quelques années. C’était Relation et commentaires du gouverneur Alvar Nuñez Cabeza de Vaca sur les deux expéditions qu’il fit aux Indes / traduction de H. Ternaux-Compans., aux éditions Mercure de France, 1980. De mémoire, le livre le plus complet que j’avais trouvé à l’époque sur le personnage était celui de Rolena Adorno et Patrick Charles Pautz: Álvar Núñez Cabeza de Vaca : his account, his life, and the expedition of Pánfilo de Narváez, édition en trois volumes aux University of Nebraska Press, 1999. Ben oui, trois volumes, je vous disais bien que c’était complet…
(2) Voir GOMEZ, Thomas, L’Invention de l’Amérique, Mythes et réalités de la Conquête, Paris, Flammarion, 1992, pp.287-288

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3 Réponses to “Le pays des femmes”

  1. brumes Says:

    Je vais vous sembler insistant, mais tant pis j’assume : j’ai découvert votre blog par cette vieille note.

    En effet, j’ai lu récemment, aux PUR, de l’excellent Luc Capdevila, Paraguay 1864-70, une guerre totale, et je regardais si quelqu’un avait analysé quelque peu cet ouvrage.

    Vous étiez un des seuls.

    Je ne suis pas convaincu, dans son livre, par certains développements « gender studies » que je trouve artificiels et convenus, mais la construction d’un mythe, quel qu’il soit, est passionnante à disséquer.

    Si jamais ça vous intéresse, j’ai écrit une note à ce propos sur mon blog. Je déteste particulièrement venir faire de la réclame, mais peut-être y trouverez vous l’envie de lire ce très bon livre de Luc Capdevila, si ce n’est déjà fait.

    http://brumes.wordpress.com/2009/08/18/nous-dansons-sur-nos-morts-lobstination-et-son-sepulcre/

  2. brumes Says:

    précision : « vous étiez un des seuls … à avoir écrit sur les travaux de Capdevila »

  3. Déréglé temporel Says:

    Le livre dont vous parlez doit avoir été ébauché par l’article qui a fondé ce billet. C’est une pratique courante chez les universitaires. J’imagine sans difficultés que le livre doit être bon, puisque l’article l’était. C’était d’ailleurs de très loin le meilleur du recueil.
    Je ne pense pas avoir le temps de le lire, mais je suis content d’apprendre son existence, et par la même occasion celle de votre blog.

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