PdB: chose promise, chose dûe

J’avais promis un ultime article sur Point de Bascule avant de faire une synthèse de mes pensées du moment concernant ce site et le mouvement qui l’anime. Je vais encore les inviter à venir présenter leur point de vue ici, même si la dernière fois, ce ne fut pas un franc succès. Mais chacun a droit à une seconde chance. Et comme je crois en la liberté d’expression…

Au départ, mon intention était de discuter du concept d’islamophobie tel qu’on peut le voir défini par Point de Bascule. Et puis, en triant les textes qui traitaient du sujet, je me suis rendu compte que l’un d’eux attirait particulièrement mon attention: il s’intitule « Comment répondre à un musulman argumentatif« . Plus concis et percutant que les principaux textes sur l’islamophobie de Point de Bascule (ici et ici, ils ont cet avantage par contre d’être accompagné de bonnes caricatures, surtout le premier), il en recoupait l’essentiel des arguments en plus de traiter d’autres sujets. J’ai donc décidé de changer un peu mon sujet pour me concentrer sur ce texte et de traiter principalement de trois des quatre points qu’il aborde: contextualisation, essentialisme et islamophobie.

Mais mon texte rédigé, je n’étais pas tout à fait satisfait de mon approche. Je discutais des arguments, mais je passais à côté de quelque chose, soit l’intention du texte. Je suis assez ambivalant à l’égard de celle-ci. L’article se présente comme des arguments offerts à quiconque devrait argumenter face à un musulman. J’ai du respect pour cette approche qui mise sur l’autodéfense intellectuelle. Même lorsqu’on emploie des arguments de pure mauvaise foi, il me semble nécessaire de se défendre, de protéger sa pensée contre l’intrusion que peuvent constituer les arguments d’autrui, et ce jusqu’à ce qu’on quitte la mise sous pression que constitue un débat pour se réfugier dans la quiétude de la méditation avec soi-même. Les arguments offerts sont donc les bienvenus et ne vous gênez pas pour les employer si nécessaire, mais il me semble impératif de savoir en quoi ils constituent de la mauvaise foi. D’un autre côté, je me demande si l’objectif du texte est vraiment d’offrir des outils d’autodéfense intellectuelle ou si, sous prétexte de les discuter, l’objectif n’est pas de convaincre en réalité le lecteur occidental de la vérité des contre-arguments, ce à quoi je ne peux pas souscrire. L’autre problème que me pose cette approche, c’est qu’elle est axée sur la discussion par mot-clés, chose que je trouve extrêmement désagréable, car les gens qui discutent ainsi se délestent de toute écoute. Bref, ils ne discutent plus et engagent chacun dans le dialogue de sourd.

Comment traiter de ce texte, donc? L’approche que j’ai finalement choisie est d’une part, en adoptant une démarche similaire, qui est de proposer les arguments pour se défendre. Se défendre tant contre le « musulman argumentatif » que contre « l’islamovigilant argumentatif » qui tendent à se rejoindre dans l’agressivité verbale. Mais aussi proposer des voies pour lancer la conversation plus avant si vous jugez que l’interlocuteur en vaut la peine. Je recommande évidemment d’aller le lire en parallèle avec mon texte, ce qui au reste me permet d’éviter de le citer continuellement. La faiblesse de cette approche est que je dois renoncer, en partie pour éviter à mon texte de gongler encore davantage, à remettre en question certains éléments douteux de l’article en question. Mais l’avantage est de maintenir un ton plus positif.

Le premier mot-clé dont discute Stoenescu est celui de contextualisation. L’argument contraire qu’il propose est que, loin de sortir les versets de leurs contexte, les islamistes contextualisent sans cesse. Il va plus loin en proposant (et là ce n’est plus au « musulman argumentatif » qu’il parle, mais à son lecteur) que la contextualisation serait justement la maladie de l’Islam, qui empêcherait l’émergence d’un islam modéré. L’argument paraît fort, mais il faut être conscient que ce qui nous est proposé ici, c’est de jouer sur les mots. Car il y a « contexte textuel » (voire « contexte intertextuel », lorsque le contexte du Coran est fourni par cet autre texte qu’est le corpus de hadiths) et « contexte historique ». Les islamistes contextualisent dans le sens où ils cherchent des similarités entre les paroles du Coran et la situation décrite par les Hadiths et la situation qu’ils vivent eux-mêmes. Ils ne contextualisent pas dans la mesure où ils ne font pas de réflexion historique pour faire ressortir le sens de certaines prescriptions, par exemple sur les femmes et sur les prescriptions alimentaires. Ils négligent le fait qu’avec la disparition du contexte historique qui a entraîné la prescription, cette dernière peut légitimement disparaître. Ainsi donc, on peut répondre à nos amis de PdB que la contextualisation historique est bel et bien une méthode pertinente pour faire évoluer l’islam. On peut aussi relancer le musulman dans cette direction.

Le problème véritable résulterait donc dans le monde musulman dans une perception non-évolutive du monde en général et de la religion en particulier. Le monde occidental a connu une période pendant laquelle sa perception était également non-évolutive (1). L’un a changé, l’autre le peut également (d’autant plus qu’ils sont en contact l’un avec l’autre).

Le second mot-clé qui va nous occuper est celui d’essentialisme. Passons sur l’évocation du stratagème de Schopenhauer, superficielle. Si l’essentialisme consiste à enfermer l’homme dans une nature fixe le condamnant à toujours répéter les mêmes gestes, le contre-argument de Stoenescu est de dire que les religions sont des doctrines/idéologies et qu’elles ont par conséquent, contrairement à l’homme, une nature fixe. Vraiment? L’étude de l’histoire pose de très sérieux doutes sur une telle affirmation. Autre réserve: peut-on réellement assimiler religion, doctrine et idéologie? L’islam est une religion, mais cette religion est traversée par de nombreuses idéologies diverses, et constituées de plusieurs doctrines qui ne sont pas toujours cohérentes entre elles. Les religions forment une système dynamique, et par conséquent changeant… mais cela s’applique principalement pour quelqu’un qui étudie la religion de l’extérieur. Ce qui vient nous fournir un argument différent contre le « musulman argumentatif » que celui de Stoenescu: car en effet, l’accusation d’essentialiser une religion (donc de lui attribuer une nature fixe) est très curieuse dans la bouche d’un croyant: ne croit-il pas en une Vérité absolue et immuable? n’est-ce pas le croyant, alors, qui attribue une nature fixe à sa religion, qui l’ « essentialise »? Notez que c’est valable pour n’importe quel croyant, j’ai pu observer des cas très concrets chez les chrétiens et les hindous. On peut donc respectueusement lui demander comment il concilie le fait de réprouver d’essentialiser l’islam avec sa croyance. (Cela ne me paraît pas impossible, mais je vais passer à côté, ce n’est déjà plus le sujet).

On peut aussi se demander si Stoenescu n’essaie pas ici aussi de jouer sur les mots. Il est bien possible que l’intention réelle soit de vous accuser (à tort ou à raison dépendamment ce que vous avez dit, mais on supposera que c’est à tort) d’assimiler le comportement d’un individu comme étant la conséquence logique de son adhésion à l’islam, sans tenir compte du fait que celui-ci offre une espace de liberté suffisant pour adopter un spectre de comportements très diversifié, ce qui est une accusation beaucoup plus fréquente (et d’ailleurs souvent pertinente, vu l’agressivité de la polémique à laquelle les musulmans sont souvent exposés) que l’essentialisme très abstrait qu’on nous décrit ici. Auquel cas la réponse de notre auteur jettera peut-être la poudre aux yeux, mais ne répondra pas à l’accusation réelle. La réponse appropriée serait plutôt de souligner la distinction entre un effet mécanique et un effet possible.

Nous ne parlerons pas ici de la diffamation parce que Stoenescu l’aborde dans un sens strictement juridique. Il a donc raison de dire qu’on ne peut pas être poursuivi pour « diffamer l’islam ». Ce dont certains profitent honteusement pour répandre des fausses croyances.

Passons donc directement à la fameuse islamophobie. Un musulman réformateur référencé par Point de Bascule, Pascal Hilout, tape dans le mille en qualifiant le terme d’ambiguë. Le problème sur PdB même, c’est que les principaux articles sur le sujet vont beaucoup plus loin que l’ambiguïté. Ils en font carrément une arme haineuse anti-occidentale, ce qui est aberrant. Pour Stoenescu, c’est un terme forgé par Khomeiny. Peut-être. Mais outre le fait que leur article sur la taqiyya m’a convaincu qu’aucune information fournie sur PdB devait être acceptée sans de très sérieuses vérifications, ici, ça n’a pas d’importance. Entendez-moi bien: L’ORIGINE DU MOT, ON S’EN CONTREFICHE!!! Un mot vit indépendamment de son inventeur ou de son étymologie. C’est a fortiori vrai pour un néologisme tel que « islamophobie ». Ce qui compte, c’est l’usage qu’on en fait.

À titre de comparaison, quand il s’agit des Juifs, on est sacrément gâtés question langage: on a « antijudaïsme » qui se réfère à la religion, « antisémitisme » qui est raciste, « antisioniste » qui s’oppose à l’idéologie sioniste ou à l’occasion à l’État israélien. Vive la clarté! LÀ on peut se permettre de pinailler sur le sens des mots. Mais voilà. On n’a malheureusement pas tout ce luxe pour l’islam et les musulmans: seul le mot « islamophobie » est passé dans l’usage courant. Il recouvre donc tous les sens à la fois. Il faut faire (pauvre de nous!) l’énorme effort d’ÉCOUTER celui qui l’emploi et de COMPRENDRE le sens qu’il souhaite lui donner. Un effort que malheureusement tous ne semblent pas disposés à fournir.

Vous pouvez donc parfaitement utiliser l’argumentaire de Stoenescu si vous êtes mis au pieds du mur, mais à condition de bien réaliser qu’il ne tient pas compte de l’intention de votre interlocuteur. C’est s’enfermer dans le dialogue de sourd. Je le réalise maintenant, mais comme pour les deux autres points mentionnés plus haut, on en revient encore à quelqu’un qui joue sur les mots, ici en donnant une signification unique et fixe à un terme qui dans la réalité a une signification multiple et changeante.

Quant au sentiment de peur, il peut être légitime… à condition de ne pas se laisser aveugler par lui. Stoenescu parle de courage, mais le courage implique de brider sa peur. En revanche, je suis complètement en désaccord lorsqu’il prétend que la peur est la condition unique pour la « résistance ». Il est parfaitement possible de faire barrage aux niaiseries extrémistes par la raison, laquelle est un guide plus exigent, certes, mais finalement plus mesuré et plus sûr. Car, oui, la peur peut mener aux pires extrémités ou aux stratégies les plus stupides.

(et puis il joue encore sur les mots ce brave homme, parce que phobia, comme étymologie, est un terme à deux tranchants: peur OU haine. Dans le terme islamophobie, c’est plutôt la deuxième signification qui est privilégiée, la plupart du temps. Décidément…).

Pour finir, rappelons les deux éléments essentiels: l’autodéfense intellectuelle, c’est une bonne chose, à condition de ne pas se convaincre soi-même avec des arguments qui tiennent souvent du sophisme. L’écoute est toujours préférable quand c’est possible.

(1)Le sujet est autrement plus passionnant, à mes yeux, que les articles de PdB, et je serais tenté d’y consacrer de longs développements, mais ce texte s’annonce assez long comme ça, donc je renvoie le lecteur courageux au livre de François HARTOG, Régimes d’historicité, présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003. Malheureusement, Hartog n’est pas un communicateur très doué, et son livre, quoique très intéressant, est difficilement accessible aux non-spécialistes. Mais un billet n’est pas exclu un de ces jours.

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Une Réponse to “PdB: chose promise, chose dûe”

  1. aigo Says:

    Vu le temps de réaction habituel de PdB, je pense qu’on peut s’attendre à ce qu’ils ne viennent plus. J’ai vérifié, ils ont encore censuré mon commentaire. Je suppose qu’ils ont estimé que je ne valais pas la peine qu’on me réponde davantage. Pauvres types. Jusqu’à un certain point, c’est un soulagement, ça m’évitera de me mettre en colère devant leurs niaiseries.

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