La grande affaire

J’hésite à classer ce livre dans mes chroniques historiques, puisque son sujet est avant tout actuel. Mais Élie Barnavi est un historien de formation, spécialiste des guerres de religion françaises, et son expertise historienne l’éclaire dans la démarche qu’il suit tout au long des Religions meurtrières. Mais son expertise va bien au-delà de celle d’un historien: il a également été ambassadeur d’Israël en France. Les deux combinés, ça donne un résultat intéressant.

Voilà en effet un livre qui nous change des jugements péremptoires, de la basse politique, de l’étalement de préjugés couvert de références mal appréciées, bref des discours prémâchés à tendances extrémistes que j’ai trop souvent lu sur l’islam et l’islamisme.

L’auteur n’est pourtant pas tendre du tout envers ce dernier. Sa dernière thèse est que «le combat contre le fondamentalisme révolutionnaire musulman est la grande affaire du XXIe siècle », c’est dire si c’est en réalité l’objet principal de son livre.

Ce pamphlet bien mûri se présente sous la forme d’un petit livre jaune de 170 pages (ou 138, selon l’édition). Le style est franc, concis, brutal mais ne s’interdit pas l’humour à l’occasion, sans jamais y verser à l’excès. L’auteur s’y adresse directement à son lecteur, ce qui peut être une source d’irritation si, comme moi, on ne se reconnaît pas dans le lecteur type que Barnavi semble avoir en tête, « Européen perplexe », dérangé dans son confort par l’irruption du terrorisme dans l’actualité et ne sachant par où commencer pour comprendre cette réalité qui lui échappe. Cette irritation si elle survient n’est qu’un léger détail par-dessus lequel on passe aisément. Le ton est donné pour une progression aussi mesurée qu’implacable, faite à coup de thèses successives. En fait, le style a une qualité qu’on retrouve rarement dans les essais et plus souvent dans la fiction: du rythme.

Résumons le tout. Les deux premières thèses s’intéressent au caractère de la religion: mot-valise, la religion recouvre des réalités différentes selon les cultures, et elles sont toutes, sans exception, nécessairement politiques. Puis on affine l’analyse, on se rapproche de ce qui nous intéresse vraiment: la troisième thèse explique ce qu’est le fondamentalisme (Érasme était-il un fondamentaliste?), la quatrième ce qu’est le fondamentalisme révolutionnaire. Ainsi sont posées, en des termes claires et accessibles, des concepts nécessaires, autant d’échelons à l’échelle. Puis on se rapproche du coeur du problème: « les religions révélées connaissent plus que d’autres la tentation du fondamentalisme révolutionaire » (cinquième thèse), parce qu’elles sont accompagnées de textes auxquels on peut faire dire n’importe quoi. Puis on interroge l’histoire pour comprendre le présent, écartant les fondamentalismes chrétien (parti battu – sixième thèse) et juif (épanoui grâce à l’État, puis maté par lui). On en arrive à une conclusion très pragmatique: «L’islamisme est aujourd’hui la forme la plus nocive du fondamentalisme révolutionnaire » (huitième thèse). De cette conclusion de l’analyse, on passe à une dernière thèse qui a des apparences d’un appel à la mobilisation: «Le combat contre le fondamentalisme révolutionnaire musulman est la grande affaire du XXIe siècle. » Barnavi l’avoue avec une franchise qui l’honore: il n’y a pas de solution simple au problème. Mais le premier pas est de prendre conscience qu’une « grande affaire » se pointe à l’horizon.

J’ai déjà parlé des qualités de style, voyons les qualités de contenu. Barnavi évite la plupart, voire tous les pièges dans lesquels les militants anti-islam tombent presque systématiquement. Il ne fait pas abstraction de l’histoire mais l’intègre à sa pensée. Il ne pratique pas l’amalgame simpliste de l’islam et de l’islamisme. Il ne cite pas pompeusement le Coran pour diaboliser l’islam, sachant bien que l’islam peut être bien des choses. Il n’essaie pas d’idéaliser les autres religions contre l’islam. Il peut ainsi appeler à un « combat » qu’on pourra peut-être mener sans tomber dans les excès.

Alors, c’est du tout bon? Presque. Rien n’est parfait, on le sait et quelques réserves viennent à l’esprit. Quand il analyse les racines de la laïcité occidentale (thèse 6), j’ai quelques doutes. Sa nostalgie très française d’une « religion civile » me laisse de glace (conclusion). Les pistes de solutions qu’il suggère, notamment sur le plan militaire, un sein de sa neuvième thèse, ont beau être raisonnables, elles sont aussi discutables (mais pas forcément fausses).

Mes regrets portent surtout sur sa conclusion «contre le « dialogue des civilisations »», simplement parce que les arguments qu’il avance contre le dialogue de civilisations sont très communs et tombent, me semble-t-il dans toutes les erreurs communes à propos de ce concept, ce qui est vraiment dommage de la part d’un auteur qui dans les quelques 150 pages précédentes s’était montré habile à esquiver les pièges de la pensée ordinaire. Il souligne l’absence d’interlocuteurs, l’impossibilité de faire représenter les civilisations par des personnes qui mèneraient le dialogue. Soit. Sauf qu’il m’a toujours semblé que le dialogue de civilisation devait être pris dans un sens métaphorique. Il n’y a pas besoin de représentants: la simple fréquentation le génère d’elle-même. La seule intervention qu’il nécessite, me semble-t-il, est de lui laisser le temps de faire son oeuvre.

Mais lisez-le si ces questions vous intéressent. C’est non seulement un petit livre très éclairant, c’est aussi une bonne base pour que vous reveniez en discuter ici.

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