Guy Gavriel Kay et la fantasy historique

Je connais mal le début de la carrière de Guy Gavriel Kay. Le premier « fait d’arme » de l’auteur qui me soit connu est sa collaboration avec Christopher Tolkien pour compléter le Silmarillion inachevé de papa Tolkien, mais j’imagine que si fiston a fait appel à ses services, c’est probablement qu’il s’était déjà fait remarquer par ailleurs.

Quoiqu’il en soit, la « vrai » carrière de Kay comme écrivain fantasy mondialement reconnu démarre avec la Tapisserie de Fionavar, un superbe cycle de facture parfaitement classique. Cet auteur issu de l’univers tolkiennien voulait démontrer avec cette trilogie qu’il était encore possible de faire de la bonne fantasy après Tolkien.

Mais ce n’est qu’après que Kay imposera sa propre marque, avec la sortie de Tigane. Dès lors, il sera connu, à tort ou à raison, comme le père de la fantasy historique. Le concept est simple: s’inspirer d’une situation historique bien identifiable, la transposer dans un monde fantasy de façon à profiter de l’exotisme, de l’esprit de l’époque et au besoin ajouter de la magie et modifier les éléments insatisfaisants de l’histoire, et monter une intrigue avec le tout. Et sous la plume de Kay, ça marche très bien.

Je me propose ici un passage en revue des livres de Kay qui s’inscrivent dans le genre, des situations historiques qui l’ont inspiré, le tout accompagné d’un bref commentaire des variations dans l’exploitation de son thème. Dans l’ordre chronologique des parutions.

Tigane: On parle ici clairement de celui où la fantasy est la plus présente de l’ensemble des romans qu’on va passer en revue. Car si l’Italie des XVe et XVIe siècles sert ici de support à l’intrigue, les modifications sont considérables. La modification géographique en est un simple témoin: la « botte » italienne est remplacée par une « palme ». La situation historique, qui voit notre transposition de l’Italie envahie par deux empires étrangers du fait de sa division politique, correspond bien à la réalité historique, mais de façon schématique. Les envahisseurs sont des sorciers aux pouvoirs immenses, ce qui donne là une dimension fantasy très prononcée à l’histoire. Parmi les fans de Kay, ce sont souvent les amateurs de fantasy qui préfèrent Tigane au reste de sa production (exception peut-être, mais pas toujours, de La Tapisserie de Fionavar).

Une chanson pour Arbonne: cette fois, c’est la croisade des Albigeois dans le sud de la France qui sert de support à l’histoire, mêlée de la question de l’influence littéraire d’Aliénor d’Aquitaine. Encore ici, la situation historique, quoique reconstituable et aisément identifiable, est très schématique et fort librement adaptée. La guerre de religion sert de prétexte à une réflexion sur la guerre des sexes, mettant aux prises un nord patriarcal et rude avec un sud épris d’amour courtois (sans être matriarcal pour autant). L’aspect fantasy, s’il reste souligné par un monde qui prend beaucoup de libertés par rapport à son modèle, est ici adouci par la faible présence de la magie, réduite essentiellement au mystère de quelques prêtresses dotées de dons de voyance. Parmi les fans de Kay, c’est souvent le lectorat féminin qui élit ce livre comme son favori.

Les Lions d’Al-Rassan: c’est personnellement celui que je préfère, autant le dire tout de suite. Faut-il en être surpris, sachant que son modèle historique est l’Espagne médiévale? Les Lions d’Al-Rassan marque un tournant dans la démarche de Kay, entre autre parce qu’il est le premier à se situer dans Le Monde de Jad. Jad, c’est le soleil, mais c’est surtout Dieu, celui des Chrétiens. Alors que les deux précédents livres accordaient à la religion une place plutôt exotique, sans grand rapport avec le christianisme qui imprégnait les époques inspiratrices, ici l’effort pour se rapprocher du référent historique est évident. Cela se voit aussi dans la géographie adoptée, très proche de celle de la péninsule ibérique, et dans l’intrigue choisie, très proche de la Reconquista. Nous sommes également dans le moins fantasy des livres de Kay, puisque la magie se réduit désormais à un petit lien télépathique entre deux jumeaux, qui tient davantage du procédé narratif que d’un élément important de l’intrigue. La fantasy sert surtout ici à synthétiser l’histoire inspiratrice, par exemple en contractant cinq siècle d’histoire en une vingtaine d’années, permettant de faire vivre le tout aux mêmes personnages et d’éviter de s’embourber dans une interminable saga.* Beaucoup de fans de Kay mette ce roman au-dessus des autres. Lesquels? Sans être sûr, je dirais qu’il s’agit souvent des plus grands amateurs de romans historiques.

La Mosaïque sarantine (en deux volumes: Voile vers Sarance et Le Seigneur des Empereurs): à nouveau, le monde de Jad, en un autre lieu et à une autre époque cette fois. Byzance, au temps de la grandeur de l’Empereur Justinien, est le modèle choisi pour ce diptyque. Comme dans le précédent, les événements historiques sont aisément identifiables, la géographie et les noms des lieux sont à peine retouchés. Sauf que cette fois, Kay profite du fait que son monde n’est pas la « vrai » pour changer à l’occasion le cours des événements. Occasion pour se moquer des crétins qui prétendaient que ses histoires étaient « prévisibles » parce qu’inspirées de situations historiques? j’opterais plutôt pour un jeu amical et complice avec ses lecteurs à la fois amateurs de fantasy et d’histoire, c’est du moins comme ça que je l’ai pris. Exploration aussi des libertés que lui offre son genre. C’est en tout cas fort plaisant. L’un des thèmes traités, les relations de l’homme avec le divin, fait réapparaître le surnaturel dans l’histoire, qui se rapproche de ce fait de l’ambiance fantasy plutôt délaissée dans les Lions d’Al-Rassan. C’est un surnaturel bien différent de celui, à la réalité pleinement assumée, de Tigane. Plus mystérieux, il survient lorsqu’on ne l’attends pas. Qui parmi les fans de Kay préfèrent ce roman? j’avoue ne pas trop le savoir, mais il m’est objectivement apparu sous de nombreux aspects comme plus fin et plus achevé que les Lions d’Al-Rassan, bien que ce soit ce dernier qui ait mon coeur. Tous ne sont pas amateurs d’Espagne comme je le suis, et ceux-là peuvent bien préférer la Mosaïque.

Le Dernier rayon du Soleil: le dernier livre prenant place dans le Monde de Jad prend pour modèle historique le règne d’Alfred le Grand en Angleterre, et se situe chonologiquement entre les deux précédents opus. Cette Angleterre est celle qui met aux prises les Celtes, les Saxons et les Vikings, et leurs correspondants dans le monde de Jad. La coloration fantasy, ici, vient de la réalité donnée à la mythologie celtique, prétexte ici pour confronter une religion trascendante, celle de Jad, à une religion immanente, celles où les créatures féériques acquièrent leur réalité. Pour moi, c’est le plus faible des romans dont nous venons de parler, mais en allant fureter sur le forum de GGK, je n’ai pu que constater qu’encore là tout est affaire de goût, et que plusieurs y voient le meilleur des fantasy historiques de Kay. Le style plus brutal, référence à la saga, je crois.

Après ce dernier roman, Kay a choisi d’écrire dans un autre genre en écrivant Ysabel, que certains de ses éditeurs classent encore dans la fantasy historique, un choix qui peut se défendre mais auquel je n’adhère pas. Aussi n’aborderai-je pas ce roman dans cette chronique.

L’idée de fantasy historique a été adoptée par d’autres auteurs par la suite. Marie Jakober, par exemple et surtout Elizabeth Vonarburg (aussi la traductrice des oeuvres de Kay en français). On pourrait même débattre si le fameux A Song of Ice and Fire de Georges R.R. Martin n’appartiendrait pas à ce style, tant on peut dresser des parallèles entre son histoire et la Guerre des Deux Roses qui a déchiré l’Angleterre médiévale en opposant les Maisons York (ou Stark?) et Lancaster (à moins que ce ne soit Lannister?).

*ce n’est pas le sujet de ce billet, mais on peut remercier Kay d’être l’un des rares auteurs de fantasy à ne pas céder à la mode des inteeeeeerminables séries qui alignent quinze-vingt volumes, et qui souvent ne se terminent jamais vraiment du fait de la mort de leur auteur.

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4 Réponses to “Guy Gavriel Kay et la fantasy historique”

  1. Perséphone Says:

    J’ai adoré Kay dans la Mosaïque et dans « le dernier rayon du soleil ». Je les possède même mais je lis le fantastique en anglais. J’suis contente de connaître qqn qui connaît. 😉
    J’suis toujours`à travailler sur ma liste de classique … à venir….

  2. aigo Says:

    Kay est l’un des mes auteurs préférés, voire mon préféré.

    Pour la liste, moi je pense en avoir trouvé deux autres à ajouter à la mienne. C’est toujours le risque: ça a tendance à s’allonger plus vite qu’on ne lit.

  3. Garance miriel Says:

    J’adore Gavriel Kay, et je met sans aucune hésitation Al Rassan au dessus de tous les autres.
    Pourtant je n’apprécie pas énormémebt les romans historiques, mais cette phrase « Qui sont mes ennemis ? » m’a fichue une claque, habituée que j’étais à lire des oeuvres avec des gentils très gentils et des méchants très méchants…

  4. Déréglé temporel Says:

    Bienvenue Garance!

    C’est vrai que Kay sort facilement du manichéisme et ça donne une saveur dramatique toute particulière à ses romans. Quand un bon affronte un méchant, on peut facilement se réjouir de la défaite de ce dernier, mais quand deux égaux sont obligés de combattre, la défaite de l’un ou de l’autre laisse un goût amer. C’est une réalité très présente dans les Lions d’Al Rassan.

    N’hésitez pas à revenir parmi nous.

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