Si vous n’avez qu’un seul livre à lire sur l’altérité…

Je me suis replongé dans l’une de mes lectures de doc, Nous et les Autres, la réflexion française sur la diversité humaine, de Tzvetan Todorov. Un livre brillant.

Cet essai se présente comme une histoire de la pensée française sur la question épineuse du rapport entre différentes cultures. Mais le plan du livre n’obéit pas aux règles du genre, car il ne s’agit pas que d’histoire. Ici, l’histoire est prétexte à la philosophie, plus précisément à l’éthique. Si Todorov interroge les auteurs du passé, c’est pour savoir quelles leçons en tirer. Ainsi, il confronte les idées des uns et des autres sans se soucier des siècles qui, à l’occasion, les séparent. Il ne se prive pas lui-même de critiquer chacun des auteurs qui nourrit son analyse, et ce, sans complaisance et sans idée reçue.

L’analyse de Montaigne est prétexte au questionnement sur l’ethnocentrisme et, plus généralement, de s’intéresser aux deux grands antagonistes: le relativisme contre l’universalisme. Le recours à des arguments de type universels fond en fait de Montaigne, vu comme chantre du relativisme, un universaliste non-assumé, et cette hypocrisie est en elle-même dangereuse. En outre, si Montaigne se sert de l’Autre pour critiquer sa propres société, l’Autre en ressort idéalisé, mais un idéal qui n’a guère de valeur pour lui. Il faut donc dépasser Montaigne.

L’analyse de Levi-Strauss est l’occasion d’un premier élément de réponse, que Todorov appelle l’universalisme de parcours. C’est l’occasion de conserver les avantages de Montaigne sans tomber dans ses erreurs. Dis simplement, il s’agit de postuler un horizon commun aux échanges interculturelles, permettant à la fois le dialogue et le jugement. Mais cette façon de le décrire ne rend pas tout à fait justice au concept, qui se décline en plusieurs étape, raison pour laquelle on parle de « parcours »: distanciation de sa propre culture, compréhension de l’autre, critique de sa société de l’oeil de l’autre, retour vers sa société, critique de l’autre depuis un point de vue original, vue la transformation opérée par la critique de soi.

Outre l’ethnocentrisme, Todorov aborde un autre gros point problématique, qu’on tend à négliger: le scientisme. Diderot a cru trouver dans les « lois naturelles » un moyen d’en finir avec l’ethnocentrisme. Le système de valeurs qu’il met en place est supposé universel, mais pas forcément conforme au système de valeur de la société dont il est issu (il n’y a qu’à voir ses positions sur la sexualité). Mais cette position, Rousseau le soulignera (et Todorov par l’intermédiaire de Rousseau), néglige la part de liberté dans les choix humains, et traite ces derniers comme des choses prédéterminées. C’est le retour dans le débat d’un autre, fondamental, qui oppose le déterminisme au libre-arbitre.

Autre problème longuement analysé, la nation, et son dérivé, le nationalisme. Diverses conceptions de la nation s’expriment: la nation est-elle un contrat social ou une ethnie, une « race » qui déterminent l’homme dès sa naissance? Derrière cette façon de poser les termes se cache encore le débat du libre-arbitre et du déterminisme, que Todorov tente de dépasser en suggérant que la nation, perçue comme culture, comporte à la fois des éléments de déterminisme (puisque la culture fait l’homme à travers son éducation) et de libre-arbitre (parce qu’il est possible à l’homme de critiquer sa propre culture et de s’en détacher). Le nationalisme pose également problème lorsqu’intervient la compétition entre nations (et son cortège de haine… Écoutez les premières minutes du film Joyeux Noël, vous verrez de quoi je parle). Dans le même ordre d’idées, impérialismes et colonialismes, menés au nom de la nation, ne sont pas à prendre à la légère. La nation, c’est aussi discuter d’un problème fort actuel, celui de l’immigration et de l’intégration des immigrants.

C’est encore dans cette partie que Todorov livre des concepts tel que la culture nationale, laquelle n’est pas équivalente au nationalisme, et la déculturation, grave phénomène qui ampute l’individu d’une part de son accès au monde. Il convient cependant de distinguer la déculturation de l’acculturation, qui implique un phénomène transitoire, où une acquisition se fait en définitive. L’existence de la culture nationale conduit à penser un nationalisme culturel qu’il faudrait distinguer du nationalisme civique.

La conclusion de Todorov évite à la fois les écueils de l’extrémisme et de la rectitude politique. Il opte pour penser la nation comme culture et pour privilégier ce qu’il appelle « l’universalisme de parcours », non seulement pour nous, mais aussi pour les autres (il permet l’intégration des immigrants, par exemple). L’universalisme de parcours est la pierre de touche d’un nouvel humanisme, l’humanisme critique, lequel n’élabore pas de postulat sur la nature humaine. Cela l’amène à insister sur l’universalité de certains aspects, non des cultures, mais de la démarche humaine, tel que la capacité de changer et la capacité d’apprendre – ou celle de refuser.

Voici donc un livre brillant. Incriticable, certainement pas, et il m’apparaît évident que Todorov lui-même sursauterait d’indignation si je devais dire une chose pareille. Il appartient désormais à son lecteur de le critiquer, comme lui-même a critiqué tant d’auteurs qui l’ont précédé. Le débat n’est certainement pas achevé. Je ne vais pourtant pas en faire une critique immédiate, déjà parce que cette chronique est trop longue (péniblement ramenée sous 950 mots), ensuite parce que la critique n’en est pas facile et qu’il me faudra y réfléchir beaucoup plus longuement avant d’en trouver les failles. Nous avons là probablement l’un des livres les plus importants sur cette matière dans un passé récent, et je l’inscrirait volontiers en lecture obligatoire à quiconque veut s’occuper de relations interculturelles, internationales, d’immigration, etc… c’est certainement l’un de points de départ les plus complets et les plus pertinents que je connaisse sur le sujet.

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