L’historiographie, ou l’Histoire narcissique

Quand je parle de l’histoire, j’essaie généralement de rester très simple. Après tout, il s’agit là d’une discipline qui jouit de cet avantage presque unique d’être facile à vulgariser. Ne s’agit-il pas essentiellement de raconter? Mais lorsque je deviens un peu plus technique, il y a une chose que je me retrouve très souvent à expliquer: l’historiographie. Le mot est compliqué, seuls les historiens l’emploient ou presque, et le concept prête à sourire.

Qu’est-ce que l’historiographie? La manière d’écrire l’histoire d’une part, mais surtout, l’histoire de l’histoire. C’est à ce stade des explications que mon interlocuteur sourit. La question fuse: « y a-t-il une histoire de l’histoire de l’histoire? » Bonne question et j’y reviendrai plus tard. L’autre question qu’on me pose souvent, c’est « quel intérêt? »

Petit détour: on ne fait pas l’histoire aujourd’hui comme on la faisait au Moyen Âge, c’est évident. Plusieurs choses ont changées. Donnons deux exemples: les techniques et le questionnement.

Au chapitre des techniques, il s’agit surtout de revisiter notre connaissance de l’histoire grâce à des outils qui n’étaient pas accessibles à ceux qui nous ont précédé. Voyez par exemple la traduction. L’Égypte antique restait fort mystérieuse avant Champollion. Le décryptage des hiéroglyphes ont permit d’accéder à un ensemble de sources qui ont accru notre connaissance de son histoire. Mais ça va plus loin: une bonne connaissance de l’histoire du latin a permit par exemple de déterminer que la fameuse Donation de Constantin était un faux.

L’aspect du questionnement est plus subtil et plus intéressant, de mon point de vue. Les préoccupations du moment et la conception du monde qu’on a influencent profondément les questions qu’on posent lorsqu’on se tourne vers le passé, et donc les méthodes qu’on emploie pour y répondre et, en définitive, les réponses qu’on trouve. La décolonisation a par exemple entraîné le questionnement sur le regard qu’on pu poser d’autres peuples sur notre histoire commune. À ce titre, un livre de Nathan Wachtel, La vision des vaincus, portant sur la conquête du Mexique par les Espagnols vue des Aztèques, a fait office de modèle.

Retour sur la questio: quel intérêt? Tous les historiens font de l’historiographie. Fort peu s’y spécialise (et c’est heureux). De la même façon que n’importe quel scientifique se documente et lit ce qu’on a écrit sur le sujet qui l’intéresse avant d’entreprendre ses propres recherches, l’historien fait de l’historiographie pour se situer par rapport à ses confrères et prédécesseurs. Il lit donc à peu près tous les livres écrits sur le sujet (ou au moins les plus importants, lorsque la bibliographie est trop importante pour être entièrement lue) avec les questions suivantes en tête: cette information est-elle valable? Doit-elle être critiquée au vue de développements plus récents de la méthode et de la recherche? Peut-on apporter une nouvelle vision de cette analyse? Quelles sont les questions qu’on ne s’est pas encore posées sur le sujet? Les spécialistes d’historiographie leur fournissent les outils pour situer leur historiographie particulière dans un cadre plus général et à l’occasion des concepts plus porteurs (par exemple les régimes d’historicité de François Hartog, mais j’en parlerai une autre fois) pour s’interroger sur notre rapport à l’histoire et sur le rôle de l’historien dans sa société.

L’autre question maintenant: existe-t-il une histoire de l’historiographie? Réponse: oui, du moins est-elle possible. Mais elle peut généralement être traitée dans la foulée de l’histoire de l’histoire. Quand on fait de l’historiographie, en effet, on ne se contente pas de s’intéresser à ce que les historiens ont dit sur le sujet, mais on lit également ce qu’ils ont dit les uns sur les autres, donc sur l’historiographie du sujet. Isoler l’histoire de l’historiographie et l’histoire de l’histoire est rarement (faut jamais dire jamais) utile.

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À venir bientôt: un résumé de l’historiographie française contemporaine.

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2 Réponses to “L’historiographie, ou l’Histoire narcissique”

  1. Julie Godin Says:

    Il est indispensable qu’une discipline soit intéressée à jeter un regard critique sur ses propres pratiques, ses propres emphases, ses silences, ses omissions et ses refrains….
    « Quel intérêt »???
    Ben voyons….toute discipline qui veut poser des questions enrichissantes doit aussi examiner ses processus. C’est d’ailleurs souvent fascinant de le faire.
    Je suis ignorante de votre domaine, mais ou situez-vous Jacques Rancière dans votre vision du travail de l’histoire?

  2. Déréglé temporel Says:

    Je ne le connais pas vraiment. J’avais déjà entendu son nom, mais j’ai dû vérifier sur internet pour le situer. Il fait essentiellement de l’histoire contemporaine, donc il n’est pas trop dans mon domaine de prédilection.

    Vu que c’est un élève de Louis Althusser (c’est ce que dit wikipédia) et vu les titres de sa bibliographie, il semble se situer dans le courant de l’histoire marxiste, très influent entre les années 1950 et 1980, sans jamais avoir été un courant dominant. D’ailleurs, dans le résumé que je prépare, je ne suis pas sûr de parler de l’historiographie marxiste, mais c’est un peu aussi parce que je ne la connais pas très bien, vu que leurs sujets de prédilections ne sont pas trop ma tasse de thé.

    Ben voyons….toute discipline qui veut poser des questions enrichissantes doit aussi examiner ses processus. C’est d’ailleurs souvent fascinant de le faire.

    Je n’aurais pas dit mieux.

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