Un village et des yeux bleus

Celle-là, elle me fait toujours sourire quand je la lis. Mettons-nous un peu en contexte. J’ai déjà, très brièvement à l’intérieur d’un billet qui l’était beaucoup moins, eu l’occasion d’évoquer le drame morisque. Population forcée au baptême en 1502, les morisques du royaume de Grenade étaient officiellement des chrétiens, et la plupart du temps (sauf assez rares convertis) étaient en fait musulmans en privé. Les autorités catholiques, évêques ou laïcs, tentaient de les amener à une véritable conversion. Parallèlement, en raison de la récente conquête du royaume de Grenade par les Espagnols (surtout les Castillans), le royaume vivait une véritable situation coloniale, où les morisques faisaient souvent figure de population exploitable à loisir. La situation explosa en 1568. Les morisques, à cette date, se révoltèrent, une révolte centrée autour de la chaîne de montagnes des Alpujarras, et qui dura trois ans. En 1569, l’ambassadeur d’Espagne en France, un ancien officier qui avait servit dans la région de Grenade, écrivait à son roi, Philippe II, pour lui faire part de son opinion sur la situation vécue par les morisques avant la révolte. Il y va entre autre de cette anecdote, bien connue des historiens qui s’intéressent aux morisques: un jour des villageois morisques des Alpujarras s’étaient plaints du prêtre qu’on leur avait envoyé. Récoltant les témoignages, il s’était fait dire par un morisque qu’il fallait retirer ce prêtre ou le marier « car tous nos enfants naissent avec des yeux aussi bleus que les siens » (1).

Au-delà de cette superbe image de l’humanité parfois crapuleuse des prêtres, ce qui me fait sourire, c’est surtout que l’anecdote n’est pas des plus crédibles. Je ne sais pas si Braudel et Tueller se sont posé la question, mais cette histoire d’yeux bleus ne tient pas vraiment debout. Au reste, ça n’enlève aucune valeur aux livres de ces deux historiens, car la situation reste parfaitement illustrée dans ses aspects sociaux. Mais posons, juste pour le plaisir la question suivante: dans un village où les enfants naissent généralement avec des yeux bruns, pourra-t-on détecter les abus sexuels d’un prêtre aux yeux bleus à la couleur des yeux des enfants nés plus de neuf mois après son arrivée? Peu probable.

De deux choses l’une: ou bien les yeux bleus existent déjà dans le village et alors les égarements du prêtre volage passeront inaperçus, ou à tout le moins ne laisseront pas d’indices dans les iris des petits chérubins. Ou bien les villageois ont tous les yeux bruns et c’est la même chose. Et cela parce que les gênes des yeux bleus sont récessifs. Croisés avec des gênes d’yeux bruns, ça donne toujours des yeux bruns. En supposant que les mamans adultères aient toutes un gêne brun et un gêne bleu (ce qui serait un sacré hasard d’hérédité), ça donnerait en moyenne environ 50% d’enfants aux yeux bleus. Bon, c’est peut-être suffisant pour que le prêtre se fasse coincer, mais c’est une situation improbable au départ, parce que pour que la présence du prêtre ait un effet remarqué, il faut aussi supposer qu’aucun, ou au moins presque aucun des époux de ces dames n’ait lui-même de gêne bleu, sans quoi les yeux bleus ne devraient pas être dans ce village une chose assez inhabituelle pour être remarquable.

Plus réaliste serait la supposition que UNE femme ait eu un gêne bleu et ait accouché d’UN enfant aux yeux bleus (une chance sur deux si le papa a des yeux bleus)… et que sur cette base nos morisques aient un peu extrapolé. Mais existe aussi l’amusante hypothèse que deux gênes bleus cachés dans le patrimoine génétique du village se soient rencontrés par hasard. Le prêtre aux yeux bleus qui passait par là, sans avoir jamais touché à la mère, a pu être ainsi victime d’un quiproquo (mais on se doute que les morisques n’attendaient qu’un quiproquo pour le chasser de chez eux à grands coups de pieds dans le c…).

Donc un enfant aux yeux bleus dans un village où ça ne se voit pour ainsi dire jamais, je veux bien. Deux c’est déjà un hasard assez gros. TOUS, ça tient de l’exagération rhétorique. Beaucoup, c’est déjà de l’exagération (ou un étonnant coup de dé).

(1) L’anecdote est rapportée par Fernand Braudel dans La Méditerranée à l’époque de Philippe II, t.2 (destins collectifs et mouvements d’ensemble, Paris, Armand Colin, 1990 (1966), p.521. Elle est reprise avec davantages de détails par James Tueller dans l’introduction de son livre, qui précise également l’identité de l’auteur de la lettre. TUELLER, James, Good and Faithful Christians, New Orleans, University Press of the South, 2002, pages 3 et 4.

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2 Réponses to “Un village et des yeux bleus”

  1. Julie Godin Says:

    En effet, il serait impossible que des mères aient le gène yeux bruns et le gène yeux bleus sans qu’une proportion semblable des hommes aussi aient ces deux mêmes gènes, si tout le monde vient essentiellement de la même communauté. Donc les yeux bleus n’auraient pas été si rares que cela.
    Par ailleurs, comme tu dis, même si toutes les femmes ont le gène yeux bleus et le gène yeux bruns, un père aux yeux bleus n’aura pas systématiquement que des enfants aux yeux bleus. Le père de mes enfants a les yeux bleus, et j’ai moi aussi le gène yeux bleus, mais seul un de mes enfants a les yeux bleus. L’autre a les yeux pers, comme moi.
    Peut-être s’agit-il simplement d’un effet imagé pour faire référence de façon puissante à une situation que l’on ne veut pas décrire en détails?

  2. Déréglé temporel Says:

    Oui, je pense que dans le fond, c’est plutôt ça.

    Le clergé de l’époque était assez peu exemplaire, même en Espagne où la situation était sensée être moins pire en raison de l’action de tout un bataillon de réformateurs. Le Concile de Trente a imposé une ligne de conduite plus contrôlée au clergé, mais en 1568 l’implantation des réformes était pour ainsi dire nulle. Même après, évidemment, le clergé n’a jamais pu être tout à fait à la hauteur des attentes. La paillardise d’un prêtre avec ses paroissiennes, particulièrement dans des populations vulnérables comme les morisques, n’est pas une surprise. Le rapporter en parlant de la couleur des yeux des enfants est une façon efficace de communiquer le problème sans employer les mots choquants et en frappant l’imagination.

    Mais je me demande à quel niveau la rhétorique a le plus joué. Lorsque le morisque s’est plaint à l’officier espagnol, ou lorsque l’officier espagnol a rapporté l’histoire au roi?

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