Une histoire trop souvent racontée

Voici, livrée en deux parties, une nouvelle que j’ai publiée dans la Revue Solaris #145 (Printemps 2003). Elle a été finaliste au concours Solaris 2002. Bonne lecture!

C’est dans un petit café peu fréquenté, où la musique est si douce qu’on n’en a pas conscience, à un ami intime de longue date, qu’on raconte une telle histoire. On hésite, on tergiverse, comme si le fait de la raconter était suffisant pour la prolonger d’une suite, comme si le fait de la taire y maintenait un rassurant point final. Mais par le diabolique jeu des associations d’idées, tout dans la conversation nous y fait penser; il est vrai qu’elle est troublante, et difficile à oublier. On éprouve alors le besoin, si humain, de se confier, de rire un peu de cette histoire absurde.

C’est alors que, sous le désir d’en rire, un sourire discret naît sur nos lèvres, et qu’on se lance enfin:

— Tu veux entendre une histoire un peu bizarre?

Oui, pourquoi pas? répond l’ami, interloqué par ce brusque changement de sujet.

C’est la deuxième fois que je la raconte.»

Haussement d’épaule curieux de l’ami, qui invite à poursuivre.

On hésite. On cherche à rassembler ses idées .

— La dernière fois que je l’ai racontée, c’était à un vieux bonhomme, dans une auberge, dans le nord, il y a un an. L’auberge était à peu près vide, et comme – tu le sais – je déteste manger tout seul dans un restaurant, je suis allé m’asseoir à sa table pour faire un brin de causette. Il m’a donné sa permission; je me suis dit qu’il devait s’ennuyer et être plutôt content que je sois là.

Me racontes-tu l’histoire ou la dernière fois que tu l’as racontée? ironise alors l’ami.

On sourit. On réfléchit à ce qu’on veut vraiment dire avant d’hasarder une réponse.

— En fait, je crois que l’idéal serait de faire les deux. Tu comprendrais mieux si je te racontais tout comme au vieux.

L’ami hausse de nouveau les épaules, signifiant cette fois: «comme tu veux, on a tout le temps. »

#

C’était l’hiver et le silence de l’auberge n’était troublé que par le crépitement des flammes. Je me souvient que leur chaleur me procurait une sorte de quiétude. C’est probablement pour cette raison que j’avais la parole aussi facile ce soir-là. Évidemment, au début, il y a eu cet inévitable moment de gêne, ce silence qui s’installe nécessairement entre deux personnes qui conviennent de se parler.

C’est moi qui ait parlé presque toute la soirée, mais c’est lui qui, le premier, a brisé le silence. En me parlant de la température. Il fit remarquer que celle-ci était particulièrement froide ce jour-là.

J’ai acquiescé:

— J’aime le froid, fis-je. Je ne sais pas pourquoi, ça me fait me sentir plus vivant, plus vif. C’est pourquoi que je loue souvent un chalet dans le nord. Je travaille presque tout l’été, réservant mes vacances pour l’hiver. En vacances, je loue toujours un chalet, au beau milieu d’une forêt de conifères, entouré de pistes de ski de fond. Il y a trois ans, j’y étais allé seul – j’y vais toujours seul ou avec très peu d’amis, parce que j’aime la solitude autant que l’intimité.

Le silence gênant était brisé. Bercé par le confort de l’auberge, et comme je détestais me taire en compagnie, j’enfilais les idées sans trop réfléchir. De son côté, mon interlocuteur aux cheveux poivre et sel était bon public; il s’effaçait, disparaissait presque sous mes mots, me laissant entièrement meubler le silence. D’un autre côté, il avait sans cesse cette expression discrète sur le visage qui me faisait comprendre sans le moindre doute qu’il m’écoutait avec intérêt et buvait mes paroles sans jamais s’en lasser.

— Je crois que je ne connais pas mieux comme endroit: les chalets sont très éloignés les uns des autres, mais les pistes sont quand même remarquablement bien entretenues, de sortes qu’on peut parcourir de grandes distances sans tracas et s’absorber dans ses pensées. La température était parfaite: pas trop de vent, un air froid et sec. Parfaite. J’aimais prendre des chemins différents chaque fois, quitte à me perdre de temps à autre.

C’est ainsi que j’ai fini par échouer près d’une vieille maison de bois, qui ne ressemblait pas tout à fait à l’architecture habituelle des chalets de la région, en général très uniforme. Elle était d’un style plus rustique, même si elle était plutôt grande, et ne semblait laisser sortir la chaleur d’aucune façon. Pas la moindre fissure dans les murs, peu de fenêtres, et petites. Je me suis dit que je devais être tombé sur la maison d’un ermite qui aimait le confort. La nuit approchait, alors j’ai frappé à la porte et demandé si je pouvais passer la nuit.

Mon hôte était un homme barbu aux cheveux noirs. Il était entre deux âges, mais plus pour très longtemps. Il avait beaucoup d’un ermite.

C’est rare que des gens passent par ici, me dit-il en me servant un bol de soupe chaude. Si je mourais, il faudrait des mois avant qu’on ne trouve mon cadavre. Peut-être même des années.

En disant cela, il m’a jeté un regard noir qui m’a fait frissonner. Il en eu un autre en direction de mes skis.

— Vous êtes venu au nord pour skier? m’a-t-il demandé.

Oui. ai-je répondu, ne voyant rien d’autre à ajouter sur le moment.

Mais mon hôte ne semblait pas s’attendre à ce que je poursuive.

— Voilà qui me rappelle une histoire que j’ai entendue. Il vint s’asseoir face à moi, les yeux perdus dans le vague: J’étais dans une auberge, et j’ai surpris une conversation à la table voisine. L’un des hommes racontait une histoire. Cela commençait par…

Soudain, comme frappé d’une idée, il s’est levé pour aller fouiller dans un tiroir, et en revint, tenant entre ses doigts un petit anneau d’argent.

— Il ne doit pas vous aller, remarquai-je en regardant ses gros doigts.

Il sourit:

— Vous avez raison. Je ne sais même pas pourquoi je l’ai. Il est à vous.

Et, ce disant, il m’a prit la main et m’a mit l’anneau dans la paume.

— Oh! non, gardez-le! ai-je dit, embarrassé. Ce n’est pas nécessaire.

Que voulez-vous que j’en fasse? Comme vous l’avez dit vous-même, je ne peux pas le mettre. Il n’a aucune valeur sentimentale, quant à sa valeur monétaire, je ne sortirai plus de cette forêt, alors je m’en moque. Et je pense que cela vous aidera à comprendre l’histoire.

Je ne comprenais pas. Je n’ai pas dit mot. Il a dû en conclure que je consentais.

— Alors, a-t-il reprit, cet homme, à l’auberge, disait: «J’aime le froid. Je ne sais pas pourquoi, ça me fait sentir plus vivant, plus vif. »

Pendant que l’ermite parlait, je me sentais tout à la fois inquiété et fasciné. Mon hôte était un conteur des plus remarquables, d’une expressivité impressionnante, variant les tons, sans jamais un faux écart, toujours juste. Mais il me semblait parfois que les accents qu’il empruntait auraient pu être les miens. Et dans tous ses détails, son histoire me correspondait. Une sourde angoisse me serrait l’estomac, tandis que dans mes mains je tripotais nerveusement l’anneau d’argent.

— Si je mourais, il faudrait des mois avant qu’on trouve mon cadavre; peut-être même des années.

J’ai sursauté. C’était dû au passage que mon hôte venait de citer. Mais aussi, sur une impulsion, je venais d’enfiler l’anneau à mon majeur, et de constater qu’il m’allait parfaitement.

L’homme poursuivait son histoire à un rythme qui m’était insupportable. L’histoire se rapprochait inexorablement du présent et rien dans le ton de l’autre ne laissait présager qu’elle allait s’y arrêter.

Chaque mot me torturait atrocement, emplissait ma tête, y prenait toute la place, s’imposait avec une incompréhensible évidence comme l’un de mes propres mots, que je n’avais jamais prononcé, mais qui était bel et bien le mien. Cet affreux paradoxe m’emplissait de confusion, et les mots se succédaient dans un martèlement incessant, si bien que j’avais l’impression qu’ils étaient criés.

Confusion, angoisse, douleur.

La panique me gagnait.

—Assez! Cessez cela!

Je voulais crier, je n’ai réussi qu’à émettre une plainte.

Et au même moment, sur le même ton, mon vis-à-vis a énoncé les mêmes paroles.

Je n’en pouvais plus. Je me suis levé pour me jeter sur lui, le secouer et l’obliger à se taire. Mais il continuait, ne réagissant à ma soudaine violence qu’en levant les poings.

Nous nous sommes empoignés. Il était plus fort que moi. Si je n’avais pas été dans un tel état de fureur, nul doute qu’il se serait débarrassé de moi avec la plus grande facilité. Même ainsi, je me débattais plus que je ne l’agressais. Et durant toute cette violence, il ne cessait de décrire chacune de mes actions, chaque détail de l’affrontement. Je ne sais comment j’y suis parvenu, mais je l’ai fait basculer. Sa tête a heurté le mur. Son cou s’est brisé. Je ne réalisais pas encore ce que j’avais fait, j’étais encore assourdi par ses paroles, et j’appréciais le soudain silence.

Je suis parti dans les instants suivants, résolu à mettre le plus de distance possible entre moi et ce lieu. Mes vacances ont pris fin là, et je ne suis plus jamais retourné dans cette région.

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7 Réponses to “Une histoire trop souvent racontée”

  1. Bagheera Says:

    wow, flippant…

  2. Julie Godin Says:

    Je trouve cette nouvelle très interessante.
    J’adore, ADORE les thèmes de répétition et de doppelganger….
    ce sont des motifs qui me fascinent dans la littérature.
    Je ne cesse de penser à « Bartleby the Scribener » de Melville, qui joue aussi beaucoup sur le dédoublement, la perte de contrôle face à un être-miroir…
    Je me dis, que ta nouvelle serait lue avec intérêt par Slavoj Zizek, un penseur qui puise souvent dans la littérature du mystère, SF, ou de la fantasy, qui adore Hitchcock, et en aurait long à dire sur ce récit.
    L’aspect répétition est aussi profondément Deleuzien…

  3. Déréglé temporel Says:

    Faudra que j’y jette un coup d’oeil à ce Deleuze. Tu me conseillerais quoi pour commencer?

    Sinon, dans le cas de cette nouvelle, il y a une inspiration directe de Jorge Luis Borges.

  4. Julie Godin Says:

    Tu devrais vraiment lire les nouvelles de Herman Melville….elles sont infiniment troublantes, surtout pour leur époque. Il y a un côté très sombre, très évocateur dans ses oeuvres mûres…les « Piazza Tales » contiennent des histoires d’automates, de doubles, d’inconscient (on parle ici bien avant Freud!). Je perçois de ce même climat dans ta nouvelle.

    Pour Deleuze, c’est un drôle d’oiseau.
    Je te dirais que « Différence et répétition » t’intéresserait sûrement, mais c’est un ouvrage très dense. J’ai eu plus de plaisir à lire « Mille plateaux » de Deleuze et Guattari: c’est un genre de jeux, de casse-tête, de spirale, de rhizome– ils disent dans leur introduction: « nous écrivons ce livre comme un rhizome. Nous l’avons composé de plateaux. Nous lui avons donné une forme circulaire, mais c’était pour rire. »
    Je te recommande d’ailleurs cette introduction, qui est une bonne porte d’entrée dans l’univers Deleuzien….

  5. Une histoire trop souvent racontée (suite et fin) « Temps et fiction Says:

    […] Temps et fiction Une porte à travers l’espace « Une histoire trop souvent racontée […]

  6. Déréglé temporel Says:

    OK, Julie, je vais essayer de jeter un coup d’oeil, et à Melville et à Deleuze, mais je ne promet rien, j’ai déjà assez de lectures à faire comme ça, tu sais ce que c’est.

  7. Le Cycle de Contremont « Temps et fiction Says:

    […] lu, mais qui m’a procuré de bons souvenirs d’enfance. Si j’étais intimidé quand j’ai publié chez Solaris, c’est entre autre parce que je venais de réaliser que cette revue était le repère de pas […]

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