Survol de l’historiographie française (1)

Bon, alors, j’avais commencé comme promis à écrire un survol de l’historiographie contemporaine française, mais je me suis aperçu en chemin que, même survolé, c’était long. Donc ce sera en deux morceaux. Vous remarquerez si vous lisez les notes de bas de page que je cite toujours le même livre, Les courants historiques en France. Il m’a servit d’aide-mémoire pour les notions apprises dans les cours et par la fréquentation des bouquins. Il est de surcroît assez bien fait.

 

Si on en croie Patrick Garcia, il faudrait remonter à juste après la Révolution française pour voir naître l’histoire contemporaine (personnellement, j’aurais tendance à remonter un peu moins loin, mais c’est des broutilles) (1). La question de l’époque, c’était de savoir comment comprendre ladite Révolution, coupure dans la continuité de l’histoire. Les historiens de l’époque appartenaient davantage à des courants littéraires et philosophiques, sans encore de prétention scientifiques. On les classifie comme romantiques (Jules Michelet) ou libéraux (Alexis de Tocqueville). Ce dernier est sans doute le premier à avoir tenté une approche de la Révolution comme continuité plutôt que comme une complète rupture (2). Il reste toutefois davantage un observateur sagace, un philosophe et un littéraire plutôt qu’un historien, et son oeuvre, ne touchant à l’histoire qu’occasionnellement, en témoigne.

Un tournant décisif apparaît avec l’histoire « méthodique« , dont on a beaucoup discuté le nom (celui de « positiviste » est encore très courant, même si pour Garcia c’est une erreur; et ici on va adopter son choix (3) ). Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, l’Europe intellectuelle gravite principalement autour de l’Allemagne toute nouvellement formée. C’est vrai également de l’histoire, dont les maître allemands vont influencer profondément les méthodes et dont vont souvent s’inspirer les principaux historiens français de l’époque. Le plus important est Léopold Von Ranke, spécialiste de la Réforme luthérienne, devenu emblématique du mouvement. Son ambition est de remplacer la philosophie par l’histoire comme discipline destinée à donner un sens au monde. L’histoire de Ranke se veut objective (quoi que très engagée en matière de nationalisme), factuelle, encyclopédique, technique et surtout vérifiable. La vérifiabilité impose le recours de plus en plus systématique à la note en bas de page. Elle est aussi la marque « scientifique » de l’histoire. On développe aussi pour cette raison les disciplines auxiliaires techniques: philologie, numismatique, etc… Chez les Français, on peut mentionner Fustel de Coulange comme l’un des principaux représentants de ce courant. L’aspect scientifique du courant méthodique trouve sa limite dans certaines expressions encore très littéraires souvent liées à un engagnement patriotique. Les historiens de l’époque sont également très engagés dans la pédagogie et la production d’une histoire « nationale » à l’intention de la jeunesse (4). L’histoire « méthodique » a produit beaucoup de livres encore lus par les historiens d’aujourd’hui, qui y trouvent des récits événementiels très détaillés (chose qui se raréfie par la suite) et quantité de sources imprimées très utiles.

La rupture avec ce courant se fait autour des années 1920 (l’impact de la guerre est décisif), et progressivement jusqu’à la seconde guerre mondiale, principalement par l’oeuvre des historiens français. Cette nouvelle manière de faire l’histoire s’incarne dans ce qu’on appellera L’école des Annales, du nom de la revue (les Annales) fondée par les deux principaux théoriciens du mouvement: Lucien Febvre (moderniste) et Marc Bloch (médiéviste). Cette première école des Annales (5) récupère beaucoup de concepts de la sociologie durkheimienne. La sociologie, depuis sa naissance à la toute fin du XIXe siècle, avait été en rivalité constante avec l’histoire. Febvre et Bloch vont contribuer à intégrer les outils sociologiques à l’histoire tout en assurant la spécificité de cette dernière en définissant son objet: « science de l’homme dans le temps ». Toutefois, cette intégration de la sociologie n’est qu’un élément d’un projet beaucoup plus ambitieux, celui d’intégrer les apports de toutes les sciences pertinentes (sociologie, géographie, ethnographie, économie, etc…). Les ambitions scientifiques des Annales sont plus élevées que celles du courant précédent, et vont jusqu’à prétendre essayer de dégager des « lois » du comportement humain. Entre autre chose, ils récupéreront à la sociologie durkheimienne la notion de « représentations collectives » (par exemple Bloch dans Les Rois thaumaturges) et élaboreront celle d’ « outillage mental » (Febvre a tenté de démontrer dans La Religion de Rabelais qu’il n’était pas possible d’être athée au XVIe siècle).

C’est aussi à cette époque que fait vraiment son apparition l’histoire économique. Ce sont d’abord les travaux de François Simiand, entre 1922 et 1932 (6), popularisés par Ernest Labrousse, puis ceux de Labrousse lui-même à partir de 1932, qui ouvrent la voie, mais il faudra attendre la fin de la guerre pour que l’histoire économique arrive à l’avant-plan.

Cette première génération des Annales sous le leadership de Febvre et Bloch sera remplacée par une autre placée sous celui d’un étudiant de Febvre: Fernand Braudel. Dans le contexte de l’après-guerre, les sciences économiques sont partout. La nouvelle génération d’historiens poursuit le projet d’intégration des sciences humaines, mais la sociologie cède la première place à la vogue de l’histoire économique. L’ambition scientifique franchit un nouveau pas avec l’élaboration (controversée) des méthodes d’histoire quantitatives dont l’objectif est de chiffrer l’histoire, ou au moins d’offrir des ordres de grandeur réalistes avec lesquels travailler. Emblème de ce projet, les travaux de démographie historique (7), mais aussi, par exemple Séville et l’Atlantique, de Pierre Chaunu, qui quantifie l’activité portuaire de l’un des ports les plus importants du XVIe siècle. L’accent mis sur les structures lourdes des sociétés permet de mettre l’accent sur l’histoire de longue durée (concept-maître chez Braudel, déjà préconisé par Labrousse). Si l’école française d’histoire était influente dès Bloch et Febvre, avec Braudel elle s’impose comme incontournable. Mais ce n’est vraiment qu’à la génération suivante qu’elle connaîtra le succès auprès du grand public.

 

 

(1) DELACROIX, DOSSE & GARCIA, Les courants historiques en France, XIXe-XXe siècle, Paris, Armand Colin, 2007 (2005), pp.11-95.

(2)Ibid pp.88-90

(3) Ibid. p.97.

(4) Voir le rôle de l’historien selon Ernest Lavisse, 1881, ibid pp.156-157.

(5) On parle souvent de L’école des Annales au singulier, mais cette revue connaîtra plusieurs mutations historiographiques, de sorte qu’on peut distinguer en fait quatre, voire cinq « écoles des Annales » selon les théoriciens.

(6) Ibid p. 269.

(7) Ibid p. 302. Un exemple de démographie historique que je connais bien est Géographie de l’Espagne morisque, par Henri Lapeyre, 1959, encore utilisé aujourd’hui, qui livrait pour la première fois des chiffres solides de la population morisque sur l’ensemble du territoire espagnol.

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2 Réponses to “Survol de l’historiographie française (1)”

  1. Hommage à un historien: Jaume Vicens Vives « Temps et fiction Says:

    […] l’occasion d’un congrès à Paris (1), il trouve parfaitement sa place dans la nouvelle historiographie française et s’en inspire volontiers. Ami de quelques éminents historiens français, notamment March […]

  2. Anniversaire statistique « Temps et fiction Says:

    […] d’hiver une petite hausse de fréquentation sur des billets traitant de sujets de base comme l’historiographie (faudrait d’ailleurs que je me botte le cul pour écrire la suite de celui-là… un […]

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