Relire la Genèse

Dans la foulée du billet d’hier, Deux innocents, où je disais que l’innocence, c’est quand on n’a aucun sens du bien et du mal, je propose maintenant une relecture personnelle de la Genèse en gardant ce détail à l’esprit.

La très sympathique Ève

Quand j’étais petit, pour ma première communion je me suis fait offrir une Bible en 365 histoires. J’ai dévoré l’Ancien Testament et j’ai arrêté quand ça a commencé à parler de Jésus, parce que Jésus ennuie. En lisant les histoires consacrées à la Genèse, je n’étais pas encore au courant de l’interprétation courante qu’on fait de cette histoire. Est-ce pour cela? ou parce que le choix de mot des auteurs reflétait des valeurs d’aujourd’hui, plus féministes? Quoiqu’il en soit, j’ai toujours trouvé le personnage d’Ève beaucoup plus sympathique que celui d’Adam. Ève a mordu au fruit défendu parce qu’elle était curieuse et indépendante, parce qu’elle était rêveuse et voulait être mieux. Adam a mordu au fruit défendu pour faire comme Ève, c’était un mouton sans caractère.

J’ai donc grandi avec deux interprétations de la Genèse dans mon esprit. La mienne, que je me suis forgée moi-même en lisant les premières histoires de ma Bible pour enfants. Et la version officielle, misogyne qui fait d’Adam une victime et de Ève une emmerdeuse idiote et dangereuse qu’il faut contrôler. Devenu adulte, je suis aussi devenu un intellectuel qui se pose beaucoup trop de questions, j’ai relu la Genèse dans une traduction destinée aux adultes cette fois (et donc soucieuse d’authenticité plus que de communication) et une troisième version a fini par se former.

Le fruit défendu

De nos jours, « fruit défendu » est une expression associée à l’érotisme. On imagine donc souvent, à tort, que le crime d’Ève et d’Adam, qui leur a valu d’être chassés du jardin d’Éden, fut de baiser. Eh bien non. Clarifions donc la notion. Il y a en réalité deux arbres dans le jardin d’Éden dont les fruits sont interdits, même si le texte mentionne l’interdiction explicitement pour le premier et seulement implicitement pour le second. Le premier est l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Le second est l’arbre de la vie. (Gen 2, 9 pour les arbres, Gen 2, 17 pour l’interdiction du premier, Gen 3, 22 pour l’interdiction du second – je suis allé chercher mes références ici). Il est intéressant d’ailleurs que la Genèse soit l’un des seuls livres saints, à ce stade de mes lectures (je suis loin d’avoir tout lu, je m’endors souvent avant d’avoir beaucoup avancé), à donner une esquisse de définition de ce qu’est Dieu, les deux arbres indiquant les deux attributs prêtés à la divinité: connaissance du bien et du mal, vie éternelle. Soit dit en passant, les versets 3, 22-24 sont cités au tout début du film La Fontaine et fondent le film de Aronofsky.

Le goûté et ses conséquences

Quoiqu’il en soit, c’est au fruit du premier qu’on goûté Adam et Ève. Présumément cru, mais j’imagine qu’ils ont pu s’en faire une bonne tarte aussi (mais ça prend plus d’un fruit, à moins que ce soit un gros fruit). Bon, de toute façon, c’est de la religion, donc il faut que ce soit cru (ah! le jeu de mot!).

«La femme vit que l’arbre était bon à manger et agréable à la vue, et qu’il était précieux pour ouvrir l’intelligence; elle prit de son fruit, et en mangea; elle en donna aussi à son mari, qui était auprès d’elle, et il en mangea.» (Gen 3-6).

La conséquence d’avoir mangé de ce fruit fut la perte du Paradis terrestre. L’interprétation métaphorique du texte pourrait donc être la suivante: le Paradis terrestre, c’est l’innocence, le fait de se situer hors du bien et du mal, de ne pas se casser la tête avec des dilemmes moraux et de ne pas se compliquer la vie. Dès lors que, grâce à (et non à cause de) la femme (et elle grâce au serpent, dont je laisse pudiquement à d’autres le soin de décider ce qu’il est), on connaît le bien et le mal, l’innocence est perdue et le bonheur qui y est rataché avec elle. Peut-on vraiment dire que c’est… un mal? Personnellement, a la place d’Adam, le premier choc passé j’en serais plutôt reconnaissant à Ève.

Évidemment, le texte dit aussi explicitement que l’homme doit dominer la femme, c’est la punition que Dieu inflige à cette dernière (Gen 3, 16). Suis-je moralement inconfortable avec ce verset? mais… mais… oui! « Moralement », le voilà le mot-clé! Car je ne suis peut-être pas Dieu, pas tout puissant et tout le tralala, mais je suis son égal en matière de connaissance du Bien et du Mal. D’ailleurs vu la faillibilité humaine en ce domaine, honnêtement je ne vois pas trop comment on pourrait avoir confiance en celle de Dieu. Je peux donc légitimement et en toute conscience estimer que la punition infligée par Dieu aux femmes est injuste et ne pas m’y conformer. Bon, ok, peut-être que l’auteur de la Genèse n’eût pas été d’accord avec moi sur ce dernier détail, s’il l’eût été pour le reste. Mais je suis un sale gosse désobéissant, sans doute davantage le fils d’Ève que d’Adam.

Un peu plus sérieusement, comme la perte du Paradis terrestre fut une prise de conscience, toute autre punition peut être interprétée dans le même sens. Or, la prise de conscience n’implique pas forcément le conformisme.

Je n’espère pas vraiment convaincre les religieux. J’aime juste les mythes… et jouer avec.

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9 Réponses to “Relire la Genèse”

  1. Mouma Says:

    Bon ben continue, c’est intéressant et j’ai hâte à la suite.

  2. Déréglé temporel Says:

    Quelle suite?

  3. Mouma Says:

    ah bon, je me demandais jusqu’où pouvait bien aller ce traumatisme de jeunesse, qui t’as bien profité. J’avais l’impression que tu étais sur une lancée. Je crois que Lulu a passé le livre en question à son plus jeune fiston. Seulement, elle a trouvé que les histoires étaient d’une telle violence qu’elle l’a caché presqu’aussi vite. Elle ne voulait pas le traumatiser et encore moins le mettre en contact avec autant de violence. (ceci dit comme ça, peut-être pour passer du coq à l’âne) Bref, elle trouvait le livre matière à censure ou si tu préfères matière à contrôle parental. Si ce n’était pas un livre saint, je me demande bien quel sort on pourrait bien lui réserver aujourd’hui.

  4. Déréglé temporel Says:

    Oh, je pourrais reparler de cette Bible en 365 histoires à l’occasion, c’est vrai que ça a été une des lectures marquantes de ma jeunesse, et les comparaisons avec la « vraie » Bible peuvent être amusantes, on sent que les auteurs ont eu des scrupules sur certains détails. Quant à la violence, c’est amusant comme les parents remarquent plus ces choses que les enfants (lesquels n’ont pas encore perdu toute innocence).

  5. hakuho Says:

    J’aime bien ta lecture de cette histoire de péché.
    Le bonheur d’un être qui est un genre de mouton sans questionnement n’est pas un bonheur qui nous semble le moindrement intéressant. Si on imagine l’état pré-lapsarien, un genre de béatitude qui ressemble à celle du bébé qui n’a aucune conscience du monde, on se demande si un tel état pas définition n’était pas justement fait pour être brisé.
    On peut lire le tout comme le récit de l’enfance des humains, de l’état du nourisson, alors que tout est fourni, l’adulte-tout-puissant veille à combler chaque pulsion, et le petit être se sent complètement choyé…
    et avec la maturité, l’enfant s’oppose à son géniteur, le défie, et du même coup perd son innocence car il acquiert la conscience.
    Le parent va punir, mais c’est l’enfant lui-même qui entreprend son explusion du paradis, et qui va se lancer dans un monde ou il va devoir tuer pour manger (gagner son pain), procréer, souffrir, et s’accrocher à un(e) partenaire afin de se sécuriser.
    Lorsque j’étais enfant ce qui me semblait le plus absurde, était qu’un dieu omniscient ait exprimé de la colère lorsque les humains ne faisaient que réaliser le scénario dont Dieu connaissait déjà le déroulement.

  6. Déréglé temporel Says:

    Pardonne ma question fort prosaïque, mais ça veut dire quoi, « pré-lapsarien »?

    Sinon je pense que tu as bien saisi en gros ma lecture. La métaphore de l’enfance est absolument pertinente, et d’ailleurs elle donne un peu plus de corps à mon affirmation qu’en définitive, on peut se considérer comme égal de Dieu en matière de morale et refuser son jugement.
    En somme ce texte a une beauté certaine dans sa méditation sur la condition humaine.

  7. Mouma Says:

    Si on pousse cette métaphore plus loin, pourrais-t-on dire aussi que Dieu personnalise le parent contrôlant qui n’accepte pas de voir ses enfants partir, désirant plus ou moins consciemment une main-mise totale sur tous les aspects de leur vie de leurs petits?

  8. hakuho Says:

    On pourrait aussi incorporer un angle plus bienveillant à l’histoire: le parent veut éviter la souffrance à son enfant, en le gardant ignorant de certaines réalités. Tant que l’enfant ne s’intéresse pas aux filles, il ne connaîtra pas sa première peine d’amour, tant qu’il croit à la tout-puissance du parent, il ne va pas souffrir des incertitudes de la vie (qui va payer le loyer? comment allons-nous nous nourrir? etc..). Je crois que tous les parents ressentent cette pulsion qui nous pousse à vouloir contrôler l’univers de notre enfant, jusqu’au jour ou on s’apperçoit qu’il faut lâcher prise, que ce contrôle est justement étouffant.
    Ce qui est intéressant, dans le récit biblique, tout comme dans le mythe de Prométhée (et Pandore, un genre d’Eve), c’est que le divin, le parent, le tout-puissant, n’accepte pas de partager l’accès aux connaissances, et se montre finalement jaloux et rancunnier, comme s’il avait préféré un/des disciples complètement dépourvus de pensée critique.
    Donc, pour reprendre notre analogie, on a accès à une attitude parentale plutôt pathologique, étouffante, celle contre laquelle justement les adolescents de rebellent en réclamant qu’ils ont « tout compris! »

    Pourquoi ce mythe du parent inflexible et jaloux est-il si puissant dans les cultures humaines? et n’est-il pas normal de voir dans l’humain qui se lance contre ce pouvoir–seul, insoumis, mais prêt à être puni– un héros?
    Ce mythe serait-il aussi un analogie du changement politique, alors qu’un ordre ancien est défié par celui qui a été nourri par un système, mais qui devient autonome et décide d’en saisir une part de pouvoir?
    L’être divin serait donc une figure de répression, de contrôle capricieux.

    Peut-être que pour que nous n’en voulions pas trop au dieu, le mythe blâme plutôt la femme (Eve, Pandore), alors que la structure d’interdiction et de punition est entièrement « divine. »

  9. Déréglé temporel Says:

    Faudra que je révise ma mythologie grecque. Je n’ai pas retrouvé (pas entier) le texte original du mythe de Pandore, mais mes recherches sur Internet m’ont appris qu’elle était l’épouse d’Épiméthée, ce que j’avais complètement oublié.
    Le mieux que j’ai trouvé est ici: http://www.kulturica.com/pandore.htm
    un texte sacrément plus misogyne que la Genèse. Peut-être la raison pour laquelle Pandore a une réputation plus sulfureuse qu’Ève.

    Il est intéressant aussi de voir les relecture contemporaines destinées aux enfants. J’ai vu un jour un dessin animé du mythe de Pandore, mais dans cette version, Pandore laissait à la fin sortir l’Espoir de la boîte, pour qu’il allège les malheurs qui s’étaient abattus sur le monde. D’une certaine façon, on peut dire que c’est un perversion du mythe, mais d’une autre cette relecture en dit beaucoup sur nous-mêmes.

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