La fin des temps – (1- partie historique)

L’intellectuel en devenir est obligé de se familiariser avec une flopée de mots aussi précis que hideux. Dans mon cas, l’un de ces mots est « eschatologie », particulièrement affreux tant par sa lamentable longueur que par sa ressemblance avec « scatologie », avec lequel il n’a toutefois pas grand-chose en commun. De la racine grecque eschatos, « le dernier », l’eschatologie est le discours sur la fin des temps. Bref, le seul rapport qu’on peut voir avec la scatologie, c’est que quand la fin du monde arrive, on est dans la merde. Mais, blagues à part, ce n’est pas tout à fait vrai puisque que la fin du monde est souvent rendue désirable dans les discours eschatologiques.

On trouve des manifestations de discours de ce type un peu partout dans le monde, mais ni la nature du discours, ni le degré d’importance dans la culture n’est universel. Certaines cultures peuvent privilégier un temps cyclique dans lequel la « fin des temps » n’est guère signifiante; quoique même les temps cycliques peuvent avoir leur eschatos, élément marquant la fin d’un cycle et le début d’un autre à l’identique.

Traditions eschatologiques occidentales

En Occident, il y a plusieurs traditions eschatologiques mêlées, qui chacune colore notre culture et notre imaginaire. La plus importante est d’origine judéo-chrétienne. La Bible est toute entière marquée par le discours sur la fin des temps. À cet égard, il faut dans l’Ancien Testament accorder une importance particulière au livre de Daniel, qui contient des prophéties sur le devenir du monde, à travers les rêves de Nabuchodonosor interprétés par le prophète Daniel. Le rêve du colosse aux pieds d’argiles (chapitre 2 – mais ce n’est qu’un exemple parmi plusieurs renfermés dans ce livre ) a marqué toute la réflexion du moyen âge sur la fin des temps, surinterprété pour tenter d’y comprendre l’histoire passée et à venir.

Dans le nouveau testament, il y a bien sûr l’Apocalypse, mais il y a également les évangiles, qui annoncent la fin des temps (Mathieu chapitre 24, Marc 13 et Luc 21), la ruine de Jérusalem et l’avènement du royaume de Dieu. On ne peut pas comprendre l’histoire de l’Occident entre le IIIe et le XVIIIe siècle sans tenir compte de cette annonce de la fin des temps, du climat d’attente qui l’accompagne. Tour à tour, sur toute la période avec des temps forts et des temps faibles, il se trouve des gens pour guetter les signes de l’avènement de Dieu, lequel est parfois craint, le plus souvent espéré, car il doit apporter avec lui la fin des malheurs et le début d’une ère de félicité. Mais il n’y a pas que théoriciens, il y a aussi ceux qui cherchent à être acteurs de la fin des temps. (1) La croisade est certainement la plus spectaculaire des manifestations eschatologiques qu’on ait connu, mais on trouve quantité d’autres phénomènes qui s’en nourrissent, notamment ces phénomènes si proches de la croisade que sont les pèlerinages et les missions.

Puisée dans des traditions pré-chrétiennes, probablement celtique, mais les hypothèses restent ouvertes, puis christianisée par les auteurs du moyen âge, la légende arthurienne contient des prophéties sur le retour d’Arthur, roi providentiel, censé revenir dans un futur tourmenté. La figure du roi caché est encore un signe qu’on retrouve sous diverses formes dans le monde. Arthur en est l’avatar le plus important en Occident. Il ne faut pas y voir seulement une légende triviale. En effet, au moins jusqu’au XVIe siècle, les prophéties attribuées à Merlin sont prises au sérieux par les élites occidentales qui les étudient et les interprètent avec un sérieux qui a de quoi surprendre le lecteur d’aujourd’hui.

Dans une moindre mesure, mais ça vaut la peine d’être mentionné pour la suite de cette chronique, la mythologie scandinave possède son propre discours eschatologique, dans l’affrontement final entre dieux et géants, Ragnarok. Mort des figures majeures du panthéon, destruction du monde et de l’humanité, puis sa recréation par les deux uniques survivants, homme et femme, qui repeupleront un monde redevenu habitable et fertile (2).

Les discours eschatologiques annoncent toujours une fin, jamais un vide. Le vide semble être une chose impossible à concevoir pour l’imaginaire humaine. Après l’eschatos, on trouve toujours une ère informe, plus ou moins intemporelle (… Les manifestations eschatologiques millénaristes anoncent souvent une ère de 1000 ans), guère définie autrement que par des notions de bonheur, justice, régénération. Il faudrait ajouter: l’union, motif particuièrement important de l’eschatologie chrétienne pour une chrétienté qui souffre de sa désunion politique, mais qu’on retrouve aussi dans l’eschatologie arthurienne, dans la personne d’un roi unique.

Les motifs eschatolgiques introduisent aussi dans les mentalités une attitude d’attente (à ne pas confondre avec la passivité), une aspiration à l’union et la mobilisation et fournissent un sens au monde, incarné dans le moment final, jouissif, orgasmique, qui départage le Bien et le Mal.

L’eschatologie défini le monde dans lequel on vit comme un équilibre précaire, appelé à être brisé. Ce bris appelle l’affrontement, duquel doit résulter un ordre restauré, plus stable que le précédent.

Profondément ancrés dans nos imaginaires, ils n’ont pas disparus. Ils se sont transformés avec leur époque, mais on peut se demander à quel point les utopies socio-politiques et techno d’une part et les catastrophismes annociateurs de la fin du monde d’autre part ne sont pas des manifestations, dans la forme et/ou dans le fond, d’un même phénomène.

Là où les eschatologies ne se sont pas transformées, elles se sont sublimées. Ce sera le motif de l’article de demain qui parlera des liens entre le discours eschatologique et la fantasy.

(1) C’est d’ailleurs là l’inquiétude transmise par Bill Maher dans Religoulus. Maher souligne que pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’homme a véritablement les moyens de provoquer la fin du monde. Or, les motifs eschatologiques ont déjà démontré à travers l’histoire leur propension à se réaliser. Il faut donc voir dans les prophéties bibliques des prophéties autoréalisatrices, raison pour laquelle les croyants sont dangereux lorsqu’ils sont au gouvernement.

(2) Régis BOYER signale qu’on peut voir dans ce dernier motif une influence chrétienne tardive, mais qu’il n’y a en revanche pas de preuve de cette assertion. Certains arguments permettent d’admettre qu’il s’agisse d’un motif ancien. En définitive, Boyer ne tranche pas en faveur de l’une ou l’autre solution. (BOYER, Régis, Les Vikings, , Paris, Perrin, 2002, p.352). Accessoirement, on peut trouver Voluspa en ligne, traduit et commenté, le principal texte à évoquer Ragnarok. Je le signale ici pour les éventuels amateurs, mais je n’ai pas pris le temps de le lire.

Références générales:

DELUMEAU, La Peur en Occident, Paris, Fayard, 1978, principalement le chapitre 6, « L’attente de Dieu », pp.259-303.

DUPRONT, Alphonse, «Croisade et eschatologie», dans Du sacré, Paris, Gallimard, 1987, pp.288-312.

FLORI, Jean, L’islam et la fin des temps, l’interprétation prophétique des invasions musulmanes dans la chrétienté médiévale, Paris, Seuil, 2007, 444 pages.

Publicités

Étiquettes : , , ,

4 Réponses to “La fin des temps – (1- partie historique)”

  1. La fin des temps - ( 2 - fantasy et eschatologie) « Temps et fiction Says:

    […] Temps et fiction Une porte à travers l’espace « La fin des temps – (1- partie historique) […]

  2. Darwin Says:

    Super intéressant ! Dans le sens de ce que tu écris, les mondes idéaux des anarchistes et des communistes seraient des forme d’eschatologie.

    «les prophéties attribuées à Merlin sont prises au sérieux par les élites occidentales qui les étudient et les interprètent avec un sérieux qui a de quoi surprendre le lecteur d’aujourd’hui»

    Nostradamus, les Mayas et 2012… doit-on vraiment s’étonner ?

    Je cours lire la suite…

  3. Déréglé temporel Says:

    « Dans le sens de ce que tu écris, les mondes idéaux des anarchistes et des communistes seraient des forme d’eschatologie. »

    Ça y ressemble en tout cas sur le papier. Les structures y sont, et la vision marxiste de l’histoire n’est pas sans rappeler celle des chrétiens: depuis le paradis terrestre (le communisme primitif) au millenium (le communisme) à venir. Cette prétension marxiste à connaître l’avenir est assez singulière (à sa décharge, à l’époque la sociologie avait des prétensions scientifiques, au sens des sciences pures, ce qui implique de dégager des lois et de pouvoir faire des prédictions).
    C’est encore plus clair dans le nazisme hitlérien, et son reich censé durer mille ans.
    Dans les deux cas, on peut aussi observer le pouvoir mobilisateur des motifs eschatologiques.

    « Nostradamus, les Mayas et 2012… doit-on vraiment s’étonner ? »

    Héhéhé… il y a de l’idée. Mais ça dépend aussi des facteurs de comparaison. Qu’on ait cru que Merlin ait été un personnage historique, à la limite, passe encore. Mais il n’y a pas beaucoup de monde, dans les élites occidentales d’aujourd’hui, qui ajoute ouvertement foi à Nostradamus ou aux prédictions pseudo-mayas. Alors que l’équivalent serait, pour rester dans ton analogie, qu’un doctorant en géologie soutienne une thèse basée sur le calendrier maya sans que ça ne choque personne, ou que Sarkozy commande une étude de Nostradamus à ses analystes pour déterminer la politique de son mandat, tout en étant approuvé par plus de 50% des Français dans cette mesure.
    Fort heureusement, on n’en est plus/pas encore là.

  4. Darwin Says:

    C’est vrai que tu parlais des élites. Mais, on a déjà entendu parler de présidents qui consultaient des astrologues avant de prendre des décisions (voir http://charlatans.info/superstitions.php). Je ne serais pas surpris du tout que ce soit la même chose pour Nostradamus et les Mayas… Mais, tu as raison, ils le cacheraent !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :