La fin des temps – ( 2 – fantasy et eschatologie)

Suite du billet sur l’eschatologie en Occident.

Il est remarquable quand on se familiarise avec les motifs des discours eschatologiques de voir combien les poncifs de la fantasy les reflète fidèlement. Tant dans les discours que dans les formes de ses manifestations.

Prenons Tolkien, remarquable à tous égard en ce sens. On retrouve chez lui les trois influences mentionnées plus haut. Un univers dominé par un Dieu tout puissant entouré de créatures surnaturelles (équivalentes aux anges) et contre lequel s’est dressé l’un de ses serviteurs (Satan, donc). La lutte entre le Bien et le Mal. Une lutte qui prend une double forme: Quête d’un petit groupe qui les ramène à un lieu qui symbolise tout le commencement (le feu où fut forgé l’anneau), quête assimilable à un dangereux pèlerinage; une vaste croisade qui unira les Peupes libres sous la férule d’un roi providentiel, ressurgit de l’anonymat où il était, démontrant son identité grâce à une épée magique. Le tout sous la direction d’un personnage (Gandalf) dans lequel on a voulu voir, selon les analystes, des traits de l’archange Gabriel (l’annonciateur), de Odin ou de Merlin. Un affrontement final désespéré. La défaite eût été la fin du monde, mais la victoire, de toute façon, est la fin d’un monde: les elfes quittent la Terre du Milieu qu’ils laissent en héritage aux humains, une nouvelle ère commence, dans laquelle l’ordre a été rétabli.

Guy Gavriel Kay, qui a fait ses armes dans la collaboration du Silmarillion, emploie lui aussi des motifs eschatologiques dans  la Tapisserie de Fionavar, trilogie qui répond aux poncifs de la fantasy, héritière directe et assumée de Tolkien, avec ses quêtes, ses prophètes, son union des peuples et sa croisade. Aucun besoin ici de signaler ses emprunts aux mythologies celtique et nordique, ils sont trop flagrants. Signalons toutefois la nature remarquable du Mal, Rakoth Maugrim, étranger au temps, dont la nature même trouble l’ordre naturel.

On retrouve dans la Tapisserie comme dans La Roue du temps de Robert Jordan un motif symbolique fréquent en fantasy, celui des sceaux qui retiennent le Mal. Ce dernier n’est que prisonnier, et le récit commence ou est rythmé par  le bris des sceaux, la disparition du dernier d’entre eux étant annonciatrice de l’affrontement final. Chez Jordan, comme chez Eddings (La Belgariade) ou tant d’autres, on trouve aussi le roi caché, homme providentiel destiné à mener la croisade finale.

Chez ces deux auteurs encore, et on pourra y ajouter Georges R. R. Martin (A Song of Ice and Fire) (1), un motif typique de la croisade médiévale, celui de la difficulté de l’unification des royaumes, aux prises avec de triviales querelles intestine tandis que le véritable ennemi se prépare à frapper.

Gromovar, il y a quelques temps, regrettait dans un billet que tous les romans fantasy (ou presque) racontent la même histoire. Un regret que j’ai tendance à partager, mais nonobstant mes goûts et les siens, j’ai le sentiment que c’est justement une raison du succès actuel de la fantasy. Sans nier l’influence de Tolkien, évidente, lui attribuer l’ensemble du phénomène me paraît réducteur. Je me demande si on ne voit pas là l’expression d’un besoin parfaitement exprimé par ces codes, qui répondent à la quête de sens d’une manière familière et rassurante. Pour autant, que cela ne serve pas d’excuses à des auteurs sans imaginations: Ursula Le Guin au moins aura démontré qu’on peut lier ces motifs à une toile originale.

Dans Terremer, par ailleurs surtout inspiré de culture polynésienne, on retrouve également des motifs familiers: une quête sensée amener une ère de paix au monde, un roi caché providentiel. Le tout est présenté au fil d’histoires semi-indépendantes, toutes en douceur et en intimité. Ici, toutefois, ni croisade ni Ragnarok. Tout au plus quelques affrontements magiques. Mais je parlerai probablement de cette série plus en détail dans un billet à venir.

D’ailleurs, le motif eschatologique n’est nullement obligatoire à la fantasy. Il y a quantité de livres du genre, bons ou pas, pour le prouver. C’est plutôt probablement que c’est un genre qui se prête particulièrement bien à de tels motifs. D’autre part, on les retrouve bien en-dehors de la fantasy (écartons ici le space-opéra, trop proche du genre) : le cinéma hollywoodien en produit à la tonne, à coup de menaces nucléaires et de manichéisme.

Je termine la rédaction de ce billet et je réalise tout d’un coup que je ne retrouve presque aucun motif eschatologique dans la fantasy québécoise que j’ai eu l’occasion de lire. Un tantinet dans Rochon, peut-être, un peu dans quelques séries jeunesse lues il y a longtemps. Mais n’exagérons rien, je n’ai pas lu tant que ça, et les grandes séries ambitieuses de ces dernières années (Amos Daragon, les Chevaliers d’Émeraude) me sont encore étrangères et je les soupçonne fort de jouer du grand dérangement cosmique. Enquête à venir, mais dans longtemps longtemps. Pas beaucoup de temps pour lire pour le plaisir en ce moment, malheureusement.

(1) Et tant d’autres auteurs. Je ne cite là que des exemples super connus et que j’ai lu, mais il y en a en fait à la floppée. C’est bien pour ça que ce sont des poncifs.

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9 Réponses to “La fin des temps – ( 2 – fantasy et eschatologie)”

  1. Déréglé temporel Says:

    Et pis tiens, j’aurais pu parler de Harry Potter aussi…

  2. Arkalys Says:

    Y’a aussi Feist, dans les chroniques de Krondor, qui met deux fois son monde en danger, d’abord avec la menace extérieure d’un peuple inconnu, puis avec une menace plus insidieuse, des « ennemis intérieurs » qui sont au service de maîtres mystérieux. Je veux pas vous gâcher le livre.
    Évidement, Feist propose de la fantasy classique : des elfes, des nains, un ou deux peuples plus exotiques, l’apprentissage de deux jeunes hommes appelés à un destin prodigieux, des nobles la campagne qui découvrent les intrigues politiques de la capitale et qui doivent y faire face sur fond de menace de fin du monde…très agréable à lire pour celui qui ne sait pas par où commencer la fantasy

  3. Déréglé temporel Says:

    J’avais commencé à lire Feist, et je ne suis pas allé bien loin. Tout, dès le début, respire la fantasy sans grande originalité, toute imbibée de donjon&dragons, cumulant les clichés à la tonne. Le genre à mettre un monstre « parce que » et à écrire des phrases comme « il essaya de le frapper, mais manqua son coup » (« il roula un sur son D20 » un coup parti?). Peut-être que ça s’améliore quand on lit plus loin, mais sur la base du début j’avoue ne pas comprendre son succès.

  4. Arkalys Says:

    Oui, ça s’améliore…Et heureusement, car comme tu dis, on dirait presque une novélisation alimentaire de D&D ou Warcraft, au début. Heureusement, le monde gagne en profondeur, certains personnages fort sympathiques s’étoffent ou apparaissent, et finalement, c’est pas si mal (notamment les deux tomes ou Pug est plus âgé, donc le 3 et le 4)

  5. Darwin Says:

    J’ai lu Amos Daragon (pas trop mal…) et les Chevaliers d’Émeraude (yark, même si je les ai tous lus) et le modèle s’y adapte très bien.

    Et, tu as raison, Harry Potter aussi.

  6. Darwin Says:

    Si les séries du genre t’intéressent, je te recommande davantage qu’Amos Daragon et les Chevaliers d’Émeraude les séries de Robin Hobb. J’ai vraiment beaucoup aimé et ai même terminé ces séries en lisant en anglais, car les derniers livres n’étaient pas encore traduits. J’ai lu les trois premières mentionnées à http://fr.wikipedia.org/wiki/Robin_Hobb.

    Autre série intéressante que j’ai aussi terminée en anglais récemment : http://fr.wikipedia.org/wiki/L'Épée_de_vérité. C’est un peu long et je ne pouvais oublier que l’auteur est libertarien (ça paraît dans son idéal de justice, mais il n’y a pas de prosélytisme comme tel) ! Certains passages sont palpitants…

  7. Darwin Says:

    Tu dois aussi connaître À la croisée des mondes de Phillip Pullman. Ça, c’est vraiment de première qualité. Le premier livre a été porté au cinéma sous le titre La boussole d’or.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/À_la_croisée_des_mondes

    Je viens de réaliser que l’auteur a écrit trois nouveaux livres ! De la lecture en perspectives !

  8. Déréglé temporel Says:

    J’ai bien lu – et apprécié! – la Croisée des Mondes. Je ne connaissais pas l’existence de la seconde trilogie, j’avoue être un peu circonspect, bien que Pullman ne m’ait jamais déçu (j’ai aussi lu les Sally Lockart).

    L’épée de vérité, je ne connaissais pas. J’ajoute à ma liste (la fameuse liste 😉 )
    Les séries de Robin Hobb, par contre, j’en ai beaucoup entendu parler. Ça aussi c’est sur la liste depuis un bon moment déjà.
    Les deux autres séries, j’en parlais plus parce que je me posais la question pour la fantasy québécoise, qui semble avoir quelques originalités propres. Mais j’ai entendu tellement de mal des Chevaliers d’Émeraude que je pense que je vais passer mon tour.

  9. Darwin Says:

    «j’ai aussi lu les Sally Lockart»

    Euh… ben moi aussi ! 🙂

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