Commémorer et célébrer

Il semble que la reconstitution de la bataille des Plaines d’Abraham et le bal masqué voué à l’accompagner seront finalement annulés. Et il aura fallu cet annonce pour que finalement je réalise que dans le fond, je préfère ça comme ça. C’est que je suis sensible aux arguments des deux partis. On ne célèbre pas une défaite, disent les opposants; ce n’est pas une célébration, mais une commémoration, rétorquent les partisans.

Je suis sensible à cette distinction, que je trouve importante. Mais il me semble qu’il y a un peu d’hypocrisie dans cet argument. Le ton donné à l’événement, festif, laissait l’impression qu’on allait donner le nom de commémoration à une célébration.

André Pratte, pour sa part, voie dans l’opposition à la « commémoration » un refus des Québécois de leur histoire et de leur héritage britannique. Personnellement, et tout souveraniste que je soie, je reconnaît bien volontier cet héritage britannique comme part de ma culture et de ce que je suis. Non seulement je le reconnais, mais je le revendique comme une richesse. En effet, ça paraît digne d’être célébré. Mais il m’apparaît particulièrement inapproprié de le faire à l’occasion de l’anniversaire de la bataille des Plaines d’Abraham. C’est évoquer les événements de la suite de l’histoire pour justifier un acte de conquête violent. C’est de mauvais goût. Viendra-t-on nous dire aussi que notre héritage britannique devrait nous faire célébrer le rapport Durham et ses ambitions assimilationnistes?

Par analogie, la Conquête espagnole de l’Amérique du Sud a mis à la disposition des Amérindiens et des Métis de cette région du monde un univers culturel d’une grande richesse qui est venue se mêler à ce qu’ils ont pu préserver de leur patrimoine d’antan (beaucoup plus que ce qu’on soupçonne). Devraient-ils pour autant célébrer Cortés, Pizarre et les autres? Si la Conquête a créé un bouillon de métissages qui a donné une culture riche à l’Amérique latine, elle a aussi eut un prix en sang et en vexations qu’il ne faudrait pas oublier.

L’exemple est plus extrême que ce qui s’est passé ici. L’ampleur du territoire et de la population concernés et des massacres qui eurent lieu est nettement plus marquée dans le cas de l’Amérique latine. Cependant, le principe est le même. Qu’on célèbre notre héritage britannique est une chose. Qu’on le mette en lien avec la Conquête en est une autre.

Aussi je ne peux pas recevoir les arguments de Pratte. Au passage, je note que bien qu’il défende l’idée d’une « commémoration », c’est bien d’une « célébration » qu’il se fait le défenseur, ce qui me paraît inapproprié. Il ne s’agit pas de nier quoi que ce soit de notre histoire ni d’en offrir une version misérabiliste, mais au contraire de faire preuve de discernement: n’est-on pas capable de dénicher dans notre histoire des événements plus représentatifs de l’appropriation de la culture britannique par le Québec?

Soit dit en passant, les réactions du Canada anglais à la nouvelle de l’annulation me confirment dans mon impression qu’il fallait l’annuler et même me réjouissent. C’est un sentiment mesquin de ma part, je l’avoue. Mais l’extrême émotivité exprimée, la colère et l’humiliation qui transparaissent des réactions montrent bien que là-bas, on n’attendait pas qu’un pittoresque événement touristique, ni une sobre commémoration, mais la célébration de la conquête. Qu’on soit fédéraliste ou souverainiste, il n’est pas mauvais de passer le message que nous ne sommes pas un peuple vaincu. Le Canada n’est pas sensé reposer sur la victoire d’un peuple sur un autre, mais il reste encore du travail pour que ce principe entre dans les mentalités.

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3 Réponses to “Commémorer et célébrer”

  1. Mouma Says:

    Dans toute cette argumentation que j’ai lu en faveur de cette « commémoration » figure celle de la supposée tolérance anglaise face aux institutions françaises comme le droit civil et le notariat qui ont pu continuer sous la gouverne britannique. Mais, à mon avis, Pratte et ses amis commettent une grossière erreur historique. Les Britanniques n’étaient pas tolérants. Dès 1763, avec la Proclamation, ils avaient prévus l’assimilation complète des canadiens français. La préservation du fait français s’est fait grâce à l’obstination profonde et au refus des institutions anglaises des canadiens français. Devant un tel mur, les Anglais n’ont pas eu d’autre choix que de conclure l’Acte de Québec. S’il y a une chose à célébrer pour les Québécois, c’est bien plutôt cet acte qui a su préserver leur culture. Les Acadiens, eux, ont eu moins de chances: c’est le grand dérangement qui fut leur lot. Alors, pour moi, célébrer la bataille des plaines d’Abraham, c’était comme célébrer à la fois le génocide acadien et la tentative d’assassinat de l’âme française.

  2. Louis-Philippe Lafontaine Says:

    Bien d’accord avec la fin de votre texte. « Il n’est pas mauvais de passer le message que nous ne sommes pas un peuple vaincu. » En effet! Rappelons-leur que nous existons, que nous tenons à notre histoire et que nous ne plierons pas!

    Dernièrement, le National Post a écrit que le gouvernement fédéral aurait dû obliger l’événement à se produire et le protéger avec la police s’il le fallait… Je crois qu’on commence à voir le vrai visage de certains grâce à cet événement!

  3. Déréglé temporel Says:

    Tiens, j’ajoute en commentaire une réflexion qui m’est venue à l’instant: dans le fond, la polémique qui a mené à l’annulation de l’évènement c’est avérée être une commémoration bien plus efficace que n’aurait pu l’être l’événement lui-même. Pour participer au débat, les partisans des deux côtés ont produit pas mal d’articles dans la presse présentant la bataille et ses suites sous des angles très diversifiés, ce à quoi on n’aurait pas eu droit si l’évènement c’était déroulé dans le calme.
    À méditer.

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