Pourquoi a-t-on cessé de danser?

Je ne sais pas si vous avez déjà remarqué, mais je suis un mordu de danse. De danse sociale essentiellement. Danser tout seul, c’est bien, mais ça ne se compare pas avec la danse en couple, à la sensation de connection physique et psychique qu’on établit avec une partenaire.

Si vous avez déjà remarqué ça, vous avez sans doute été aussi assez perspicaces pour noter que je suis féru d’histoire et de questionnements historiens. C’est même un peu au coeur de ma formation. D’où déformations professionnelles. Notamment l’une qui est de toujours me demander, « mais d’où vient que? »

Depuis que j’ai commencé à danser, la question me turlupine régulièrement. Pourquoi les gens ont-ils cessé de danser en couple? Bon, certains ont continué, mais si peu. À l’échelle de la société, c’est presque négligeable. La mode actuelle est-elle un retour en grâce? Se redirige-t-on vers une pratique largement diffusée, au lieu de l’ambiance de petit milieu, de clubs selects actuelle? Je n’en sais rien.

La question demeure: pourquoi a-t-on cessé de danser?

J’ai posé la question autour de moi à quelques reprises. J’ai eu des réponses très diversifiées. Ça pourrait faire l’objet d’un travail de recherche particulièrement intéressant, avec questionnement philosophique et social et une problématique méthodologique assez épineuse. Mon doctorat fini, ça pourrait être un projet intéressant qui me changerait du XVIe siècle espagnol.

Échantillon des réponses obtenues:

C’est la faute au disco / au twist: La réponse la plus fréquemment obtenue est encore d’accuser une mode musicale, en général le disco (le twist est une variante du même argument) qui privilégie une danse individuelle. La fièvre du disco aurait entraîné les foules à la danse individuelle et ils auraient perdu l’habitude de danser en couples. La danse de couple ainsi reléguée à une activité de grabataires aurait vu ses techniques tomber dans l’oubli le temps d’une mode.

L’explication est amusante, mais guère satisfaisante. Au mieux, elle peut poser une chronologie. L’ennui, c’est que danser solo ou en couple ne dépend pas vraiment de la musique. Il est parfaitement possible de danser en couple sur de la musique disco. Aussi, le fait que la mode ait voulu qu’on danse individuellement sur cette musique plutôt qu’en couple est davantage le symptôme d’un phénomène déjà à l’oeuvre plutôt qu’une cause du même phénomène.

L’expérimentation musicale ne se prêtait plus à la danse sociale: Je crois bien que c’est l’hypothèse la plus récente que j’aie entendue. En gros, c’est que les genres musicaux à la modes n’étaient tout simplement « pas dansables » et auraient rélégué tous les styles « dansables » au rang de « musiques de vieux » et la danse en couple avec eux.

Bon. C’est vrai que danser sur « Dark Side of the Moon », en couple, faut être motivé (quoique…). Mais en même temps, je suis un peu sceptique sur la théorie que pendant un laps de temps significatif, TOUTES les musiques à la mode auprès des jeunes aient été « indansables ».

C’est la faute à l’individualisme: Ça paraît logique. L’individualisme privilégie de faire les choses par soi-même et seraît donc incompatible avec une danse à plus que un. Voire. En quoi l’individualisme empêcherait-il de passer un moment agréable en compagnie d’une personne du sexe opposé? La connection des partenaires serait-elle une insupportable entrave à la liberté individuelle? Pas complètement impossible, mais je reste sceptique.

C’est générationnel: Je pense bien que l’une des plus longues conversations que j’ai eu sur le sujet portait sur cet argument. Simple comme bonjour en apparence: les jeunes ont dédaigné la danse en couple parce que c’était un truc de vieux, celui de leurs parents. Tout le monde peut plus ou moins attesté avoir vu un peu cette attitude autour de lui. Les préjugés contre la danse sont encore nombreux. La part de vérité de l’argument paraît donc indéniable. Il nous renvoie en revanche à une autre question: pourquoi cette génération et pas une autre? Pourquoi les générations précédentes n’ont pas délaissé la danse, alors que celle de mes parents le faisait? À cela, je me suis fait objecter qu’on ne dansait pas avant. Si si, vous avez bien lu. Mes arrières-grand-mères ne dansaient pas, ou fort peu. La désapprobation publique pesait sur les danseurs, qui s’adonnaient à cette activité de dépravés. C’était l’époque de la loi des curés. Très intéressante objection. Mais elle s’inscrit dans le contexte très particulier du Québec de la première moitié du vingtième siècle. En d’autres lieux, cette objection me semble perdre de sa pertinence. Or, la désaffection de la danse de couple, et sa récente remise au goût du jour, paraissent être des phénomènes touchant l’ensemble de l’Occident.

Alors?

Vous en pensez quoi? Pourquoi a-t-on « cessé » de danser?

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14 Réponses to “Pourquoi a-t-on cessé de danser?”

  1. Arkalys Says:

    Et si c’était parce que ceux qui aiment danser avaient surtout envie de briser les « règles » qui régissent la danse et qui les embarrassaient peut-être (pas, mouvements codifiés…), se satisfaisant de se trémousser tout seul, libre de toute contrainte ? Du coup, plus de danse à deux, l’absence de règles rendant relativement difficile la danse en couple ?

  2. Canelle Says:

    mon hypothèse, c’est tout simplement que c’est trop bête d’attendre de trouver un partenaire pour avoir le plaisir de danser. Ergo, je danse seule. Valà.

  3. Déréglé temporel Says:

    Deux commentaires intéressants.

    @Canelle: ce problème est très fréquent. J’en entends souvent parler. Mais il n’est qu’en partie fondé: je n’ai eu personnellement à attendre personne pour prendre mes cours de danse. Avec les rotations, tout le monde peut danser. Et après ça, je n’ai qu’à me rendre dans les soirées pour trouver quelqu’un avec qui danser.
    Mais ça, peu de gens le savent. Il y a donc un problème de perception. Et la perception, c’est important.
    Mais ça explique mieux les difficultés qu’on a à ressusciter la danse de couple que les causes de sa quasi-mort.
    Dans une société qui conserve intacte la culture de la danse, personne n’a besoin d’attendre un partenaire. On suppose que tout le monde connait au moins les rudiments de la danse.
    En Argentine où la culture du tango est toujours vivante, on danse le tango partout. Ça ne veut pas dire que tout le monde danse bien, mais même les moins bons danseurs se risqueront à faire quelques pas de danse dans n’importe quel bar. C’est du moins ce que m’en a raconté un gars qui en revenait il y a quelques temps.
    Dans ce type de société, la danse, c’est un peu comme la natation: on suppose que les gens savent danser comme on suppose, nous, que les gens savent nager. Les exceptions sont rares et on est surpris quand on en rencontre une.
    Le problème dont tu parles survient lorsqu’il y a une raréfaction des danseurs. Mais qu’est-ce qui, initialement, provoque cette raréfaction?

    Je vais revenir sur le commentaire d’Arka un peu plus tard.

  4. Déréglé temporel Says:

    @Arkalys: bon commentaire à méditer.

    Ça recoupe un peu les aspects évoqués dans l’expérimentation musicale et l’individualisme. Briser les règles et se libérer.
    Il est vrai que le déclin des danses de couples semble coïncider avec cette époque où on veut briser toutes les règles et toutes les structures, comme si on confondait « structure » et « entrave ».
    Une objection résiderait dans les limites de cette philosophie: il n’y a pas à danser super longtemps pour se rendre compte qu’en réalité, les structures de la danse ne posent pas vraiment de limites à ce qu’on peut faire. On peut même dire que de danser en solo, c’est sacrément limitatif par rapport à ce qu’on peut construire à deux.
    Mais c’est une objection fragile: il suffit que les danses à deux aient été perçues comme contraignantes pour qu’il y ait eu désaffection, indépendamment qu’elles l’aient été ou non. Quant à moi ça relève de l’aveuglement, mais on sait que les foules peuvent être promptes à s’aveugler.

    C’est intéressant que les deux commentaires jusqu’à maintenant recoupent les deux principales justifications évoquées aujourd’hui par gens pour expliquer qu’ils ne veulent pas s’essayer aux danses sociales. « ah, il y a des pas! Au secours! » et « ah, je voudrais bien, mais il faudrait que je me trouve un partenaire… »

  5. Arkalys Says:

    Entièrement d’accord avec toi…ça doit être parce que je suis un converti de fraîche date, et que j’ai toujours détesté danser seul !

  6. Bottine Says:

    [On peut danser à deux sans pas, en rythme et de façon très esthétique.]

    Peut-être un simple droit s’est-il changé en presqu’obligation, je m’explique.

    C’est en lien avec l’individualisme mais pas au sens d' »entrave à briser ». En fait, « avant », la danse des foules (par opposition aux danses savantes de ballet) était quelque chose de principalement social, on ne dansait pas pour le plaisir de bouger son corps mais pour entériner les codes sociaux sous une certaine forme. A partir du moment où l’individualisme avec ses valeurs a pris de l’importance, cet aspect de la danse n’a plus été nécessaire, on a eu le droit de pratiquer quelque chose de plus simplement physique. Ce n’était pas pour briser les chaînes. C’était plutôt parce que, une fois qu’on n’a plus l’obligation de faire quelque chose, et danser en groupe/couple était une obligation sinon on passait pour un timbré asocial, on en profite; il s’est trouvé que cette manière de faire était plus facile que l’autre qui consiste à inviter à danser car même si c’est pas très compliqué, ça reste du relationnel, donc faut faire le premier pas, alors on a profité de façon abusive et systématique.

    Peut-être ^^

  7. Bottine Says:

    [Arf le titre de mon com n’es pas apparu, c’était « mon petit avis ».]

  8. Déréglé temporel Says:

    Dans le système de commentaire wordpress, il n’y a pas de titres aux commentaires (et c’est aussi bien, moi les titres de coms, ça m’énerve plus qu’autre chose). « Mon petit avis », tu l’as écrit par inadvertance dans l’espace réservé à ton site web.

    Merci de ton avis. J’y reviendrai demain au plus tard, le temps de le méditer. Je ne suis pas sûr de tout comprendre ce que tu dis, mais je le trouve d’autant plus intéressant que tu avances une hypothèse que je n’avais pas encore exploré.

  9. Déréglé temporel Says:

    « on ne dansait pas pour le plaisir de bouger son corps mais pour entériner les codes sociaux sous une certaine forme. »

    Si tu te réfères par là à des danses rituelles, je ne pense pas qu’en Occident on puisse en trouver. La danse en Occident me semble avoir toujours, du moins depuis l’hégémonie chrétienne, revêtu un rôle ludique avant tout. En revanche, si tu veux dire par là que c’était un moyen codifié de faire la fête et/ou de fréquenter des personnes du sexe opposé, alors c’est bien possible.
    On peut questionner le rôle de l’esprit de communauté. Si les danses sont une constante des fêtes données dans une communauté, l’apprentissage desdites danses se fera naturellement en grandissant. L’émergence des grandes villes, des sociétés de l’anonymat et de l’individualisme a vraisemblablement affecté l’esprit de communauté et, par ricochet, la manière de faire la fête.
    (j’espère ne pas avoir trop extrapolé sur ton idée)

    C’est une hypothèse qui tient la route, en particulier sur le long terme. Sa principale faiblesse est que le swing par exemple semble s’être épanoui en milieu urbain essentiellement, là où le sens de la communauté et des rituels sociaux était probablement le plus faible. Mais en creusant, il est possible qu’on trouve des explications à cette difficulté.
    Encore merci pour ton commentaire.

  10. Bottine Says:

    « En revanche, si tu veux dire par là que c’était un moyen codifié de faire la fête et/ou de fréquenter des personnes du sexe opposé, alors c’est bien possible. »

    Oui, c’est ça.

    Pour le reste c’est très bien d’extrapoler.

  11. Feu Do Ré Mi « Temps et fiction Says:

    […] à mon questionnement récent sur la popularité de la danse de couple, un extrait de l’article m’interpelle […]

  12. Histoire de la danse sociale « Temps et fiction Says:

    […] connaissez mes interrogations sur l’histoire de la danse, qui datent en gros depuis mes débuts dans le milieu du swing, il y a près de deux ans. […]

  13. Anonyme Says:

    Très intéressant. Je travaille à une série documentaire sur l’historire de la danse populaire et sociale au Québec. Je cherche un sociologue pour me parler de ce phénomène Danse-société. J’aimerais aussi trouver des fans de la danse qui ont dansé (et qui dansent encore) dans les années, 60, 70, 80 etc. Télphoner Serge (514) 267-3945. Merci.

  14. Déréglé temporel Says:

    Très intéressant. Mais je crains de n’avoir pas beaucoup poussé les recherches depuis que j’ai écrit ce billet, et je n’aurais pas le temps en ce moment.
    Mais l’UPop a donné un cours de sociologie du swing récemment. La prof était une doctorante en socio qui étudie à l’UdM. Vous ne devriez pas avoir de mal à la contacter.
    http://www.upopmontreal.com/lindy-hop/professeur-e

    ce billet est aussi susceptible de vous donner une piste de recherche:
    https://aigueau.wordpress.com/2009/04/20/feu-do-re-mi/

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