L’allié qui vous tire dessus

Quand j’y pense, je n’ai vraiment pas la fibre militante. Je dois trop avoir l’esprit de contradiction. Trop le sens du mot exact, de l’argument fort et rigoureux.

Je me regarde aller, et c’est presque toujours ceux qui défendent des causes avec lesquelles je me sens des affinités que je critique le plus sévèrement. Prenez les militants athées ou féministes, par exemple. Si on en juge par les causes qu’ils défendent, j’aime beaucoup les deux. Mais je suis continuellement en train de leur distribuer des taloches, de pourfendre leurs arguments.

En fait, peu importe la cause, honorable ou pas, je n’aime pas les militants. Non en tant que personnes, mais en tant que militants. Ils ont -modérés ou pas- cette manie qui m’énerve de relayer aussi bien les arguments forts à l’appui de leur cause que les arguments faibles et les purs sophismes. Ils ont tout aussi bien une remarquable aptitude à ignorer les arguments contraires tant qu’ils ne sont pas capables d’y répondre. Ils sont tous équipés d’un arsenal de prêt-à-penser, surtout s’ils militent au sein d’un organisme. Les organismes militants sont un peu faits pour ça: pour dire à leurs militants « si on vous dit ceci, répondez cela ». Dans ses principes fondamentaux et dans son fonctionnement, le militantisme tend à privilégier la Cause sur l’intelligence. Désolé aux militants qui me lisent, mais je tiens à préciser que je ne veux pas dire par là que vous n’êtes pas intelligents; je veux surtout dire que les nécessités du militantisme vous mettent la pression pour parfois mettre votre sens critique de côté, et le milieu militant encore plus. Il y a là un mécanisme social à l’oeuvre: la solidarité, la loyauté et d’autres beaux idéaux travaillent à imposer le silence parfois et à relayer à d’autres moments des choses qui ne devraient pas l’être. Il est rare que j’ai plus d’admiration pour un militant que lorsqu’il se distancie de sa cause.

J’attaque surtout les militants qui défendent des causes que je prétends également être les miennes d’abord parce que je déteste voir des arguments faibles être employés pour défendre ce qui me tient à coeur. J’ai le sentiment que cela les amoindrit, et ça me met en colère. Rationnellement, je pense pouvoir dire que c’est une fausse croyance: un sophisme honteux peut se révéler beaucoup plus puissant qu’un argument raisonné. Mais cette croyance, elle est dans mes trippes, et pas prête d’en partir. J’aimerais que les causes qui me tiennent à coeur ne soient défendus qu’avec des arguments puissants, voire infaillibles. Fausse croyance aussi, car il n’existe aucune idée sans faille, aucun arguments aux fondations impeccables.

Mais ces fausses croyances sont imprimées dans mon caractère au fer rouge.

À ceux, donc, qui défendent les même causes que moi: ne vous attendez à aucune solidarité. Attendez-vous plutôt à ce que je sois l’allié qui vous tire dessus.

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14 Réponses to “L’allié qui vous tire dessus”

  1. Mouma Says:

    Est-ce que ça rend l’adage: « avec des amis comme ça, plus besoin d’ennemis! », plus vrai?

  2. Déréglé temporel Says:

    Je suppose que tout dépend de ce qu’on attend d’un ami.

  3. Mouma Says:

    Nicolas Boileau disait: « Faites-vous des amis prompts à vous censurer ». Et j’ajoute cet autre maxime: « il vaut mieux perdre un bon mot qu’un ami ». Donc, prudence et mesure!

  4. Louis Préfontaine Says:

    Je crois que la capacité à attaquer les siens est parfois une bonne chose. Malheureusement, au Québec nous sommes souvent très dur avec nous-mêmes et tendres avec les autres…

  5. Mouma Says:

    Je n’en suis pas si certaine. Quoiqu’il en soit, ma position concernant l’amitié, c’est qu’il est bon, parfois, d’en découdre mais pas de la déchirer. Cette limite n’est pas facile à déceler. Lorsque la passion l’emporte, elle est d’autant plus aisée à franchir.

  6. Déréglé temporel Says:

    En général, les gens qui deviennent mes amis sont des gens que mes piques ne gênent pas. Ils sont plutôt stimulés par mes contradictions, et c’est très bien ainsi.
    Là où ça accroche plus souvent, c’est quand je discute avec un inconnu (souvent sur internet – ce qui n’aide pas, vu les limites du médium). Ils prennent souvent mal que je les contredise, surtout si en plus je dis que je suis de leur côté.
    Pour la même raison, ce serait sans doute une très mauvaise idée que je fasse de la politique. Je risquerais d’être un dangereux loose cannon pour mon équipe.

  7. Mouma Says:

    Du moment que tu ne deviennes pas un « Bertrand » ! Très franchement, ça me surprendrait énormément. Faudrait un accident…physique…s’entend. Comme un ACV, bref quelque chose qui réduirait ton cerveau en état de potiron écrasé. Ce qui a du arriver à Bertrand.

  8. Déréglé temporel Says:

    tiens, quand je disais que j’ai des amis que ça stimule:
    http://jedevraisecrire.blogspot.com/2009/05/motivation-par-lecture-de-blogue.html

  9. Je suis féministe « Temps et fiction Says:

    […] où je me suis surtout attaché à critiquer les aspects du féminisme qui m’énervent (ma fichu manie), j’ai besoin de le […]

  10. lutopium Says:

    « les nécessités du militantisme vous mettent la pression pour parfois mettre votre sens critique de côté… » C’est un peu vrai. Lorsque tu milites au sein d’un parti politique, il est sage de se rallier que de projeter publiquement une dissenssion. Cependant, dans les instances du parti (commissions politiques, congrès, etc), les débats sont nombreux et les divergences d’opinion sont très fréquentes. Il faut donc apprendre à mettre de l’eau dans son vin. Le jour où l’organisation ne te rejoint plus, tu débarques.

    Tous les partis politiques sont, à leur façon, des coalitions. Le monde est de moins en moins uniforme…

  11. Déréglé temporel Says:

    Je suis d’accord avec ça. Mais trop peu porté au compromis pour militer au sein d’une organisation. C’est de mauvaise grâce que je vivrais le moment où on passe du débat au ralliement. Je n’ai pas l’impression que je m’épanouirais dans ce genre de vie.

  12. Déréglé temporel Says:

    Ah, mais je manque à toutes mes règles de politesse. Je pense bien que c’est ton premier commentaire ici luto, alors je te souhaite la bienvenue.

  13. lutopium Says:

    Je ne suis pas (encore) un régulier mais je vais changer mes habitudes! J’aime bien ton blogue, il était temps que je l’inclus dans ma liste et d’y donner une place de choix. C’était mon petit geste téteux de la journée…

  14. Déréglé temporel Says:

    Eh bien, merci de ton petit geste téteux de la journée 😉

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