Comment se créent les minorités?

Question que je me pose souvent ces derniers temps. On pense souvent en termes de « minorités » et « majorités » ces temps-ci, en oubliant que ces situations découlent de modèles historiques qui ne sont pas équivalents les uns aux autres. Mine de rien, les modèles de formation des minorités sont multiples et il est assez intéressant de les recouper et d’en méditer les implications.

Alors, elles viennent d’où, ces minorités? Petite récapitulation des processus qui peuvent mener à la création d’une minorité.

1- L’immigration: Le phénomène le plus évident. Je parle ici du déplacement de personnes ou de petits groupes, s’organisant parfois en réseaux d’immigration, pour venir s’installer dans un pays qui, à la base, n’était pas le leur. Les exemples sont trop nombreux pour les énumérer. Évidemment, il y a plusieurs types d’immigration envisageables, avec ses spécificités: économique, réfugiés, nomades, diasporas, etc…

2- La conquête: on pourra me dire qu’il s’agit d’une forme d’immigration, mais elle est assez particulière pour que j’en fasse une catégorie à part. La conquête suppose que le groupe immigrant prenne le pouvoir par la force lors de son arrivée. Comme les Barbares qui mirent fin à l’Empire romain, et qui furent longtemps minoritaires dans des pays où ils avaient pourtant le pouvoir. Comme les Anglais au Québec, ou les Français en Algérie.

3. La colonisation: Encore une fois, ça ressemble à de l’immigration, ou à une conquête. C’est les deux à la fois, mais lorsque l’intensité du phénomène est suffisante, elle permet au peuple conquérant de devenir majoritaire dans le pays conquis, surtout lorsqu’elle s’accompagne, comme c’est souvent le cas, d’une politique d’acculturation. C’est le cas pour les Chinois au Tibet, ou pour différents pays nés des colonisations européennes (en Amérique, en Océanie par exemple). Ça peut atteindre des extrémités impressionnantes: par exemple la Reconquista espagnole, réduisant d’abord les musulmans espagnols à l’état de minorité avant de les expulser définitivement entre 1609 et 1614.

Ce processus a ceci de particulier par rapport aux précédents qu’ici, la minorité ne s’est jamais déplacée.

4. Le schisme: le plus souvent, le schisme sera le produit de l’émergence d’une nouvelle religion. Il pourra en résulter une minorité, qui pourra provenir soit du noyau des schismatiques (les protestants en France), soit des quelques-uns qui ne se sont pas joints au schisme (les catholiques, disons, en Allemagne -du moins certaines régions). On pourrait rajouter dans cette catégorie les phénomènes de prosélytisme créant, par exemple, des minorités ou des majorités chrétiennes en Afrique noire ou en Asie.

5. Le traçage de frontières. Déplacez les frontières à votre convenance, vous pourrez créer des minorités et des majorités. Par exemple chez les Kurdes, ou plusieurs peuples africains. Encore faut-il tenir compte des affrontements militaires, ce qui donne une parenté entre ce processus et celui de conquête ou de colonisation. Mais ce qui fait l’originalité de la chose, c’est qu’ici les effets de majorité ou de minorités sont des trompes-l’oeil. Les Kurdes sont majoritaires sur un territoire donné, et on peut s’interroger sur la validité des frontières qui fractionne ce territoire. Pourtant, avec le temps, certaines frontières en viennent à créer leur propre raison d’être.

À première vue, je pense que ces cinq modèles doivent recouper la majorité des situations. Voyez-vous des exceptions, des modèles qui sortent de ceux décrits plus haut?

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8 Réponses to “Comment se créent les minorités?”

  1. Gabriel Says:

    Je pense que tes catégories sont pertinentes. Je ne vois pas pour le moment de contre exemples… Schisme comprend la plus part des idées qui me viennent en tête.

  2. Dame_Blanche Says:

    J’ai lu il y a quelques mois un livre glané parmi ceux de SOS racisme sur le sujet. Il datait de beaucoup d’années en arrière et ressencait les spécificités de chaque minorité, son histoire, sa culture… Il ouvrait aussi une fenêtre sur leur futur possible.
    Ce qu’il y avait d’étonnant c’est le peu de changement qu’il y avait eu pour ses minorités. Même problématique 20 ou 40 ans après.

  3. Déréglé temporel Says:

    20 ou 40 ans, c’est bien peu pour un changement de perspective. C’est l’espace au plus d’une génération et demi. La génération ancienne s’est au mieux davantage intégré, mais ne peut qu’avoir conservé son identité. La génération montante ne s’est pas encore placé.

    Ça, c’est évidemment pour les communautés récentes, essentiellement issues de l’immigration. Les communautés plus anciennes quant à elles ont souvent trouvé une place dans la société qui leur permet de se perpétuer. À moins d’un bouleversement particulier, c’est normal que les enjeux se perpétuent également.

    Pourrais-tu me retrouver la référence du livre dont tu parles?

  4. Dame_Blanche Says:

    groumph j’ai plus le livre je crois mais peut être qu’Adrien l’ a encore… Je vais devoir vérifier.

  5. brumes Says:

    Si je puis me permettre, je dirais que vous avez oublié une situation.

    Quand une somme d’individus, sans conscience d’un quelconque statut minoritaire, sont encouragés à se penser comme tels par une série plus ou moins longues de phénomènes sociaux, historiques, politiques ; et qu’à ces phénomènes objectifs s’ajoutent l’action d’un « entrepreneur de souveraineté » ou en tout cas d’autonomie, qui va mobiliser la minorité, l’éveiller sur des thèmes précis, et créer une narration collective qui soudera les individus et les fera se penser comme une minorité.

    Car je crois au fond qu’il y a une profonde scissiparité de nos sociétés : une fraction de la population, si elle se retrouve mobilisée sur un récit d’elle-même dans le cadre d’une « conquête » d’identité, pourra se penser minorité. Une autre fraction, que vous jugerez selon vos critères minoritaire, et qui ne sera pas mobilisée, n’existera pas. Peut-on parler de minorités linguistiques en France par exemple? Les basques, les bretons, les alsaciens et les occitans se revendiquent (de manière plus ou moins marginale) comme minoritaires face aux français. Pourquoi les berrichons et les bourguignons ne le font pas? Comment se fait-on reconnaître un statut de minoritaire? D’où vient la légitimité de ce statut?

    Et surtout qu’est ce qui justifie, à un moment T, qu’une fraction (qu’elle soit régionale, religieuse, politique, ethnique, etc…) se pense minoritaire, et soit reconnue comme telle par la fraction « majoritaire »?

    Une minorité doit se penser et être pensée comme telle pour exister politiquement et socialement. Sinon, elle n’est pas une minorité, juste une fraction d’individus et de groupes à caractéristiques communes.

    Du coup, je me demande, avec un peu de provocation, si l’on ne pourrait pas rajouter un 6e cas, celui de la minorité construite. Construite par la conjonction
    1/ d’un faisceau de faits sociaux, économiques et politiques poussant à la disparition chez certains groupes/individus du sentiment d’appartenance collective à une structure plus large,
    2/ d’un groupe (politique ou culturel) porteur de la revendication identitaire,
    3/ et d’une reconnaissance du statut de minoritaire par l’ensemble de la société.

    Bref que le statut minoritaire ne soit pas un postulat de l’analyse, mais la conséquence sociologiquement et historiquement repérable d’un enchaînements de phénomènes.

  6. Déréglé temporel Says:

    L’idée d’une minorité construite est en effet intéressante. Elle se rapproche de celle d’un « schisme » civil, mais comporte quelques originalités: la prééxistence de caractéristiques identifiables, qui à l’origine ne fondent pas une différente identitaire, mais sont exploitables éventuellement à cette fin.
    Très bonne remarque.

    Par contre, je suis intrigué par la conclusion:
    « Bref que le statut minoritaire ne soit pas un postulat de l’analyse, mais la conséquence sociologiquement et historiquement repérable d’un enchaînements de phénomènes. »

    Je vois mal en quoi cette notion va à l’encontre de la méthode que j’emploie ici. Votre minorité construite est une notion qui vient du même procédé intellectuel: repérer divers exemples, en identifier les origines, les théoriser.
    Il s’agit d’une démarche régressive, à savoir prendre un fait et remonter dans le temps pour chercher l’analyse du fait. Dans une telle analyse appliquée aux minorités, la minorité ne peut qu’être un postulat.
    Autrement, il faudrait y aller d’une démarche progressive, qui partirait des origines, pour voir la minorité émerger. Mais quel en serait le point de départ?

  7. brumes Says:

    Vous avez raison dans la démarche méthodologique, mais mon esprit – brumeux je vous le rappelle – avait suivi une autre voie, non centrée sur la méthodologie historique.

    J’avais l’impression, dans votre approche, que vous preniez la minorité comme un ensemble bien déterminé, conscient de lui-même, relativement peu mélangé et de caractéristiques constantes dans le temps. L’immigration, la conquête, la colonisation, le schisme et les démarcations frontalières prennent corps sur une nette distinction entre minorité et majorité, comme s’ils étaient inassimilables et clairement séparés les uns des autres, et ce dès l’origine du processus historique jusqu’au temps présent. Je vous ai peut-être mal compris, et je pense que je ne parviendrai pas à expliquer aussi clairement ce que j’ai en tête que ce que je le désirerais.

  8. Déréglé temporel Says:

    « L’immigration, la conquête, la colonisation, le schisme et les démarcations frontalières prennent corps sur une nette distinction entre minorité et majorité, comme s’ils étaient inassimilables et clairement séparés les uns des autres, et ce dès l’origine du processus historique jusqu’au temps présent. »

    Ce n’est pas le cas, en particulier, du schisme, dans lequel on voit une minorité émerger en se différenciant de son groupe d’origine. Les populations devenues protestantes, avant de le devenir, ne se différenciaient pas des catholiques.

    Les minorités sont évidemment potentiellement assimilables. Mais une minorité assimilée n’est plus une minorité, justement. Ici, je cherchais à établir comment on peut voir apparaître une minorité, plutôt que comment on peut la voir disparaître.

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