La danse macabre

La fascination de la mort… Aujourd’hui, on parle de trucs sinistres et poétiques.

Le thème de la danse macabre est apparu en Occident principalement au détour du XIVe siècle. Cette époque est, par excellence, celle de l’omniprésence de la mort: la Grande Peste Noire, la guerre de Cent Ans, les famines… on crevait vite, souvent dans d’atroces souffrances, de quoi faire des hordes de traumatisés .

Les malheurs de l’époque se sont sublimés, entre autre, à travers le thème de la danse macabre. Résumé en une phrase: tout le monde doit mourir un jour. Vous êtes noble? Dans la tombe, les vers festoieront sur votre dépouille. Vous êtes belle? Attendez un peu que les bubons vous ravages, que votre peau se flétrisse et, pour finir, que les corbeau vous grignote, vous verrez que vous aurez nettement moins de prétendants. Vous êtes riche? Mais la mort est incorruptible. Vous êtes roi? Pape? Pareil, exactement comme, ne l’oublions pas, le plus crasseux de tous les paysans.

La poésie rappelait subtilement cette réalité par des vers demandant où se trouvaient les grands noms de jadis. Où sont les conquérants, les orateurs, les philosophes de jadis? La réponse est implicite: sous terre, rongés par les vers. Aujourd’hui, le poème le plus connu de ce genre est aussi l’un des plus originaux, La Ballade des dames des temps de jadis de François Villon, reprise et adaptée par Georges Brassens quoique pour ce dernier, et encore plus pour ses auditeurs, la dimension macabre du texte passe sans doute inaperçue.

Paradoxalement, le discours macabre, censé transcender les catégories sociales sert aussi à manifester l’ordre social. Les représentations graphiques de la danse macabre se présentent comme des processions, où la hiérarchie des classes apparaît avec clarté (1).

Un certain discours macabre existait déjà dans le monde chrétien avant le XIVe siècle. Mais il s’adressait principalement aux moines, aux clercs, bref à des gens qui avaient déjà pleinement intégré ce discours. Le bon peuple et les aristocrates n’y étaient guère réceptifs, d’autant que les XIIe et XIIIe siècle se caractérisent plutôt par la prospérité et l’accroissement de l’espérance de vie. Cela change avec le catastrophique XIVe siècle, qui présente le visage de la maladie, la famine et la guerre (avec en plus l’angoisse religieuse générée par le schisme de la papauté). Quand la Mort s’est invité avec ses plus affreux atours dans la vie de l’ensemble de la société, celle-ci s’est disposée à écouter ceux qui leur parlait d’elle et leur promettaient, en quelque sorte, de la déjouer par la promesse du Paradis (2).

Réponse aux préoccupations de l’époque, la propagation du « macabre » dépréciait les joies terrestres au profit des joies célestes… Non sans ambiguïté, car si la majorité intégrait ce discours d’attente du Paradis, une autre interprétation était possible et fut adoptée par une minorité: le carpe diem; puisque la mort doit inévitablement survenir et plus tôt que tard, il vaut mieux profiter de chaque jour. «Rappelons-nous ce qui se passait durant les pestes: les uns se précipitaient vers les églises; les autres s’adonnaient goulûment aux pires débauches.» (3) Restait aussi le risque que l’exposition de la mort hideuse ne devienne complaisante, évacuant la leçon morale pour la seule contemplation des souffrances et de l’ignoble.

J’ai retrouvé récemment superbement exposée les motifs de la danse macabre dans une oeuvre parfaitement contemporaine, elle-même inscrite dans un genre qui s’y prête parfaitement: les histoires de zombis. Mais si au Moyen Âge le thème était rendu populaire par l’omniprésence de la mort, un motif opposé me semble sous-jacent au genre zombifique. Mais ce sera l’objet d’un autre billet.

(1) CARO BAROJA, Julio, Las formas complejas de la vida religiosa, Madrid, Akal Editor, 1978, chapitre 13. – référé d’après des notes relativement vague parce que je n’avais pas le bouquin sous la main au moment d’écrire cet article.

(2) CHAUNU, Pierre, Le temps de Réformes, Paris, Fayard, 1975, p.186

(3) DELUMEAU, Jean, Le Péché et la Peur, Paris, Fayard, 1983, p.128

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6 Réponses to “La danse macabre”

  1. Isabelle Ming Says:

    je découvre…

  2. Déréglé temporel Says:

    Bonjour Isabelle, bienvenue sur ce blog. C’est un plaisir qu’un petit commentaire comme celui-ci. N’hésitez pas à repasser.

  3. Anonyme Says:

    vous ne pouvez pas mêtre un texte plus cours?
    Merci pour les rectification que vous allez faire

  4. Anonyme Says:

    Votre blog est fantastique ! ! ! Merci de me l’avoir fait découvrir.
    Bon courage pour la suite =)

  5. Déréglé temporel Says:

    @Anonyme: merci pour les compliments. Je suis content que vous trouviez de quoi satisfaire votre curiosité ici. 🙂

    Par contre, pour ce qui est de raccourcir le texte, il n’en est pas question. Je peux comprendre que ce soit ennuyeux de lire des longs textes sur écran, mais il faut un minimum de longueur pour traiter ces sujets. Je fais un effort pour ne pas trop en mettre, mais je ne fais pas de miracles non plus.

    Par ailleurs « rectifier » un texte déjà publié va contre mes principes. Je peux éditer un billet pour corriger des fautes d’orthographe ou de grammaire, ou y ajouter un post-scriptum, mais pas pour en modifier le contenu. Désolé.

  6. Les morts entre la marche et la danse « Temps et fiction Says:

    […] surtout commenter un parallèle, qui m’a frappé au détour du quatrième tome, avec la danse macabre, déjà évoquée dans un billet précédant (écrit à la va-vite et super mal structuré, mais […]

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