Un christianisme asiatique: les Nestoriens

L’histoire du christianisme est remplie d’hérésies, de déviations du dogme officiel par des théologiens attachés à résoudre un problème ou un autre, parce qu’ils ont trop questionné le dogme. Souvent, la désignation d’hérésie est accolée a posteriori: quand deux camps soutiennent des thèses opposées sur un point de théologie, aucun n’est encore hérétique; mais quand l’un d’eux prend le dessus et impose ses vues à la hiérarchie, ou lors d’un Concile appelé à trancher la question, le perdant devient alors hérétique. Les hérésies sont appelées à disparaître sous les efforts d’éducation ou de persécution des gagnants. Il arrive toutefois que certaines aient la vie dure. C’est particulièrement le cas en Orient, et la raison en est sans doute la fragmentation politique de la région; une population peut adopter une église de préférence à une autre, différenciées sur la base de subtilités théologiques obscures pour le commun des mortels, simplement parce qu’il souhaite préserver son autonomie vis-à-vis d’une église adoptée par un pouvoir étranger.

Mon billet d’aujourd’hui concerne un christianisme (une « hérésie ») qui est né au Ve siècle, s’est étendu très largement en Asie dès le VIIe siècle et s’est épanoui au XIIIe siècle, pour ensuite lentement décliner. Je parle du nestorianisme.

Nestorius a vécu entre 380 et 440 après J-C. Contre certaines idées reçues sur les hérétiques, on ne peut pas dire de lui qu’il ait été un marginal, puisqu’il fut Patriarche de Constantinople. Ses thèses affirmaient que deux personnes cohabitaient en la personne du Christ, l’une humaine, l’autre divine. Cette idée fut condamnée par le Concile d’Éphèse, en 431, à la suite duquel Nestorius fut démis de ses fonctions et exilé, et ses suivants persécutés. (1)

En réponse, les évêques partisans de Nestorius se réunirent en concile à Séleucie, en Iran, en 498, où ils nommèrent leur propre patriarche, le catholicos, et organisèrent leur église. Une église proche de quelques autres qui naîtront au proche-orient, notamment les Maronites et les Jacobites, avec lesquels il partagent une même langue de culte, le syriaque, et plusieurs points de liturgie.

L’Iran, malgré l’hostilité de sa religion dominante (le zoroastrisme, je rappelle pour mémoire que l’islam n’existait pas encore) constitua donc le foyer à partir duquel l’activité prosélyte nestorienne se développa, pour faire rayonner cette religion en Asie, jusqu’en Chine. Le nestorianisme est donc parvenu à se développer malgré la concurrence féroce d’autres religions asiatiques qui, souvent, jouissaient plus que lui de la faveur du pouvoir politique: le zoroastrisme et le confucianisme d’abord, auxquels sont venus s’ajouter l’islam et le bouddhisme.

Le nestorianisme a connu son heure de gloire vers le XIIIe siècle. À cette époque, les invasions mongoles avaient débouché sur la création d’un vaste empire, le plus grand de toute l’histoire, celui de Gengis Khan et de ses héritiers immédiats. Nos historiens reconnaissent d’ordinaire aux Mongols une très grande tolérance religieuse et une curiosité certaine en la matière. Les souverains Mongols ont souvent organisé des débats entre les tenants des différentes religions, islam, christianisme, bouddhisme, taoïsme… le nestorianisme a recueilli la faveur de certains d’entre eux, et on retrouve des convertis au nestorianisme jusque dans la famille royale. Khoubilaï Khan, qui régnait à l’époque de Marco Polo, favorisa particulièrement le bouddhisme, et dans une moindre mesure le nestorianisme.

L’armée mongole qui prit Bagdad en 1258 comprenait plusieurs éléments nestoriens, jusque dans son état-major. Signe révélateur, les lieux de culte chrétiens de la ville ne furent pas pillés. L’événement parut alors, aux yeux des chrétiens, comme une vengeance divine frappant les musulmans. Événement répété deux ans plus tard lors de la capitulation de Damas. Espoirs sans suite, puisque les Mongols et les chrétiens en viendront aux mains quelques années plus tard. (2)

À cette époque, où le monde se séparait (grosso-modo) entre les Chrétiens d’Occident, les Mongols et les Musulmans, les premiers cherchaient l’alliance des seconds contre les troisièmes. Par ailleurs, les Mongols contrôlaient la Route de la Soie et toutes ses intéressantes perspectives commerciales. Dans ce contexte, beaucoup de voyageurs occidentaux, notamment des commerçants et des missionnaires, s’aventurèrent sur les routes de l’Asie. Présents partout sur le continent, jouissant à l’occasion de la faveur du pouvoir, les nestoriens jouèrent pour eux le rôle d’intermédiaires.

Bien que les relations devaient être facilitées par la proximité des religions, toutes deux chrétiennes, les relations entre nestoriens et catholiques connurent des hauts et des bas, à la faveur desquels fluctua la fortune des voyageurs. Parmi ceux qui eurent les destins les plus remarquables, Marco Polo, bien sûr, mais aussi le missionnaire franciscain Guillaume de Rubrouk, qui participa aux débats religieux organisés par les souverains mongols en compagnie des nestoriens. Fin stratège, il préconisait d’attaquer d’abord les bouddhistes, afin d’avoir contre eux l’appui des musulmans sur la question du monothéisme. Ses écrits montrent toutefois l’ambiguïté qu’il entretient avec ses alliés nestoriens, qu’il décrit comme imperméables à la Raison, comme il décrit tous les autres orientaux. (3)

Ce stéréotype de l’oriental irrationnel fut largement l’oeuvre des missionnaires catholiques frustrés dans leurs efforts de conversion, mais le fait que les Nestoriens y furent inclus au même titre que tous les autres est sans doute révélateur. Malgré une religion qui les rapprochait des Européens, les Nestoriens étaient parfaitement intégrés à leur culture d’accueil. Je les imagine rompus aux méthodes rhétoriques iraniennes, qui devaient déstabiliser Guillaume de Rubrouk.

Les voyageurs se déplaçaient beaucoup moins dans le sens inverse. Il y a toutefois un cas remarquable, celui d’un moine nestorien du nom de Rabban Çauma. S’interrogeant sur la culture occidentale, il a choisi de venir visiter l’Europe, les cours des rois, les universités, etc… ce fut aussi l’occasion pour les Occidentaux d’entendre un oriental sans intermédiaire, et les récits de Çauma ont suscité une véritable fascination pour eux, au même titre que ceux d’un Marco Polo qui cependant ont connu une diffusion beaucoup plus large.(4)

La bibliographie que j’ai consultée pour la rédaction de ce billet parle très peu du Nestorianisme après le XIVe siècle. Les raisons de son déclin y sont peu traitées, mais entre les lignes ont peu y voir l’effet du déclin de ses alliés mongols. À partir de la fin du XIIIe siècle, les Mongols sont en recul, ou changent radicalement de politique. En Iran, la conversion de certains souverains à l’Islam (avènement de Ghazan 1295) va de pair avec la fin de la politique de tolérance religieuse. « les descendants de ces musulmans qui avaient vécu en assez bonnes relations avec les chrétiens depuis la naissance de l’islam ne leur pardonneront ni leur ralliement aux Mongols, ni leur triomphalisme, ni les excès auxquels ils s’étaient parfois livrés, ni l’agression des « Francs ». » (5) Tamerlan, qui appartenait à un peuple turc, créa un état centré sur l’Iran et fermement appuyé sur l’Islam, chassant les Mongols de la région et supprimant les politiques de tolérance religieuse. (6) À peu près à la même époque (à partir de la dernière décennie du XIIIe siècle), les Mongols qui régnaient en Chine se sinisaient et s’affaiblissaient en même temps. À partir du milieu du XIVe siècle, les Chinois commencèrent à se révolter contre eux, et une dynastie chinoise, les Ming, les chassèrent du pays et prirent le pouvoir. Or, la dynastie Ming s’appuya sur un état qui privilégiait le confucianisme en particulier, les religions associées au peuple chinois en général (taoïsme, bouddhisme). Le christianisme « porta la peine d’être considéré par la réaction nationale chinoise comme une religion mongole », et fut par conséquent proscrit. (7) À l’universalisme mongol succédaient donc, en Iran comme en Chine, des états appuyés sur des religions nationales, au regard desquels le nestorianisme était devenu un élément étranger. D’où son déclin.

(1) Jean-Paul Roux, Les Explorateurs au Moyen-Âge, p.36;Bernard Heyberger, Les Chrétiens du Proche-Orient, p.14

(2) René Grousset, L’empire des steppes, pp.426-438.

(3) John Tolan, Les Sarrasins, pp.298-301. René Grousset, pp.342-349.

(4) Jean Favier, Les Grandes découvertes, pp.181-182, 187. René Grousset, pp.365-369.

(5) Jean-Paul Roux, Histoire de l’Iran et des Iraniens, p.355.

(6) Sur Tamerlan, dont l’attitude vis-à-vis des religions n’était pas sans ambiguïtés, voir Jean-Paul Roux, Histoire de l’Iran, pp.362-365 et René Grousset, l’Empire des steppes pp.486-534.

(7) René Grousset, l’Empire des Steppes, p.390

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15 Réponses to “Un christianisme asiatique: les Nestoriens”

  1. Nicolas Racine Says:

    Excellent billet. Je connaissais un peu l’hérésie nestorienne, mais pas dans tous ses détails. Je me suis davantage intéressé aux rapports entre le christianisme primitif et l’Empire romain, à partir de IIIe siècle jusqu’au concile de Nicée.

    Merci.

  2. Déréglé temporel Says:

    L’appréciation de quelqu’un que je respecte autant me va droit au coeur.

    Ce billet est assez représentatif de ce que j’essaie de faire avec la catégorie « découvertes ». Au hasard de mes lectures, quand je regardais du côté de cette région assez éloignée de mes recherches habituelles, je notais de temps à autre les mentions sur les Nestoriens et je me suis rendu compte que ça commençait à faire beaucoup. J’ai passé en revue ce que je pouvais trouver dans ma bibliothèque, et ça a donné ce billet, que j’ai eu beaucoup de plaisir à faire.

    Environ deux semaines pour faire le brouillon à temps perdu. C’est pour ça que je n’en fais pas souvent, mais je suis toujours content d’y revenir.

  3. Déréglé temporel Says:

    « Je me suis davantage intéressé aux rapports entre le christianisme primitif et l’Empire romain, à partir de IIIe siècle jusqu’au concile de Nicée. »

    Une période clé. Le débat sur l’intégration du savoir païen au savoir chrétien, la création d’un christianisme d’état, les relations houleuses entre pouvoir religieux et politique. Super intéressant.

  4. Nicolas Racine Says:

    C’est particulier, puisque cette religion a conquis un Empire sans recourir à la guerre. Le bouddhisme aussi, mais en Chine. Dans ces deux cas, ce qui est intéressant, c’est la transformation des croyances initiales pour les adapter au plus grand nombre.

    De la petite secte juive du Ier siècle, il ne restait plus grand chose à l’époque de Constantin. Elle s’est structurée, s’est dotée d’institutions, de textes, d’une mythologie propre. Sa puissance est venue du ralliement des élites pour l’aspect intellectuel du monothéisme, mais aussi de la plèbe pour la valorisation de la pauvreté par le fondateur.

    J’ai toujours pensé que les hérésies étaient surtout des tentatives infructueuses de retour aux sources, interprétées différement. Que penses-tu de l’idée selon laquelle les hérésies sont nécessaires pour la définition du dogme et qu’elles précédent toujours l’orthodoxie dans le temps ? Au fond – comme tu le dis – c’est leur échec qui les confinent au titre infâmant d’hérésie. Sinon, elles deviennent des religions, comme la Réforme.

  5. Déréglé temporel Says:

    « J’ai toujours pensé que les hérésies étaient surtout des tentatives infructueuses de retour aux sources, interprétées différemment. »

    Je dirais que ça dépend des époques. Durant les cinq premiers siècles, le christianisme était en cours de définition. Le retour aux sources n’était pas à l’ordre du jour, la question était plutôt de définir des dogmes, particulièrement ceux qui, par leur nouveauté, étaient difficiles à comprendre. Les hérésies des premiers siècles -nestorianisme, aryanisme, pélagianisme, etc…- portaient généralement sur la définition du monothéisme par rapport au dogme de la Trinité, et plus particulièrement sur le statut du Christ, véritable casse-tête intellectuel.
    À partir du XIe siècle, on commence à sentir le besoin de retour aux sources. Mis à part les Cathares et leurs variations -une énigme historique-, c’est plutôt dans ce sens que penchent les hérésies de cette époque jusqu’au XVIe siècle. Entretemps, l’Église catholique était devenue très efficace pour condamner l’hérésie. Luther a été relégué à l’hérésie très rapidement, avant que le Concile de Trente ne réaffirme sa condamnation -les conciles sont toujours des tortues.
    Aujourd’hui le terme n’est plus à la mode, bien que la Congrégation pour la doctrine de la foi veille toujours à définir l’orthodoxie. L’Église catholique a même utilisé diverses stratégies pour intégrer les anciennes hérésies.

    « Que penses-tu de l’idée selon laquelle les hérésies sont nécessaires pour la définition du dogme et qu’elles précédent toujours l’orthodoxie dans le temps ? »

    Je dirais qu’elles l’accompagnent dans le temps, simultanément, plutôt que de la précéder. Sur les base des hérésies des premiers siècles, du moins (il est évident que l’orthodoxie catholique a précédé le calvinisme, par exemple).
    Mais l’affirmation selon laquelle l’hérésie est nécessaire pour définir l’orthodoxie est pleine de sens. C’est, d’une manière générale, le problème des identités. Pour savoir ce qui est à l’intérieur de l’ensemble, il faut savoir ce qui en est à l’extérieur. Nous manquons généralement d’imagination pour définir la différence avant d’y être confronté.

  6. joseph rayes Says:

    Bonjour , je suis interessé , par les chretiens d’orient , donc vous pouvez m’avertir chaque fois si il y a des articles sur les chretiens d’orient .Merci d’avance .

  7. Déréglé temporel Says:

    C’est une drôle de demande. Je fais ce blogue pour mon plaisir, et je ne suis pas à votre service. Si vous êtes intéressé à le suivre, il y a toutes sortes de gadgets et d’agrégateurs pour ça.
    Pour info, je ne fonctionne pas d’une manière systématique. Je n’ai rien prévu concernant les chrétiens d’orient dans un avenir proche, ce qui ne veut pas dire que je n’en ferai pas si je tombe sur un sujet qui m’inspire. Vous pourriez éventuellement être intéressé à un billet en cours de préparation sur l’histoire du monachisme, pour lequel je ne promet aucune date précise de parution.

    Merci quand même de votre intérêt.

  8. Des stats pour le 300e « Temps et fiction Says:

    […] par ceux qui partagent ma faible capacité à apprécier la littérature versifiée, le billet sur les Nestoriens, et, en dixième place, un autre billet sur Jean-Jacques Pelletier […]

  9. Anniversaire statistique « Temps et fiction Says:

    […] 7. Un christianisme asiatique: les Nestoriens est un coureur de fond dont je m’étonne de la relative popularité. Devançant le billet précédemment mentionné par une marge assez confortable, il reçoit une moyenne de 1 visite par jour, mais avec assez régulièrement des petits pics de 5-6 visites dans la même journée. Certaines semaines, il va chercher une moyenne de 10 visites. La place occupée par le Proche-Orient et les questions religieuses dans l’actualité explique peut-être ce relatif intérêt, mais n’exagérons rien: ses 351 clics à l’heure actuelle sont beaucoup au regard de ce blogue, mais rien du tout dans l’absolu (comme tous les autres billets, d’ailleurs). […]

  10. Déréglé temporel Says:

    La subtile opinion de « jacky chang » a été transférée au parloir.

  11. Elgard Weisse Says:

    Je suis tombé sur ce billet par hasard. J’étais en train de lire Marco Polo et cherchais des précisions sur le Nestorianisme.
    Comme je lis beaucoup et que cela peut me prendre parfois des années à faire une synthèses de mes lectures éparses j’ai beaucoup apprécié de trouver un texte concis qui met le sujet en perspective.

  12. Déréglé temporel Says:

    Ça fait plaisir de lire ça, merci 🙂

  13. Susanne Drake Says:

    Bonjour, cet article m’a beaucoup plu et j’aimerais le citer dans ma thèse de doctorat sur l’histoire de l’art au Moyen Orient (ou je parle de la diversité des origines religeux au Moyen Orient), mais vous ne donnez pas de source à citer. Pouvez vous m’envoyer les coordonnés pour citer s’il vous plaît? merci mille fois.
    Cordialement
    Susanne Drake

  14. Déréglé temporel Says:

    Bonjour Susanne Drake,

    Je vais prochainement vous écrire en privé pour plus de détails. Je suis flatté de votre intention. Vraiment. Mais surpris également. Peut-être serait-il plus sage, pour une thèse, de chercher et consulter les références que je donne en fin d’article? Ces livres ne devraient pas être difficiles à trouver. Celui de Grousset est un classique et ceux de Roux, Favier et Tolan ont connu une large diffusion ces dernières années.

  15. BEN AMOUR Says:

    Bonjour; pas grand chose à dire sur cette excellente synthèse de la masturbation intellectuelle qu’a et que génère encore nos trois religions du Livre (certains dogmes catholiques n’ont vu le jour pratiquement que dans la seconde moitié du 19ième siècle, tels la Virginité de Marie, et infaillibilité papale…); j’aime ce billet qui malheureusement devrait être diffusé, notamment en histoire dans nos collèges et Lycées, car il favoriserait à mon avis une meilleure tolérance, en relativisant les dogmes pour ce qu’ils sont dans un contexte de faits donnés de « la Vérité »….

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