René Girard face à Popper

Sur la Plaine, récemment, l’une des discussions (attention: 110 commentaires!) a dérivé sur les idées de Popper et sa plus grande contribution à la science actuelle, la falsification. En gros, Popper dit que pour être valable scientifiquement, une hypothèse doit être « falsifiable », c’est-à-dire qu’on doit pouvoir imaginer une expérience dont l’un des résultats serait la démonstration que l’hypothèse est fausse. Cet exercice permet de tracer une ligne de démarcation entre le scientifique et le non-scientifique et d’éviter de polluer la science avec des impostures et des raisonnements qui tournent en rond.

Comme vous le savez, ces derniers temps, je lis quelque peu René Girard (mentions ici et ici). René Girard a une formation en littérature à la base, mais il s’est depuis longtemps tourné vers l’anthropologie, tout en demeurant exclusivement théoricien en la matière. Autrement dit, il ne fait pas de la recherche de terrain qu’on considère habituellement comme la consécration de l’anthropologue, se contentant de lire très largement les travaux des anthropologues de terrain pour élaborer des vastes théories. Ou devrais-je dire UNE théorie? Car chez Girard, tout se rapporte à la violence originelle chez l’être humain. Son origine (le désir mimétique donnant lieu à des crises mimétiques) et sa solution-type (le bouc émissaire). En gros, il estime que les sociétés humaines sont régulièrement confrontées à des crises sociales causées par le fait que les humains désirent tous la même chose et entrent donc en conflit les uns avec les autres pour l’obtenir. Quand la crise devient insoutenable, les sociétés détourneraient leur violence en rejetant la responsabilité de la crise sur un bouc émissaire qui est alors lynché (ou sacrifié); le sacrifice du bouc émissaire réglant la crise sociale, les humains intérioriseraient le processus sacrificiel et construiraient leurs religions et leurs cultures sur cette pierre fondatrice.

Très intéressantes en elles-mêmes, les théories de Girard sont par contre irritantes pour deux raisons: d’une part, elles se rapportent généralement à des faits invérifiables, postulant leur réalité sans bien la démontrer. L’autre raison tient lieu à la personnalité de Girard lui-même, très prompt à affirmer que seule sa théorie explique tous les faits, et tellement convaincu que la vérité de sa théorie est évidente qu’il semble plus soucieux de trouver un moyen de bien la communiquer que de trouver un moyen de la prouver.

Rapportée à la notion de falsification de Popper, la théorie de Girard serait-elle infalsifiable, condamnée à être rejetée du champs de la science, voire de la vérité? Dans Les origines de  la culture, Girard répond à ces critiques dans le style qui est le sien. Plutôt que d’en prendre acte et de confronter le problème de la vérifiabilité de sa théorie, il préfère rejeter la validité du critère de falsifiabilité et revendiquer la vérité scientifique. Il tente une analogie avec la « non existence de la sorcellerie », qui, à son avis, est une vérité scientifique, bien qu’elle soit infalsifiable au sens de Popper.

Sceptique face à cette argumentation, j’ai soumis l’extrait à Enro, webmestre du Café des Sciences. Enro écrit beaucoup sur son propre blog sur les questions de la méthode scientifique et de la sociologie des sciences, j’étais donc curieux de voir ce qu’il en dirait.

Je retranscris ici les deux commentaires les plus pertinents dans la discussion:

Le mardi 8 septembre 2009 à 23:48, par Déréglé temporel

Mon commentaire n’est pas vraiment lié au sujet du billet, sinon qu’un avantage des blogs est de permettre de poser des questions. J’ai cherché un vieux billet d’épistémologie pour la poser, mais je constate que dans tous les vieux billets, les commentaires sont fermés. Ici, donc, et je m’excuse si ça paraît déplacé.

Je suis en train de lire des entretiens de René Girard, anthropologue théoricien qui s’intéresse aux origines de la culture et de la religion. Aux critiques qui lui reproche d’avancer une théorie invérifiable et infalsifiable, il reconnaît implicitement qu’elle est infalsifiable, mais conteste l’importance de ce critère dans les termes suivants:

« Il y a beaucoup de choses absolument certaines, indubitablement vraies, qui ne sont ni vérifiables ni falsifiables au sens de Popper. La nature illusoire de la sorcellerie, par exemple. L’inefficacité de la sorcellerie est une vérité fondamentale pour notre conception des droits de l’homme et de la démocratie. Nous ne pouvons pas nous passer de cette certitude. Nous ne pouvons pas la qualifier de « religieuse », puisque nous sommes résolument laïques. Ce n’est pas non plus une certitude idéologique. C’est donc une certitude scientifique. La science nie effectivement la possibilité que certains individus aient sur la réalité un pouvoir occulte qui transcende le savoir scientifique. Le scepticisme au sujet de la sorcellerie doit donc se définir comme scientifique plutôt que religieux ou idéologique. La preuve qu’il en est ainsi c’est que, dans le monde moderne, nous révisons tous les procès faits jadis aux prétendus sorcières et sorciers et nous réhabilitons toutes les victimes. Nous savons qu’en agissant ainsi nous sommes dans le vrai, au sens le plus solide de ce mot, qui pour nous est scientifique: aux yeux de la science, la sorcellerie n’existe pas. Son inexistence a un caractère scientifique. »

Je me suis fait ma propre idée sur cet extrait, mais n’étant pas familier de Popper et d’autres auteurs d’épistémologie, je voulais inviter un vrai scientifique à le commenter. Peut-on qualifier l’inexistence de la sorcellerie de « scientifique » comme le fait Girard? L’exemple est-il valide?

7. Le mercredi 9 septembre 2009 à 11:20, par Enro

@Déréglé : Merci de venir poser cette question ici, ce n’est pas grave si tout n’est pas bien rangé dans des cases ! En ce qui concerne la réfutabilité des théories scientifiques, ce qui est indispensable dans une approche poppérienne de la science ne l’est pas dans toutes — et on ne peut à mon avis envoyer paître les théories de Girard sur ce seul motif. D’ailleurs, on comprend souvent Popper de travers : il ne dit pas que les théories scientifiques doit être réfutables mais qu’on ne connaît que ce qui est faux, et que la science progresse en éliminant le faux et en serrant de plus en plus près le vrai.

Je ne suis pas convaincu non plus par l’exemple que Girard donne pour se justifier. Si l’inexistence de la sorcellerie est « vraie » mais ni vérifiable ni falsifiable au sens de Popper, c’est bien qu’elle n’est pas scientifique au sens de Popper (puisque sinon elle serait soit fausse soit non-fausse). En fait, elle repose sur l’idée quasi-viscérale selon laquelle nature et culture sont séparées, qui caractérise nos sociétés dites modernes. Girard en fait une idée « scientifique » parce que ça arrange sa démonstration mais il me semble qu’on est au-delà de la science, dans une stratégie de civilisation qui a par exemple été décrite et discutée par Bruno Latour dans Nous n’avons jamais été modernes

Cela dit, au vu de l’ensemble de la théorie de Girard, je pense qu’elle pourrait être découpée en segments potentiellement falsifiables, même si je n’ai pas d’idées bien précises sur la méthodologie qu’il faudrait suivre (je ne suis ni psychologue, ni anthropologue de terrain, ni archéologue, ni paléontologue, toutes des disciplines qu’il faudrait mettre à contribution).

C’est drôle, j’ai eu pas mal de discussions tournant autour de Popper et de l’épistémologie ces deux dernières semaines. Les commentaires sont ouverts pour les intéressés.

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9 Réponses to “René Girard face à Popper”

  1. Gabriel Says:

    Vraiment très intéressant!!! Je vais aller voir plus en détail les liens auxquels tu fais référence! J’aime ce genre de scepticisme.

  2. Gabriel Says:

    Un tout petit détail…. je trouve surprenant que, dans le titre, tu écrives le nom complet de René Girard et pas celui de Karl Popper.

  3. koval Says:

    Salut Déreglé

    On a déjà mis en place des tests concrets sur la sorcellerie, les sceptiques du Québec se sont évertués à monter de tels tests, ils offraient même 200 000$ à quiconque viendrait démontrer ses talents ou dons surnaturels.

    Tous ces tests ont échoué, l’hypothèse étant « ce don n’existe pas » ou « le soit-disant devin ne se démarque pas du simple hasard » n’a jamais été rejetée.

    Alors tout ce qu’on peut dire à ce jour selon la démarche de Popper est que l’hypothèse voulant que la sorcellerie n’existe pas n’a jamais pu être rejetée. Nous retenons cette hypothèse pour l’instant puisque nous n’avons pas réussi à l’invalider…ça ne veut pas dire que c’est une vérité absolue, la vérité absolue n’existe pas en science, un jour, on arrivera peut-être à invalider cette hypothèse, mais pour l’instant ce n’est pas fait.

  4. Déréglé temporel Says:

    @Gabriel: « je trouve surprenant que, dans le titre, tu écrives le nom complet de René Girard et pas celui de Karl Popper. »

    Simple question d’habitudes. Je ne connais pas beaucoup de monde qui s’intéresse à René Girard, donc j’ai pris l’habitude de dire le nom au complet. Je me suis mis à m’intéresser à Karl Popper à travers des discussions avec des tas de gens qui, par défaut, disent toujours « Popper », alors j’ai pris l’habitude de faire comme eux. Je n’ai pas réfléchi davantage pour mon titre. Tu as raison de dire que j’aurais dû faire traitement égal, mais je vais assumer ma bourde ;).

    @koval: démontrer la non-existence de quelque chose m’apparaît comme un contresens logique, impossible scientifiquement. On peut prouver qu’un corbeau rose existe si on en trouve un, mais si on n’en trouve aucun, ça me prouve pas que ça n’existe pas. Mais ce n’est pas parce qu’il est impossible de démontrer que les corbeaux roses n’existent pas que ça existe.

  5. koval Says:

    Tu dis la même chose que moi Dérèglé…

    Nous dirons, jusqu’à maintenant, nous n’avons pas prouvé que les corbeaux roses existent et non, les corbeaux roses n’existent pas..

    Relis mon commentaire, ça va dans le même sens….

    J’ai écrit

    Alors tout ce qu’on peut dire à ce jour selon la démarche de Popper est que l’hypothèse voulant que la sorcellerie n’existe pas n’a jamais été rejetée.

    Si on ne rejette pas cette hypothèse, elle reste la limite de nos connaissances, donc , ça revient à dire que nous ne pouvons pas affirmer que la sorcellerie existe, c’est bien différent que de dire « la sorcellerie n’existe pas ». Saisissez-vous la nuance?

    Si oui, vous saisissez l’esprit de Popper.

  6. Déréglé temporel Says:

    Oui, je saisis la nuance et il me semblait bien que c’était ce que vous vouliez dire, mais je n’étais pas certain de l’interprétation à donner à votre commentaire, alors j’ai écris le mien juste pour être sûr. ^^

    Au fait, je ne vous ai pas encore souhaité la bienvenue chez moi, alors bienvenue!

  7. koval Says:

    C’est gentil Déréglé, merci.

  8. eschaton » Primo sangue Says:

    […] buon Girard ama ripetere che il suo modello è in grado di spiegare qualsiasi cosa. Ebbene, se un paragrafo del 1972 è in grado di dare senso al gesto di Massimo Tartaglia, sono […]

  9. Des stats pour le 300e « Temps et fiction Says:

    […] la fin de la campagne publicitaire, une fin dont je ne suis d’ailleurs pas fâché), ensuite René Girard face à Popper qui attire des recherches tant sur l’un que sur l’autre (et a même été cité par un […]

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