Science, histoire et libre-arbitre

Je suis tombé sur un filon en furetant sur le Café des Sciences. Tout part d’un billet d’Enro qui aborde quelques problèmes liés à la science et au vivant, notamment celui du libre-arbitre. En suivant les liens, on trouve celui-ci, sur le blog de Mathieu, qui fouille pas mal la question, de manière très intéressante, en référant d’autres liens qui se révèlent des lectures très profitables. Comme dirait Gabriel, c’est pertinent! J’avais moi-même pondu un billet sur le sujet il y a quelques temps.

Au-delà des angoisses humaines rattachées à cette notion, la question du libre-arbitre a également des impacts sur la théorie et la méthodes des sciences humaines, en particulier l’histoire, de même qu’en éthologie (branche de la zoologie où on étudie les comportements animaux) et, dans une moindre mesure, en biologie. En histoire, la critique de l’évolutionnisme historique, école de pensée aujourd’hui dépassée, s’est beaucoup appuyée sur le postulat du libre-arbitre. Une fois ce dernier accepté, la présentation de l’histoire des sociétés humaines comme la progression de toute société, quoiqu’à des rythmes différents, dans une direction unique, ne tenait plus. Les historiens demeurent toutefois sujets à la tentation du déterminisme. L’histoire étant une « mise en récit » des événements et des sociétés passés, ses artisans risquent toujours d’analyser leur objet d’étude en termes de « causes » et de « conséquences », ce qui entraîne facilement l’illusion que la conclusion de l’histoire est décidée à l’avance. Pour tenter de contourner le problème, l’historien anglais Arnold Toynbee a proposé de substituer aux « causes » et « conséquences » les notions de « défis » et « réponses », qui rendent intuitivement compte des choix faits par les humains pour faire avancer l’histoire dans la direction qu’elle a prise.

Accessoirement, l’imprévisibilité de leur sujet est l’un des éléments qui fondent la spécificité des sciences humaines. En d’autres termes, ce qui garanti qu’elles ne pourront pas être remplacées par une science devenue capable d’analyser les comportements humains et de poser des « lois » humaines, dans le sens scientifique du terme.

La discussion chez Mathieu, fascinante à plus d’un égard, a le mérite de poser un regard scientifique sur la question du libre-arbitre. Une fois tenu compte des critiques qui lui ont été faites, la conclusion qui semble se dégager est celle que, sinon le libre-arbitre lui-même, du moins l’apparence de libre-arbitre est un fait incontestable. Autrement dit, à supposer qu’il existe dans l’absolu un déterminisme régissant les choix humains (ce qui est indémontré et indémontrable), il sera toujours inaccessible à la science, peu importe les progrès qu’elle est susceptible de faire, et par conséquent toute approche intellectuelle et raisonnée du comportement humain doit postuler que les choix faits par les humains sont réels et que l’humain est en définitive imprévisible. Et ce, même si la plupart des être humains sont tristement banals et sans surprises.

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7 Réponses to “Science, histoire et libre-arbitre”

  1. Gabriel Says:

    Hourras! Quelqu’un qui a compris (je vise ici Mathieu et sans doute toi) le point de Spinoza. Même si nous sommes déterminés, il y a « apparence de libre arbitre « ! Le libre arbitre est possible, mais peu importe, parce que même s’il n’existe pas, nous avons l’impression d’être libres!!!

    Ton billet est excellent et je vais sans doute, quand j’aurais du temps, aller faire un tour lire ces articles!

  2. Déréglé temporel Says:

    Oui, je me souviens que toi aussi tu avais publié un billet sur le sujet:
    http://jedevraisecrire.blogspot.com/2009/06/un-determinisme-libre.html

  3. René IMASSI Says:

    Bonjour,

    Je serais malheureusement moins optimiste que Gabriel. Car il me semble que l’on peut, par l’observation scientifique, relativiser le libre-arbitre.
    Cela dit, lorsque j’écris « malheureusement moins optimiste », c’est pour rejoindre la représentation sociale d’un libre-arbitre valorisé. Mais on peut aussi s’interroger sur cette valeur que l’on veut à tout prix donner à cette « liberté ».
    Personnellement je pense que c’est un faux problème, une question qui devrait être posée différemment.

    Pour en revenir à l’investigation de l’idée de libre-arbitre par la science, à ma connaissance, il n’existe pas de programme scientifique qui vise cette question. Cela étant, certaines recherches, notamment sur la connaissance, apportent indirectement des réponses.
    Je pense à l’épistémologie génétique de Jean Piaget. Cette théorie solidement ancrée dans l’expérimentation en psychologie, nous indique que si nos actions et nos pensées ne sont certes pas pré-inscrites en nous, leurs développements, tant ontogénétiques que phylogénétiques, se font selon une structuration « nécessaire ». C’est-à-dire en suivant des principes d’organisations très précis. Ces principes dépendent eux-mêmes d’un impératif biologie.
    En d’autres termes, l’ensemble des phénomènes qui président à nos existences, y compris la manière dont nous pensons et dont les collectivités se régulent (ou non), s’enracine dans une logique du vivant. Nous sommes « emportés » par cet impératif dont le maître mot est la lutte pour la conservation du vivant et son développement.
    Finalement, la vraie question de fond serait plutôt celle du sens de ce vivant.
    L’originalité de la pensée de Piaget tient du fait qu’il n’y a ni déterminisme absolu (rien n’est préalablement inscrit à l’avant, il n’existe pas de finalité initiale), ni aléatoire fondamental.

    Par ailleurs, si l’on tient à se poser cette question du libre-arbitre, il serait bien plus productif de s’y attaquer sous l’angle interindividuel, au niveau des collectivités. Car si l’on entend par libre-arbitre la possibilité pour un individu de choisir entre l’éclair au chocolat et celle au café, on peut en effet se réjouir de disposer de cette « liberté ». Mais, une analyse, même générale, de l’influence du groupe sur notre pensée (et donc nos choix) relativise déjà considérablement la marge de notre libre-arbitre sur des comportements plus fondamentaux.

    Ces questions sont complexes et demanderaient plus que ce petit commentaire improvisé.

    Je compte y consacrer quelques réflexions sur mon blog, qui en est à son début, et ne traite pas de cela pour le moment.
    http://blogrene.wordpress.com/

  4. Déréglé temporel Says:

    Bonjour, René, bienvenue sur Temps et Fiction!
    Ton commentaire est le 400e posté sur ce blog. C’est du costaud comme 400e commentaire.
    Ton blog s’annonce intéressant. Tu n’as pas l’air d’aimer beaucoup Popper, ça promet des discussions intéressantes. Remarque, pour quelqu’un qui a une formation en psychanalyse, un positionnement anti-popper me paraît logique ;).

    Je regrette de ne pas pouvoir te répondre aujourd’hui, mais j’ai du boulot par-dessus la tête. Mais je commenterai tes arguments demain.

  5. René IMASSI Says:

    Bonjour Déréglé temporel,

    Si je donne l’impression de ne pas aimer Karl Popper, c’est sans doute par maladresse, car j’ai une forte sympathie pour cet auteur. D’ailleurs, sa photo apparaît en premier, à droite, sur le bandeau d’images que j’ai placé en tête de mon blog.

    J’ai certes une formation psychanalytique, mais je m’en suis grandement détaché, comme je l’explique sur la page « psychanalyse » de mon blog, et ce, en bonne partie grâce à Popper. S’il fallait choisir entre Popper et Freud, Sir Karl aurait sans hésiter ma préférence.

    Lorsque j’étudie un auteur, j’essaie toujours de lui trouver des limites ou des contradictions. Pour me l’approprier, c’est un moyen plus efficace qu’une simple lecture. Je le fais d’autant plus librement avec Popper que lui-même attendait cette attitude de ses lecteurs.

    Pour le moment je n’ai placé qu’un seul texte critique sur Popper, car je suis assez sûr de ce que j’y avance. Mais c’est une critique que je pense constructive, c’est-à-dire proposant finalement un renforcement de ses objectifs, par certains réajustements, et non une opposition fondamentale. N’est-ce pas être popperien que d’ainsi aborder son œuvre ?

    J’ai un deuxième texte critique que je n’ai pas encore mis en ligne, car il est bien plus spéculatif (sachant que ça n’est pas ma spécialité). Mais, il serait peut-être opportun que je m’expose aux objections qu’ils pourraient m’opposer des « disciples » de Popper dont tu sembles faire partie.

  6. René Says:

    Après relecture de mon commentaire précédent, j’ajoute que le premier texte disponible sur ma page « Karl Popper », n’est même pas une critique, puisqu’il est titré : Légitimation du rationalisme critique par l’épistémologie génétique.
    En effet, j’essaie d’y proposer une consolidation de la légitimité du rationalisme critique à l’aide de l’épistémologie de Jean Piaget.
    http://blogrene.wordpress.com/popper/

  7. Déréglé temporel Says:

    Rebonjour René,

    J’ai été présomptueux en promettant une réponse pour lundi. J’aurais dû me laisser au moins deux jours de plus pour récupérer mon sommeil… enfin…

    Concernant le libre-arbitre, le point développé ici, d’après les arguments de Mathieu, Spinoza et Gabriel, c’est la prévisibilité ou non des décisions humaines.
    L’argument de Mathieu, c’est que même si on avait à notre disposition une science capable d’identifier tous les facteurs « déterminant » les pensées et le comportement humain, il faudrait pour prédire le comportement d’une personne avoir recours à une très grande partie de l’univers connu. Autant dire que c’est un exercice impossible et vain.
    Du point de vue de l’épistémologie des sciences humaines, cela justifie le postulat du libre-arbitre. Cet élément imprévisible en a toutes les apparences.

    J’ajouterais que nous avons évoqué ici un libre-arbitre « fondamental » et non absolu. Autrement dit, trouver des arguments pour « relativiser le libre-arbitre » n’invalide en rien le point de vue présenté ici. Il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a pas de contraintes, simplement de dire que le libre-arbitre ne peut être réduit à néant.
    D’ailleurs, je ne vois pas pourquoi un élément « aléatoire » ne pourrait pas être également structuré.

    « Nous sommes « emportés » par cet impératif dont le maître mot est la lutte pour la conservation du vivant et son développement. »

    Ça me paraît un peu… mystique comme affirmation. Sans vouloir être cynique, je pense que Nelly Arcand répondrait que cet « impératif » pour la conservation du vivant est hautement faillible, puisqu’il l’a conduit à mettre fin à ses jours.

    « Si je donne l’impression de ne pas aimer Karl Popper, c’est sans doute par maladresse, car j’ai une forte sympathie pour cet auteur. »

    Ce qui m’a donné cette impression, c’est que le texte que tu as mis sur ton blog insiste surtout sur ses « maladresses ». Comme en plus les psychanalystes se réclament souvent d’une respectabilité scientifique, ils ont souvent Popper en grippe.
    Quant aux pdf que tu as mis sur Popper, je n’ai pas pris le temps de les lire jusqu’à maintenant.

    « Lorsque j’étudie un auteur, j’essaie toujours de lui trouver des limites ou des contradictions. Pour me l’approprier, c’est un moyen plus efficace qu’une simple lecture. »

    Dans ce cas, nous nous rejoignons sur ce point.

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