Histoire de la danse sociale

Sauf note contraire, toutes les informations contenues dans cet article proviennent du livre de Jean-Claude Bologne, Histoire de la Conquête amoureuse, publié aux éditions du Seuil.

Pages pertinentes:  pp.132-135: Une nouveauté: la danse; pp.214-215, l’apparition du bal; le bal, son heure de gloire et sa décadence, pp.271-278; du tango au hip-hop pp.307-311


Vous connaissez mes interrogations sur l’histoire de la danse, qui datent en gros depuis mes débuts dans le milieu du swing, il y a près de deux ans. J’ai trouvé dans le livre de Jean-Claude Bologne, Histoire de la Conquête amoureuse, du matériel pour établir une petite chronologie. Alors je la partage ici avec vous:

 

Sous l’Empire romain, la danse est un spectacle, souvent pratiqué dans des cérémonies qui ont une valeur sacrée. Nous sommes encore loin de l’activité sociale. C’est au Moyen Âge que nous retrouvons cette connotation (mais ne serait-ce pas parce que les activités folkloriques médiévales nous sont mieux connues? – ce point n’est pas traité chez Bologne) avec des danses de groupe codifiées qui, comme le remarque Bologne « ne permettent pas aux couples de s’isoler ».

Les premières danses de couple apparaissent aux XVe et XVIe siècle, notamment la volte. Les couples y sont ouverts, limitant les contacts, mais néanmoins, ce sont déjà des couples. La volte provençale introduira le couple fermé, « enlacée et rapide », étourdissante. La seconde moitié du XVI siècle étant marqué par la morale stricte des puritains protestants et de la Contre-Réforme tridentine (1), la volte se fera vite condamner par l’Église, et Bologne nous dit qu’elle fut abandonnée au XVIIe siècle.

Ces danses sont des pratiques exclusivement urbaines, et il faudra attendre la fin du XIXe siècle pour que les danses de couples pénètrent dans les pratiques campagnardes.

Pendant ce temps, en milieu urbain, le bal public fait son apparition au XVIIIe siècle. Anecdote intéressante, le premier bal public, le bal de l’Opéra, naît à Paris un peu après le 31 décembre 1715, une ordonnance spéciale ayant permit les bals publics dans cette salle particulière pour fêter l’arrivée du jeune Louis XV à Paris. La nouveauté est l’existence, non d’un bal, mais d’un bal qui soit à la fois public et à dates régulières, par oppositions aux bals de cours qui étaient organisés ponctuellement, où il fallait être invité pour s’y présenter.

Dès lors qu’on commence à danser en couple, les problèmes de constitution des couples se posent: « Au XVIIIe siècle, [nous dis Bologne] les couples étaient constitués par un maître des cérémonies, selon une étiquette complexe qui tenait compte du rang et non des affinités. » Mais au XIXe siècle, le bal devient un événement mondain où on est libre d’inviter qui on souhaite. Cela coïncide avec sa démocratisation: il existe à tous les échelons de la société (bien que ça reste encore un phénomène principalement urbain).

 

Avec le XIXe siècle et le romantisme, la valse fait son apparition, sous sa forme moderne, vers 1815. Elle fait scandale. À sa suite, la polka et la scottish. L’évolution principale, c’est l’apparition du guidage par l’homme:

« la technicité oblige les danseurs à « trouver une complémentarité », à chercher « une dynamique qui prennent en compte le style de l’un et de l’autre. ». Même si l’homme mène la danse, une forme de complicité naît au sein du couple, dans un rapport corporel qui a soulevé l’hostilité des censeurs. » (p.277).

 

 

Le bal s’épanouit aussi bien dans les villes que dans les campagnes, malgré la réprobation d’une Église déjà en perte de vitesse (déjà évoqué ici). Mais il s’insère surtout dans les pratiques de la haute société.

« La grande période du bal correspond à l’essor de la haute bourgeoisie. Il survit difficilement à la guerre et à la crise de 1929. Les jeunes gens ont désormais d’autres lieux de drague et sacrifient au rite du bal sans enthousiasme, pour « meubler leur vie ». »

 

 

Plutôt que de supprimer la danse, cette évolution amène en en privilégier d’autres formes: « Les danses de l’entre-deux-guerres correspondent à l’exaltation du corps. »: le tango succède à la valse comme danse archétypique. Il est né à Buenos Aires et Montevideo (Argentins et Urugayens s’en disputent encore la paternité). Comme la valse, il a fait scandale lorsqu’il pénètre en Europe au tournant du siècle. À partir des années 1930, la java naît en France (Paris) tandis que le swing fait son apparition aux États-Unis (Lindy Hop à New York, Balboa en Californie )(2). Dans la foulée de ce dernier plusieurs variations naissent: be-bop, boogie et surtout rock&roll, qui domine les années 1950.

Plus tardivement, le west coast swing vient s’adapter à l’émergence d’une musique populaire de plus en plus éloignée du rock dansant, mais à cette époque, la danse de couple est déjà en déclin (3). Faut-il y lier l’émergence d’une danse pas du tout technique, le slow? D’après notre auteur, ce sont les danses solos qui prennent toutes la place: twist, disco… hip-hop. Avant que ce dernier ne s’impose, il semblerait que l’association danse-affaire-de-fille ne se soit consolidée:

« Dans la tradition occidentale, l’image du danseur solitaire n’est guère valorisée. Alors que dans d’autres cultures (russe, africaine), l’homme manifeste sa virilité par la danse, l’Occident garde l’image des séductrices, Salomé, Mata Hari. Le risque de dévirilisation doit être écarté par l’emprunt de nouvelles danses aux cultures africaines (hip-hop), ou par l’adoption de nouveaux comportements (le défi dansé). »

 

 

Ce qui nous amène à nos jours. Les danses sociales réémergent péniblement chez les jeunes de ma génération, en particulier les danses latines et le swing, mais aussi le tango et les danses de ballroom (loin derrière).  La stigmatisation du danseur comme d’un homme peu viril est en nette régression, du moins dans certains milieux. Mais ce qui empêche tant et tant de danseurs (de danseuses aussi, mais moins) potentiels de pratiquer plus et mieux demeure aujourd’hui la peur du ridicule (laquelle, paradoxalement, accroît le ridicule bien davantage qu’elle ne permet de l’éviter).

 

 

(1) Sur ces sujets, c’est encore Le Péché et la Peur de Jean Delumeau, qui est le livre le plus révélateur de ce climat.

(2) Sur le swing, c’est un ajout de culture personnelle. Bologne n’en parle pas. La chronologie est approximative. Par contre, c’est de lui que me viennent les informations suivantes sur le be-bop et le rock.

(3) Encore un ajout personnel et approximatif.

 

Edit, environ 12 heures après la première publication, j’ai modifié l’organisation des paragraphes pour améliorer la lisibilité et ajouté un lien. Corrigé quelques fautes par la même occasion.

Publicités

Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

5 Réponses to “Histoire de la danse sociale”

  1. Mouma Says:

    Je crois qu’une des raisons qui fait que les hommes sont moins tentés par le ballroom, c’est le maniérisme qui affuble plusieurs danseurs. Rien ne semble plus menaçant que ce manque de virilité dans les manières.

  2. Déréglé temporel Says:

    Les danses emblématiques – notamment la valse – du ballroom rejoignent aussi moins l’imaginaire d’aujourd’hui: c’est moins sexy que les danses latines ou le tango, moins party que les danses swing.
    C’est sûr que les gars craignent de prendre des habitudes maniérées, mais en même temps, on voit très rarement des danseurs de ballroom, alors je ne suis pas sûr que le gars moyen s’en fait quelque idée. Pour la plupart, la danse, c’est du ballet.

  3. tpe Says:

    excuser moi
    mais nous sommes trois élèves de 1°ES et nous travaillons sur l’image de la femme a travers la danse et je pense que certains commentaires de ce site ainsi que l’avis de chacun, pourrait nous aider a avancer pour l’aboutissement de notre projet.

    nous avons besoin d’aide merci de nous aider.
    >Pour vous l’image social de la femme est elle valorisée ou dévalorisée par l’image donner des danseuses?

  4. Déréglé temporel Says:

    Vaste question! il y aurait de quoi écrire plusieurs thèses sur le sujet.
    Au fait, rappelez-moi ce que signifient 1ºES et TPE? Je suis toujours perdu dans les termes du système scolaire français (deux ans de résidence là-bas ne suffisent pas à les acquérir!)

    Réponse concise et naïve: oui.

    Mais après ça… quelle danse, quelles danseuses?
    Qu’entend-on par « valorisée ou dévalorisée »? d’une certaine manière, on peut dire, d’après un certain système de valeur et certains jeux de mots, que les chanteuses pop comme Shakira ou Britney Spears « valorisent une danse sensuelle qui dévalorise la femme en la réduisant au rang d’objet sexuel », ce qui ne nous avance pas beaucoup, non?
    la ballerine-type, femme fragile, idéalisée, isolée -bref, princesse- est-elle bien « valorisée »?

    Les danseurs sociaux comme moi considèrent généralement que le devoir d’un danseur est de mettre leur danseuse en valeur. (je le pense aussi, bien que ma priorité soit surtout d’avoir du fun avec elle… c’est que je danse rarement pour un public).

    N’hésitez pas à revenir poser vos questions, commenter, et tout et tout. Votre sujet est très intéressant.

  5. Anniversaire statistique « Temps et fiction Says:

    […] 9. Histoire de la danse sociale: Voici un coureur de fond un peu anarchique, qui, depuis sa publication, reçoit en moyenne 1 visite par jour (mais certains mois, la moyenne flirte avec le 0), la plupart du temps en raison de recherches google plus ou moins appropriées en rapport avec la danse (exemple, hier, « danse tpe »). Il s’agit souvent de recherches en rapport avec une danse particulière (exemple, hier encore « histoire danse java »). Il est crédité d’un total de 242 clics. […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :