Le sentier dans la forêt

Aujourd’hui, un billet sur un livre que j’ai lu à toute vitesse récemment. J’ai toujours été intéressé par l’histoire des mentalités, whatever ce que signifie « mentalités » qui a toujours été un terme utilisé à dessein par les historiens parce qu’il est un peu fourre-tout. Dans le cas qui nous occupe, il s’agit de la place qu’occupent les forêts dans l’imaginaire occidental. Le livre s’intitule Forêt, essai sur l’imaginaire occidental, signé Robert Harrisson, et s’avère une lecture très profitable pour tout esprit curieux. J’ai personnellement préféré les deux premières parties, sur l’antiquité et le moyen âge. Je pense que deux facteurs ont joué dans cette préférence: 1) les sources utilisées 2) l’esprit du temps traité.

En effet, les sources traitant la situation dans l’antiquité se rapportent essentiellement à la mythologie, ce qui me fait tripper. Les sources pour le moyen âge privilégient la littérature: romans de chevalerie (littérature que j’ai toujours aimé), Dante et autres. À cela s’ajoute un code législatif d’un très grand intérêt. Par la suite, mis à part l’analyse de l’article « forêt » de l’Encyclopédie, les sources littéraires sont nettement privilégiées, en particulier la poésie, ce qui m’intéresse moins.

Par ailleurs, la relation des occidentaux avec la forêt est plus émotive, plus charnelle dans l’antiquité et le moyen âge. Les éléments fondamentaux nous en sont restés, mais occultés, en quelque sorte, par le recul des forêts elles-mêmes. Les Lumières utilisaient régulièrement l’argument de « nature » dans leur philosophie, mais cette nature était bien loin de la perception qu’on en a aujourd’hui. En fait, ils s’efforçaient souvent d’y imposer une « raison » à laquelle elle ne se pliait pas. Ces époques d’éloignement de la forêt, du XVIe siècle au XXe, sont bien moins enthousiasmantes que les précédentes.

Dès l’épopée de Gilgamesh, la forêt représente l’anti-cité. Les civilisations occidentales sont nées dans les forêts, et contre elles. Le héros civilisateur se doit de sortir de la cité, de combattre symboliquement la forêt et de re-fonder la cité. Les rejetés de la cité se retrouvent dans la forêt, où Romulus et Remus recrutent le futur peuple de Rome. La cité est un univers domestiqué et intelligible, la forêt est donc sauvage et insaisissable. Elle est et rend sauvage. Cela se reflète aussi dans les romans de chevalerie, où on trouve des figures de sauvages (forêt) et de damoiselles (cité) entre lesquels évoluent les chevaliers, agents civilisateurs; comme Gilgamesh, ils s’aventurent en forêt pour y promouvoir la cité, mais ils ont besoin pour y arriver de la force sauvage que seule la nature peut procurer. Ils y courent le risque de devenir fous et sauvages; cela arrive à Lancelot, Yvain, et tant d’autres… ce sont les damoiselles qui les ramènent alors à la raison. Anti-cité, la forêt devient également le refuge des justes lorsque la cité est gouvernée par un tyran: Robin des Bois et ses semblables doivent fuir la cité pour y ramener la justice.

Le recul progressif des forêts a laissé la place à des forêts de nostalgie, abritant parfois l’esprit d’un peuple (les forêts des frères Grimm pour la nation allemande). Les forêts sauvages étaient de plus en plus domestiquées, débarrassées (dans certaines régions dès la fin du moyen âge) des prédateurs les plus dangereux, elles deviennent des lieux réputés paisibles où on peut se réfugier de l’agitation citadine. Par ailleurs, face à l’esprit excessivement rationalisant des Lumières, les forêts sont un chaos inesthétique pour les Lumières, superbe pour les romantiques qui réagissent contre les philosophes.

Outre l’analyse faite sur la place occupée par les forêts dans l’imaginaire occidental, l’une des forces du livre de Harrisson est de faire un parallèle avec les phénomènes de déforestation et de protection de la forêt. Les grands empires méditerranéens de l’antiquité (minoen, égyptien, phénicien, grec, carthaginois, romain) et du moyen âge (byzantin, génois, vénitien, arabe, turc, espagnol) devaient leur puissance à leur flotte, et donc à leur capacité de contrôler de vastes réserves de bois. Comme la cité, la thalassocratie naît de la forêt, dépend d’elle, et vit aux dépens d’elle. La flotte romaine est l’une des principales responsables de la désertification des rives sud et est de la Méditerranée. La république vénitienne a dû légiférer pour protéger (en vain) sa forêt. Les rois du Moyen Âge, en s’appropriant de larges domaines forestiers pour la chasse, en ont été de grands protecteurs. La Révolution, qui considérait ce privilège royal comme insupportable, fut une catastrophe forestière. Dans la foulée des Lumières et à la suite de la Révolution, s’est imposé le paradigme d’une forêt destinée à être exploitée: c’est dans cette optique que se réfléchi à la fois la déforestation (conséquence de l’exploitation) que la préservation des forêts (destinées à exploitation future).

Le livre se conclut sur la réaction contemporaine face à la déforestation. C’est en milieu urbain, remarque Harrisson, ceux qui n’ont pas de contacts avec la forêt et ne vivent que très indirectement de son exploitation, que la disparition des forêts provoque les réactions les plus émotives. Face à la disparition du berceau qui l’a vue naître, la cité a mauvaise conscience.

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6 Réponses to “Le sentier dans la forêt”

  1. Sombre Déréliction Says:

    Ouf! Tout un article! J’aime bien l’interprétation qui est faite au dernier paragraphe.
    Par ailleurs, je ne sais pas pourquoi, mais la forêt m’a toujours laissé le sentiment d’un lieu glacial, dangereux et inhospitalier. Si on prend en compte le fait que je tolère mieux la compagnie de la Chainsaw que celle d’une vaste étendue d’arbres, je dirais que mon esprit est plutôt marqué par la philosophie des lumières! Sans doute un effet secondaire des cours de calcul différentiel du CÉGEP!

  2. Déréglé temporel Says:

    Pas forcément. J’ai mis l’insistance sur l’exploitation parce que c’est le trait dominant des Lumières, qui par ailleurs vont parfois la trouver désordonnée, mais ils ne la trouvent pas forcément inhospitalière, en tout cas pas dangereuse. Pour un Jean-Jacques Rousseau, c’est un bon lieu pour faire des promenades et fuir l’agitation citadine (à condition qu’elle ne soit pas trop loin de la ville).
    La forêt menaçante correspond plutôt à l’Antiquité et au Moyen Âge. C’est parce que s’y aventurer est dangereux que les héros y vont, et c’est aussi pour cette raison qu’il faut bâtir une cité, dont les murs protègent de la forêt et des créatures qui y habitent. Une palissade de bois, pour un village de cet époque, ne sert pas à repousser des envahisseurs, mais à empêcher un loup de pénétrer dans le village la nuit.
    On retrouve un peu aussi la forêt menaçante dans le folklore romantique, notamment les contes de frères Grimms (ce qui n’a rien de bien étonnant, puisque ces derniers plongent leur racines dans des époques lointaines).

  3. Sombre Déréliction Says:

    La pensée de Rousseau, si on omet son aspect politique, est à mille lieux de celui des lumières!

    Quant à la nature romantique de Rousseau je la comparerait plutôt à un boisé au milieu d’un centre urbain qu’à la forêt boréale!

    En somme, Rousseau n’était pas dans la forêt, il était juste un peu dans le champs! 😆

  4. Sombre Déréliction Says:

    Celui= celle 😳

  5. Déréglé temporel Says:

    « Quant à la nature romantique de Rousseau je la comparerait plutôt à un boisé au milieu d’un centre urbain qu’à la forêt boréale! »

    Pas romantique…
    mais sinon, c’est exactement ça!

  6. Forêts Says:

    […] Le sentier dans la forêt […]

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