Vampires vs Zombis: les contagions comparées (1)

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Ça fait longtemps que je veux écrire des réflexions sur les zombis, alors je me lâche. Nous allons d’abord commencer par une comparaison des zombis avec les vampires sous un angle précis: la contagion. Ces deux monstres classiques de la littérature horrifique ont en commun leur reproduction par infection d’humains innocents. Le loup-garou aussi, mais on va le laisser de côté, d’une part parce qu’il est beaucoup moins à la mode que les deux précédents, d’autre part parce que ma culture personnelle ne m’a pas encore mis en contact avec une histoire qui explorerait vraiment les problèmes liées à la contagion lycanthropique. À tout seigneur tout honneur, nous commencerons par le vampire.

Précisons, s’il est besoin, que mes observations ici ne sont pas le résultat d’une étude systématique. Je fais peut-être de grossières erreurs pour ces raisons.

Le vampire est issu des contes folkloriques, mais il ne gagne véritablement sa place dans notre imaginaire que dans la littérature romantique, avec le Dracula de Bram Stoker. Le mythe du vampire ainsi créé impose une créature solitaire, charismatique et aristocratique. Dracula, certes, se nourrit de sang, mais ses victimes sont finalement relativement peu nombreuses, et on suit surtout sa quête, romantique à souhait, d’une compagne avec qui partager l’éternité. L’imaginaire romantique, comme l’imaginaire folklorique, est fondamentalement a-scientifique. La question des conséquences de la contagion ne se sont donc pas posées à cette époque. Aussi estimait-on simplement qu’une victime dont un vampire avait bu le sang était destinée à se transformer. Du reste, ces vampires ne sont pas encore bien gourmands et le processus de transformation est long, de manière à mettre l’accent sur son aspect tragique.

Mais avec le temps, on s’est mis à mettre l’accent sur le rôle prédateur des vampires. De moins en moins à la recherche d’une âme-soeur éternelle (même si c’est demeuré un poncif du genre, cette quête est devenue un enjeu parmi d’autres plutôt que le seul enjeu) et de plus en plus préoccupés par leur en-cas quotidien, les vampires devenaient plus gourmands, et faisaient plus de victimes. En conséquence, les chasseurs de vampires devaient les serrer de près pour abattre tous leurs rejetons. Cette solution ne pouvait faire qu’un temps: la contagion vampirique devenait une contrainte difficile à gérer pour des scénaristes qui, par ailleurs, avaient un esprit plus « réaliste » que leurs prédécesseurs.

Dans une histoire avec un seul vampire, il fallait prendre en compte toutes les victimes de ce dernier depuis ses quatre cent ans d’existence présumés, toutes ses victimes à l’intérieur de l’histoire racontée, et toutes les victimes de ses victimes. De plus en plus, les problèmes liés à un mode de reproduction exponentiel apparaissaient comme évidents tant au public qu’aux créateurs. Le mythe du vampire solitaire, essentiel à la popularité de la créature, perdait en crédibilité. Les évolutions ultérieurs de la créature allaient être conditionnées par ce problème.

Plusieurs solutions s’avançaient. La première revenait à admettre l’existence d’une société vampirique limitée. Les vampires se contrôlaient les uns les autres. Cette solution était en phase avec l’image aristocratique de la créature, façon « bal des vampires ». Fondamentalement solitaires, les vampires étaient portés à éliminer eux-mêmes les rejetons de surplus pour préserver leur solitude. La solution est allée croissante. Les sociétés vampiriques, telle que la Camarilla du jeu de rôle « Vampire: the Mascarade » ou de la bande dessinée Rapaces prenaient l’apparence de société secrètes style Illuminatis ou Francs-Maçons, tirant les ficelles de la société humaine en général. Dans certaines séries actuelles sur les vampires, les vampires ont un instinct de solitude si puissant qu’ils peinent à se retenir de sauter à la gorge de leurs congénères qui pénètrent sur leur territoire, au point où ils doivent se détacher de leurs « enfants » après quelques temps de fréquentation. Un modèle alternatif de société vampirique est celui, comme chez Nancy Kilpatrick, basé sur le modèle familial: une famille plus quelques amis de la famille forment un noyau relativement restreint. Dans Buffy the vampire slayer, les vampires apparaissent plutôt comme des bandes de rues criminalisées menées par des chefs impitoyables. Mais le contrôle s’exerce là aussi.

L’autre solution adoptée a été de transformer progressivement le processus de contagion vampirique. Je n’en suis pas certain, mais je pense que c’est Anne Rice qui, la première a inventé (ou au moins popularisé) le système en vogue aujourd’hui: boire le sang de la victime ne suffit plus à en faire un vampire, encore faut-il que le vampire boive intégralement le sang de son futur enfant pour ensuite faire boire à ce dernier son propre sang de vampire. La contagion devient alors le fait non pas d’une maladie incontrôlable mais d’un geste conscient du vampire. Par ailleurs, on nous décrit généralement ce processus comme physiquement demandant, voire pénible pour le « papa », ce qui l’incite à limiter le nombre de ses « bambins ». Cette méthode de reproduction est celle non seulement des vampires d’Anne Rice, mais aussi de Vampire: the Masquarade, des vampires de Buffy (et des séries-clones), même de la comédie québécoise Karmina. En fait, il est pratiquement généralisé aujourd’hui, c’est devenu un nouveau poncif connu de tous les amateurs du genre.

Il y a bien eu, à travers le processus, quelques éloignements des modèles principaux. Quelques récits assumant une contagion galopante et des univers où les vampires deviennent aussi, voire plus nombreux que les humains. Une sorte d’apocalypse vampirique. Mais ça reste l’exception et ces récits sont assez peu connus. Dans ces cas, les vampires, présumés des créatures plus intelligentes que les humains, finissent généralement par parquer ces derniers, leur source de nourriture, dans des enclos pour en faire l’élevage. Ça peut s’entrevoir par exemple chez les pseudo-vampires dénénérés de Rapace, à mi-chemin entre un modèle de société secrète et un modèle apocalyptique. (Le seul cas que je connaisse qui s’en approche et ait conquis un public significatif est la bande-dessinée Requiem Chevalier Vampire, très second degré, où la contagion a carrément été abandonnée).

Toutes ces évolutions, à mon avis, pour protéger les traits qui, dès le début, on marqué l’image du vampire: créature solitaire, aristocratique, sophistiquée. Les compromis avec ces traits visaient uniquement à sauver les meubles. Le prochain billet, qui concernera l’évolution des zombis, montrera que cet autre monstre a connu à peu près l’évolution inverse.

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8 Réponses to “Vampires vs Zombis: les contagions comparées (1)”

  1. Arkalys Says:

    Passionnant ! Je me permettrai d’ajouter quelques remarques :

    – La contagion par simple morsure n’est valable que si le mordu reste en vie. Quel est le problème de la « sur-contamination » si Dracula et ses compères boivent le sang des humains jusqu’à ce qu’ils meurent exsangues ?
    – « Une sorte d’apocalypse vampirique. Mais ça reste l’exception et ces récits sont assez peu connus ». Pas d’accord. « I am legend » et surtout son adaptation cinématographique récente on largement participé à la diffusion du modèle d’apocalypse vampirique.
    – Riverdream (ttire original : Fevre Dream), de GRR Martin, l’auteur du célèbre Trône de Fer, laisse complètement de côté le côté de la contamination en supposant que vampires et humains sont deux races distinctes et qu’un métissage est impossible, même si quelques vampires mettent à profit le désir des humains d’avoir leurs pouvoirs pour mieux se les attacher. J’en profite pour mentionner que ce roman qui se passe à l’époque ou les steamboats écumaient le Mississippi et ses affluents se lit très bien, et nous plonge dans une ambiance tout à fait délectable.

  2. Sombre Déréliction Says:

    Hé! ce vampire ressemble à Richard Séguin! 😆

    Je suivrai avec passion ces comptes-rendus, bien que je n’en connaisse que très peu en matière de littérature d’horreur!

  3. Déréglé temporel Says:

    Ne connaissant ni le roman ni le film I am Legend, je me suis rebattu sur wikipédia. Le truc, c’est que j’étais convaincu qu’il s’agit d’un film de zombis, c’est du moins dans ce sens que la critique l’a commenté à sa sortie: des zombis qui craignent la lumière.
    Il semblerait, que dans le livre, il s’agisse de vampires intelligents créant une société alternative.
    Par contre, dans le film avec Will Smith, les caractéristiques de créatures qui les assimileraient à des vampires seraient très atténuées. Par ailleurs, leur intelligence serait relativement limitée, proche d’animaux vivant en meute, ce qui tendrait à les rapprocher des zombis. L’article wikipédia du film hésite entre les deux termes, « vampire » et « zombi ». Quoiqu’il en soit, le livre m’apparaît plutôt comme une brillante exception que comme un thème du sous-genre vampirique. Anticipons un peu sur le prochain billet en faisant la comparaison avec les zombis: dans cet autre sous-genre, l’apocalypse zombifique s’est carrément imposé, au point où c’est plus de la moitié des récits qui la mette en scène; et lorsqu’il n’y a pas apocalypse zombifique, on s’en approche généralement de beaucoup.

    « La contagion par simple morsure n’est valable que si le mordu reste en vie. »

    Ah, je ne sais pas, il faudrait vérifier. Il me semblait que dans les premiers romans vampiriques, ce critère n’entre pas en ligne de compte. D’ailleurs chez les romantiques, il n’y a à peu près aucune préoccupation pour ce genre de détails.

  4. Sombre Dereliction Says:

    « Dracula, certes, se nourrit de sang, mais ses victimes sont finalement relativement peu nombreuses, et on suit surtout sa quête, romantique à souhait, d’une compagne avec qui partager l’éternité.É

    Cet extrait me donne bien le gout de m’initier à cette fascinante littérature. Vous êtes en train de me convaincre de remettre les pieds dans une librairie!

  5. Déréglé temporel Says:

    tu serais un romantique?
    c’est ton côté Miss Murder? 😛

  6. Sombre Dereliction Says:

    Tout à Fait! J’ai toujours voulu être un dur de dur, mais peine perdue. Il me faudra tôt ou tard assumer ce que je suis vraiment! 🙂

  7. lotin Says:

    article très intéressant. je n’avais pas pensé à aborder ces bestioles sous cet angle. et comme je suis assez feignant, je n’ai jamais développé ma propre théorie. il s’agit de voir la différence zombis-vampires du point de vue du symbolique: que représentent ces deux créatures? ma conclusion était que le vampire représente la peur du monstre/prédateur caché parmi nos semblables, tandis que le zombi, lui, symbolise plus une angoisse du monde qui est devenu prédateur. en gros, la solitude change de camp. bien sûr, c’est surtout valable pour le vampire « traditionnel ». je dirais qu’actuellement, le tueur psychopathe a pris ce rôle, les vampires ayant été largement humanisés. voilà. j’ai jamais poussé plus loin, désolé…

  8. Déréglé temporel Says:

    Bienvenue à toi, lotin, et merci pour le compliment, ça fait plaisir.

    Et de te dis pas désolé, c’est une remarque très intéressante que tu fais là.
    Que le vampire représente un prédateur caché parmi nos semblable est tout à fait plausible. On fait d’ailleurs assez spontanément la comparaison dans le langage courant quand on se réfère à une relation malsaine: « c’est un vampire, il te pompe ton énergie ».
    Dans le folklore (d’après un documentaire que j’ai vu il y a très longtemps), le vampire était généralement un proche, mort quelques jours avant. Ça le rapproche de la figure du revenant, et peut-être des effets d’un deuil mal vécu.

    quant au zombi, en effet, c’est la société qui se converti toute entière ou presque en une menace. Pour dire, un texte assez proche de ce schéma qu’on pense rarement à rapprocher des histoires de zombis est « Rhinocéros » d’Eugène Ionesco, allégorie sur le totalitarisme et la pensée unique, où les gens se transforment progressivement en… ben en rhinos, comme le dit le titre.

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