Les morts entre la marche et la danse

J’ai brièvement fait référence à Walking Dead, explicitement pour souligner un aspect un peu ridicule de la BD. Il faut maintenant que je répare l’injustice que je lui ai faite, car il s’agit de l’un des meilleurs récits de zombis jamais écrits. Non qu’il soit exempt de défauts. Mais il est écrit avec justesse, sensibilité, perspicacité, rythme et sens dramatique. C’est une oeuvre intelligente et mûre.

Le scénariste Robert Kirman, loin de chercher à s’affranchir du caneva-type des histoires de zombis, l’assume entièrement et exprime son originalité à l’intérieur des codes du genre, scrupuleusement respectés. Cela ne l’empêche pas de s’offrir une véritable réflexion sur le genre, et sur l’humain. Le thème de la série est soigneusement médité: les mécanismes de survie en période de crise. Ce prétexte invraisemblable de l’invasion zombifique, de l’apocalypse entraînant l’effondrement de la société et de toutes les sécurités qu’elle offre, est idéal pour lever le voile sur le comportement humain en situation extrême – on y voit aussi bien nos côtés sombres et notre animalité que quelques aspects plus « nobles » (mais le mot est-il approprié?) de notre fonctionnement.

Pour davantage d’informations sur la série, allez voir les chroniques de Neault, ici et ici.

J’aimerais surtout commenter un parallèle, qui m’a frappé au détour du quatrième tome, avec la danse macabre, déjà évoquée dans un billet précédant (écrit à la va-vite et super mal structuré, mais bon…). En complément du thème, je vous suggère cet article sur les gisants chez Ariane Gélinas.

Attention, spoilers en vue, puisque je fais quelques citations directes des personnages. La majorité d’entre elles proviennent du quatrième tome dans la VF publiée chez Delcourt.

On a eu l’occasion de voir les différents thèmes de prédilection de la danse macabre.Voyons les parallèles avec les zombis (vous aurez le droit ensuite de me recommander des médocs)

Le thème majeur est celui-ci: tous sont égaux devant la mort. La danse macabre représente la société, des gens de toutes conditions sociales, pourrissant en toute égalité devant la mort. Les histoires de zombis post-Romero remplissent une fonction similaire.

Bien entendu, ils sont représentés, comme les morts de la danse macabre, dans toutes les horreurs du corps décomposé. Peau pourrissante, viscères à l’air libre, membres cassés, morceaux manquants, sangs répandu partout, etc… le corps est malmené de toutes les façons possibles, jusqu’à la complaisance morbide. Mais il y a plus.

Le zombi est en quelque sorte figé dans la condition qu’il occupait au moment de la contamination. Les représentations visuelles de foules de zombis, au cinéma ou en bande dessinée, prennent soin de présenter des individus des deux sexes, de différents âges (les enfants sont souvent absents, en vertu des tabous de notre société sur l’enfance, mais la règle est loin d’être absolue – elle est même volontairement transgressée par bon nombre d’artistes) et surtout de différents costumes: costume-cravate, mini-jupe, soutane, costume de clown, habits paysans, uniformes divers, etc…

Dans le quatrième tome de Walking Dead, les survivants sont réfugiés dans une prison, à l’abri de solides clôtures. La sécurité entraîne une modification du rapport aux morts, qui viennent se heurter aux clôtures, incapables de les franchir. Certains s’efforcent de les ignorer. D’autres développent une fascination à les observer. L’un deux, Axel, observe « J’y pense tout le temps. Qui ils étaient… ce qu’ils faisaient avant de mourir… Je me demande quel métier ils avaient. S’ils avaient de la famille. Et ce qu’elle est devenue. Est-ce qu’il y en a qui sont de la même famille… qui sont restés ensemble? […] c’étaient des gens, avant. [… un autre répond] Vous croyez qu’il y en a qui étaient astronautes ou agents secrets, ce genre de connerie? ce serait la classe.[Axel reprend] c’est ce que je voulais dire. […] Je me demande ce qu’ils ont ressenti en mourant. Ce que ça leur a fait de se transformer… de revenir. […] Vous vous posez pas ce genre de questions? Je veux dire, y a des chances qu’on finisse tous comme ça, hein? »

Kirkman renforce ce thème en transgressant légèrement le thème de la contamination. Dans Walking Dead, tous sont contaminés. La morsure du zombi est mortelle, mais tous les morts reviennent à l’état de zombi, sans exception. Aussi, à la fin du quatrième tome, le meneur du groupe, Rick, fait un discours où il doit se défendre contre les doutes exprimés par les membres du groupe sur ses décisions. À celui qui lui dit qu’ils ne veulent pas devenir des sauvages, il réponds qu’ils le sont déjà: « ‘À la seconde où on a logé une balle dans la tête de ces monstres… à l’instant où l’un d’entre nous les a défoncé au marteau… on est devenus comme ça! Voilà ce qu’on est. Vous ne vous en rendez pas compte. On est entouré par les morts On est parmi eux… et quand on abandonnera… on deviendra comme eux. On vit à crédit. Chaque minute de notre vie est une minute qu’on leur vole. Vous les voyez, là, dehors. Vous savez que lorsque vous mourrez, vous serez l’un d’entre eux. Vous croyez qu’on se planque ici pour échapper aux morts-vivants? Vous ne comprenez pas? C’EST NOUS, LES MORTS-VIVANTS! » Un moine du XIVe siècle n’aurait pas désavoué ces paroles.

Cet extrait met aussi en scène l’une des distinctions entre danse macabre et histoire de zombis. Dans ces dernières, l’un des thèmes majeurs est l’effondrement de la société. On observe, soit directement (si l’histoire se situe pendant l’invasion) soit indirectement (si elle se situe dans le monde post-apo) l’effondrement de l’économie et des hiérarchies de la société. La disparition des médias et des sources d’énergie (électricité et essence), les difficultés pour s’alimenter, deviennent alors criantes, puisque plus personne n’assure l’approvisionnement. Il faudrait chercher bien loin pour trouver semblable thème dans les danses macabres, qui insistent surtout sur la vanité des vices et plaisirs terrestres. Tout au plus pourrait-on les voir se joindre dans une commune leçon d’humilité à la société d’où ils sont issus.

EDIT: J’ai oublié un des thèmes les plus importants que je voulais aborder dans ce billet. Ajout, donc.

J’oubliais. L’autre distinction à faire entre danse macabre et histoires de zombis est bien sûr le contexte social. Au XIVe siècle, la mort était omniprésente, par la peste, la guerre et la famine. Les représentations de la mort reflétaient ce qui entourait chacun. Aujourd’hui, c’est plutôt l’inverse. Nous sommes fascinés par la mort justement parce que nous vivons dans une société aseptisée où la mort est cachée, et rare.

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3 Réponses to “Les morts entre la marche et la danse”

  1. Ariane Says:

    Merci pour la référence vers mon blog, sincèrement.
    Encore une fois, un excellent billet que celui-ci.

  2. Déréglé temporel Says:

    Il n’y a pas de quoi. Ton billet sur les transis est très intéressant, et en parfaite adéquation avec mon propos.
    Merci pour le compliment. 😉
    Je profite de ce commentaire pour te souhaiter la bienvenue sur mon blog.

  3. Zombis mathématiques « Temps et fiction Says:

    […] sonore plutôt bonne, deux scènes cultes pour les amateurs). Non, je vais plutôt reparler de Walking Dead, puisque Robert Kirkman s’efforce d’écrire un scénario plutôt intelligent, […]

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