Le syndrôme de Cassandre

Dans la mythologie grecque, Cassandre était une princesse troyenne qui avait reçu le don de prophétie, et la malédiction de ne jamais être crue. Curieusement, aujourd’hui nous appelons des « cassandres » les prophètes de malheur, dans le but de les ridiculiser et de les décrédibiliser, oubliant que, dans la mythologie, toutes les prédictions de Cassandre se sont réalisées et que les Troyens auraient été bien inspirés d’y prêter attention. Cassandre me paraît donc être une bien meilleure analogie pour les intellectuels incapables de vulgariser leurs connaissances, enfermés par conséquent dans la solitude du savoir.

C’est bien à cela que j’ai pensé lorsque je suis tombé sur cet extrait du livre « Why Some Ideas Survive and Other Die », qui traite du « Curse of Knowledge »: la malédiction du savoir, dit l’auteur, est que, dès lors qu’on sait, il devient difficile d’imaginer qu’on puisse ne pas savoir. D’après l’auteur, c’est ce qui fait que, dramatiquement, les gens les plus susceptibles d’émettre de grandes idées sont aussi les moins capables de les communiquer clairement.

Je me suis interrogé en lisant ces lignes sur mes propres expériences en la matière. Je me suis demandé ce que je comprenais bien, et ce que j’expliquais bien. Et je m’aperçois que je n’arrive pas à faire de corrélation entre les deux. Je me souviens avoir expliqué une fois un livre que je comprenais mal, et l’avoir compris moi-même au fil de l’explication; pire, je me souviens même avoir expliqué une théorie linguistique que je ne comprenais pas à une fille qui la comprenait encore moins que moi, et qu’à la fin, mon interlocutrice la comprenait, et moi toujours pas (d’ailleurs, j’ai coulé l’examen, et pas elle). Il semblerait donc, bien que ça défie toute logique, qu’il soit possible d’expliquer clairement des choses qu’on ne comprend pas. Ça ne marche pas tout le temps, bien sûr. Il y a pas mal de fois où j’aurais mieux fait de gober une pilule d’humilité et de fermer ma gueule; ça, au moins, c’est logique.

A contrario, il y a un certain nombre de chose que je pense comprendre, mais que j’explique mal. Et cela, bien que (nouveau paradoxe) j’ai tendance à penser que quand on est incapable d’expliquer simplement quelque chose, c’est qu’on ne le maîtrise pas tout à fait. Mais il y a aussi des choses que j’estime bien connaître, et que j’estime aussi bien expliquer. Et je me base là-dessus sur des feeds-backs positifs que j’ai reçus par le passé.

À bien y penser, ce que j’explique le mieux, c’est peut-être les choses dont je me souviens comment et pourquoi je les ai apprises. Je suis alors à même d’emprunter à d’autres leurs meilleures explications, celles qui ont eu cette force d’apprendre au moins une fois quelque chose à un ignorant (moi). Je suis aussi alors à même de les reformuler de différentes manières, augmentant mes chances de toucher au but. Mais c’est beaucoup plus difficile si je n’ai pas ce genre de point de départ. Les connaissances qui me sont les plus difficiles à expliquer sont sans doute celles que j’ai acquises sans m’en rendre compte. C’est d’ailleurs presque toujours là-dessus que je me fais coincer sur un « je ne comprends pas » ou un « ce n’est pas clair »: quand je pense avoir dit une évidence.

Drôle de relation, donc, compliquée, entre connaissance et communication. Comment concilier les deux? C’est un sujet super important, je trouve. La vulgarisation et la pédagogie sont ce qui fait le lien entre les chercheurs et la population, on pourrait dire que c’est par eux que l’intellectuel devient utile.

Publicités

Étiquettes : , , , ,

16 Réponses to “Le syndrôme de Cassandre”

  1. Sombre Déréliction Says:

    « et la malédiction de ne jamais être crue. »
    Il me semble avoir déjà entendu quelque chose expliquant légèrement l’origine de cette malédiction, mais je ne me souviens plus trop où…

    « d’ailleurs, j’ai coulé l’examen, et pas elle »

    Je me souviens, dans le cadre d’un cours d’électronique de base , d »avoir aidé un collège, en y mettant beaucoup d’efforts! À l »examen, j,ai fait la gaffe d’oublier une résistance, ce qui a considérablement fucké mes calculs alors que lui pétait un 92%… Je dois avouer que j’en était assez jaloux. Si bien qu’en secret je lui souhaitait de couler le prochain! Y a pas à dire l’orgueil est une sale bête! 🙂

  2. Déréglé temporel Says:

    « Il me semble avoir déjà entendu quelque chose expliquant légèrement l’origine de cette malédiction, mais je ne me souviens plus trop où… »

    Puisque, d’après mes statistiques, tu sembles avoir cliqué sur le lien wikipédia, je ne pense pas avoir à expliquer que son don de prophétie provient d’une amourette avec Apollon, et que c’est au moment de la rupture qu’elle s’est vue affligée de la malédiction. Pourquoi elle a voulu larguer le dieu, je ne sais pas. J’imagine qu’elle a dû avoir une vision que leur relation finirait mal.

    « l’orgueil est une sale bête! »

    Ouaip. Une sale bête et un fidèle compagnon de route 🙂

  3. Sombre Déréliction Says:

    « Puisque, d’après mes statistiques, tu sembles avoir cliqué sur le lien wikipédia »

    Espion va! 🙂

    Naturellement, je m’attendais à trouver sur ce lien une magnifique photo ou encore une personnification de la princesse Troyenne! 🙂

  4. dvanw Says:

    De la même façon, il y a des livres et/ou des films, des posts sur un blog qu’on ne trouve pas si bouleversants mais sur lesquels on fait facilement des commentaires..

    Prenons un post sur un blog pour simplifier… Il ya des erreurs, ou il ya une autre façon d’aborder le sujet. Ou ça reste en l’air, ou je comprends pas… Je commente. D’autres fois, c’est très bien, mais c’est bouclé, ça fait le tour de la question, résultat : je commente pas.

    Et c’est comme ça qu’en toute logique, les meilleurs posts obtiennent le moins de commentaires, laissant croire à leur auteur que c’est l’inverse…

  5. Déréglé temporel Says:

    Ça dépend aussi du lectorat, je suppose. Certains aiment bien les commentaires du genre « excellent billet ». Ça ne lance pas de très longues discussions, mais c’est un feed-back agréable. Mais tu as raison, beaucoup d’excellent billets entraînent peu de commentaires.

  6. Bucki Says:

    Ce phénomène ici décrit comme une composante individuelle s’applique particulièrement bien je trouve à notre société. Tel Cassandre, les écologistes aujourd’hui crient au monde cette vérité qui dérange, sans être entendu vraiment… Si ce dilemme trouve une solution, prévenez nous!

  7. Déréglé temporel Says:

    C’est une interprétation pertinente. C’est un fait que les scientifiques sont assez mauvais communicateurs. Mais la nouvelle génération actuellement dans les universités est davantage consciente du problème, et les scientifiques réfléchissent beaucoup plus à leur rôle dans la société depuis que, notamment, le créationnisme a lancé son défi à la science.
    Sur le moyen terme, l’optimisme est permis.

  8. txk Says:

    intéressante analogie que Cassandre et le chercheur, qui ce vérifie que trop souvent dans les universités avec de bon chercheur qui sont des enseignant déplorable.
    par bonheur ceci n’est pas une fatalité et certain excelle dans les deux domaine.

    mais de toute évidence de nombreuses connaissance ou information fort importante pour le développement serin de notre société sont perdu par manque de crédibilité et de capacité de communication de leurs défenseur et a fortiori parfois de gros moyen mis au service de l’obscurantisme !!

  9. Déréglé temporel Says:

    Bonjour txk, et bienvenue sur ce blog!
    C’est là un beau commentaire, auquel je souscris entièrement.

  10. Anniversaire statistique « Temps et fiction Says:

    […] 4. La Faim de la Terre s’en vient-elle? Comme le précédent, il combine les caractéristiques du coureur de fond et du buzzeux. Mais contrairement au précédent, il doit davantage au buzzeux qu’au coureur de fond. Mettons que ce fut un long buzz. Consacré à la sortie très attendue du dernier volume des Gestionnaires de l’Apocalypse, ce billet a attiré nombre de visites de fans en effervescence entre la publication du billet et celui de l’oeuvre, puis dans les semaines suivant la parution de cette dernière. Il témoigne de la popularité de cette série et de son auteur. Depuis, les recherches sur Jean-Jacques Pelletier et sa série se dirigent sur ce billet plutôt que sur les autres billets que j’ai consacré au même thème (certains visiteurs regardent quand même le tout). Toutefois, avec une moyenne de deux visites par jour en 2009, et une moyenne de 0 en 2010, il semble condamné à redescendre tranquillement au classement et ne pas augmenter beaucoup son nombre de 504 visites à l’heure actuelle. […]

  11. Francis Lavoine Says:

    Pas mal, mais savoir n’est pas comprendre; comprendre est vital pour vivre (en société) alors que savoir est simplement utile d’un point de vue organisationnel et structurel.

  12. Déréglé temporel Says:

    Voilà un commentaire bien sibyllin.

  13. Blanche Says:

    Je conseille à tous d’aller lire cet article (~> http://surdouee-ordinaire.over-blog.com/pages/Surdouee_cest_quoi-1417558.html) si vous n’avez pas encore eu la possibilité d’en prendre connaissance…
    Il est à lire avec discernement mais est une vraie bénédiction dans son ensemble.

    Avec compassion,
    Blanche

  14. Déréglé temporel Says:

    euh… certes. Mais quel est le rapport avec ce billet?

  15. Darwin Says:

    Tu n’es pas assez surdoué pour le comprendre? 😉

    Moi, ces temps-ci, je souffre du syndrôme de la casserole : faut que je tape dessus tous les soirs, sinon je suis en manque!

  16. Kassandra l’astéroïde [114] et le don de prophétie, faut-il croire ou ne pas croire ? | L'actualité de Lunesoleil Says:

    […] de Troie Cassandre avait prédit sa chute mais personne ne voulait la croire et il en est resté « le  complexe de Cassandre » avec toutes les conséquences que nous pouvons rencontrer lorsque l’on nous annonce un fait que […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :