Rythme et faux-fuyants

La magie, c’est le rythme du monde. C’est du moins ce que croit Maximilien Seko, alias Malick, voyant de son état et magicien de son métier. Magicien ou escroc, selon à qui on demande. En tout cas, vivant joyeusement dans des milieux underground pas toujours recommandables (qui l’obligent à fuir Montréal pour se mettre au vert dans le patelin de Saint-Nicaise-du-Sabot), et fréquentant d’autres adeptes des arts occultes aussi ambiguës que lui. Et si tout le monde ne croit pas en la magie, lui, il se croit. L’est show-off le gars, ça nous change des héros timides.

J’ai acheté Une Fêlure au flanc du monde vendredi dernier au salon du livre. Je l’ai fini cette nuit à deux heures du matin, donc on peu dire une semaine jour pour jour, sinon heure pour heure, après l’avoir acheté. Ça se lit avec un bon rythme. On a droit à un roman sur un magicien moderne amateur d’enquêtes surnaturelles, un thème déjà connu de l’amateur de fantastique, mais comme toujours l’originalité est à chercher dans le traitement. Ici, ma première surprise a été de voir des personnages au départ pas trop sceptiques sur la magie qu’il pratique au départ. Ça s’explique par la suite: certains ont leurs raisons, la plupart n’y croyaient pas vraiment, l’acceptaient seulement parce que, dans le fond, Malick est surtout un excellent conteur. Quand les enjeux s’installent, le scepticisme les accompagne.

Car même le lecteur est parfois dérouté par cette magie. On a dans les mains un roman fantastique, aucun doute, le surnaturel y existe vraiment. Mais la magie pratiquée par Seko est tellement subtile qu’on se demande parfois si elle existe vraiment. Jusqu’à ce qu’un personnage mette le doigt sur cette impression:

J’ai fini de jouer à faire semblant avec des magiciens en herbe. Tu sais comment c’est: on fait nos sorts et on prétend que ça fonctionne, on se raconte notre bullshit et on s’écoute par politesse, parce qu’on a besoin du soutien l’un de l’autre. On entretient une fiction polie sans jamais savoir, au fond, si l’autre dit vrai ou non, si lui a mis le doigt dessus, s’il a affirmé son contrôle sur quelque chose de concret. Et en même temps qu’on cache son scepticisme, on doute aussi de soi-même, parce qu’on a vu tant de cinglés, des cinglés si convaincus et si convaincants qu’on se demande si, au fond, on serait pas un de ceux-là.

On se pose des questions, sur des personnages qui peut-être se mentent à eux-mêmes. Sûrement, en fait, mais pas toujours sur ce qu’on croit. Et quand Malick doit affronter une secte vouée à combattre le faux, une secte qui présente des pouvoirs qui, eux, ne laissent pas de place au doute, on se retrouve dans un curieux renversement de situation: ce sont les adeptes de la vérité qui sont les plus aliénés.

Le tout est écrit avec style. Éric Gauthier est un conteur avant d’être un écrivain, et il a hérité de sa première vocation un style très imagé, jouant sur les émotions et l’humour. Malick est un personnage qui lui-même sait manier un public et jouer de la dérision de manière savoureuse. Et dans ce style qui paraît parfois léger (qui rappelle, de loin, celui de Neil Gaiman), le lecteur baisse souvent sa garde. Pour être frappé au bon moment par les scènes chocs, et se rappeler que dans ces jeux de faux-semblants, il y a de vrais enjeux.

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