Lire les mondes imaginaires

Lors de mon cours d’introduction à la psychologie, au cégep, quelques pages du chapitre sur le cognitivisme étaient consacrés à la construction de concepts. Un exercice prenait un mot imaginaire (disons Badu) et proposait différentes images avec la mention « ceci est un badu » ou « ceci n’est pas un badu »; l’idée était de montrer à l’étudiant qu’après avoir observé chacune des images, il en était naturellement venu à une certaine définition de ce qu’est un badu. Notez bien en passant que cette façon de fonctionner, extrêmement pratique pour les enfants et tout individu qui s’initie à un nouveau langage, entre souvent en contradiction avec la méthode scientifique et ne cesse de donner des mots de têtes aux intellectuels forcés de travailler avec des concepts complexes qui se forment malgré eux sans forcément correspondre à leurs critères.

Mais passons, ce n’est pas exactement de cela que je parle ici. Cette introduction a essentiellement pour objectif de faire remarquer que la lecture de fictions présentant des mondes imaginaires fonctionne exactement de la même manière, et que c’est même l’un des principaux plaisirs des amateurs de fantasy et de science-fiction que de voir se former des concepts nouveaux au fil des pages. La littérature de ces genres présente quantité de concepts exotique, dont le lecteur ne sait a priori rien. Souvent, ils ne sont expliqués nul part: c’est à l’usage que le lecteur s’en façonne une image.

L’exemple typique, en fantasy, c’est le fonctionnement de la magie: souvent expliqué, pas toujours, c’est surtout à l’usage que le lecteur apprend les règles de… cette chose invraisemblable (parfois apparenté à un art, parfois à une science, parfois à une excroissance biologique). À chaque univers sa magie, et il faut en réapprendre les règles à chaque fois. Mais ce n’est qu’un exemple parmi un fourmillement: relations politiques, espèces inexistantes (voire: apparemment existantes – un « lion » peut être une créature qui n’a des lions que nous connaissons que l’apparence), artefacts, objets du quotidien, mythologie, technologie, métaphysique, tout est sujet à être redéfini par l’auteur en fonction de critères qui lui sont propres. En ce sens, l’auteur de science-fiction est, plus que l’auteur des littératures générales ou policières, moins encore que l’auteur de fantasy, un démiurge (Dieu créateur de toute chose). Il a le droit de toute faire, la seule chose qu’on puisse exiger de lui étant de respecter une certaine cohérence interne à son univers.

S’y ajoutent certaines contraintes: la science imaginaire de la science-fiction est tenue de ne pas enfreindre (du moins pas trop visiblement), les lois de la science telle qu’elles sont connues des lecteurs potentiels. Une certaine intertextualité joue aussi un curieux rôle dans les univers standardisés de la fantasy; je ne sais pas pourquoi, mais les lecteurs de ce genre littéraire affichent parfois une certaine intolérance quand un auteur redéfini un concept bien connu; les « elfes », par exemple, sont définis par les oeuvres qui ont précédé l’auteur, notamment celle de J.R.R Tolkien. Une partie du lectorat critique fatalement les écarts par rapport au standard; personnellement, j’y vois une marque d’immaturité. Mais pour se libérer de cette contrainte, les auteurs utilisent souvent LE procédé des littératures de l’imaginaire: renommer. Ainsi dans la Tapisserie de Fionavar n’y a-t-il pas d’elfes ni de gobelins, mais des lios alfar et des svart alfar… Guy Gavriel Kay s’est ainsi mis à l’abri de toute critique d’intertextualité, forçant le lecteur à redéfinir ses concepts en fonction de nouveaux standards (mais, allez savoir pourquoi, Kay n’a pas renommé les « nains »). Le procédé n’est pas absolument nécessaire lorsqu’on a affaire, soit à des lecteurs tout à fait nouveau (sans préjugés, donc), ou à des lecteurs plus matures ou plus « expérimentés » dans ce type de littérature. Comme le dit Yves Meynard:

Quand un lecteur chevronné entame une nouvelle de SFF qui débute par « Jacques mit son chapeau », il ne prend rien pour acquis. Jacques n’est peut-être pas un être humain, il n’est pas forcément vivant, son chapeau est peut-être un couvre-chef magique, Jacques ne le met pas forcément sur sa tête…

En en discutant avec des amis lors de la dernière « bière philosophale » à laquelle j’ai participé, l’un d’eux a évoqué des conseils d’écriture attribués à Orson Scott Card, qui disait que pour un premier roman de fantasy, le mieux à faire pour un jeune auteur lorsqu’il l’aurait fini, c’était de déchirer le premier chapitre. Celui dans lequel, suivant une erreur de débutant commune à ce qu’il paraît, il a voulut tout expliquer à son lecteur. Or, expliquer est inutile: tout le plaisir que retire le lecteur à découvrir un nouvel univers est justement de comprendre avec un minimum d’explications.

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6 Réponses to “Lire les mondes imaginaires”

  1. Darwin Says:

    «la seule chose qu’on puisse exiger de lui étant de respecter une certaine cohérence interne à son univers. »

    C’est d’ailleurs ce que je dis tout le temps de ce genre de livres : je fais mes actes de foi au début, mais il ne m’en reste plus après ! La cohérence est pour moi une condition essentielle (mais non suffisante !) pour que j’embarque dans ce type de livre.

    Par ailleurs, je n’avais jamais pensé aux conséquences de modifier les caractéristiques des êtres imaginaires déjà créés ailleurs. C’est une remarque intéressante. Personnellement, j’accorde le droit aux auteurs de recréer à leur convenance les créatures imaginaires, même si elles diffèrent du modèle créé auparavant. Mais je comprends ce que tu veux dire. De nombreux gags du Bal des vampires de Polanski sont justement basés sur la dérision des clichés sur les vampires : ail, croix, soleil et même le pieu dans le cœur…

    J’ai lu la Tapisserie de Fionavar il y a longtemps et n’ai jamais remarqué ce que tu mentionnes sur la création de nouveaux personnages imaginaires pour éviter la confusion. Peut-être que la mémoire me fait défaut. De toute façon, je trouve que cela a du sens, même si cela ne m’aurait pas dérangé qu’il les baptisent elfes… D’ailleurs, dans le Seigneur des anneaux, les elfes ne correspondent absolument pas au modèle habituel et je n’ai pas souvenir de personnes qui s’en sont plaint… Cela dit, je vais réfléchir davantage là-dessus, c’est un aspect intéressant ! 🙂

  2. Déréglé temporel Says:

    Ce qui est curieux concernant le Seigneur des Anneaux, c’est que cette oeuvre a inspiré tous les clichés de la fantasy par la suite, mais que ce qui s’est imposé, ce sont des versions caricaturales de ce que propose Tolkien. En définitive, les clichés ont la plupart du temps trouvé leur forme plus ou moins définitive dans les premières versions de Donjons et Dragons (le jeu de rôle, pas le film).
    Pour la Tapisserie de Fionavar, les lios alfar ont définitivement une parenté avec les elfes: grands, pâles, combattants hors pairs, légers, aimant la musique et la danse au clair de lune, plus ou moins immortels, vivant dans une forêt enchantée, partant en fin de vie vers le large…
    Pour moi non plus, redéfinir les créatures avec le même nom ne me pose pas particulièrement problème. C’est un peu pour ça que je parle de manque de maturité de certains amateurs du genre. Mais on peut essayer de se figurer leur point de vue en le caricaturant à l’extrême: si j’écris un livre dans lequel les elfes sont des créatures canines cornues au poil oscillant entre le orange mat et le rouge vif, mon lecteur risque de trouver ça bizarre et de se demander pourquoi diable ai-je bien tenu à appeler ces créatures des elfes!

  3. Darwin Says:

    «pourquoi diable ai-je bien tenu à appeler ces créatures des elfes!»

    Pour déstabiliser le lecteur ! Blague à part, cela doit être fait avec doigté. On doit bien décrire la créature pour que le lecteur comprenne bien de quoi on parle, à moins que l’objectif soit justement d’écrire une satire.

    Ce que tu dis des lios alfar est quand même ironique. Tolkien a modifié considérablement le concept des elfes, auparavant plutôt petits (je pense au premier Link de Nintendo, car lui aussi a grandi dans les versions plus récentes…). Il a quand même conservé les oreilles pointues à la Spock… Puis Kay a changé le nom, mais appliqué plusieurs éléments des elfes de Tolkien. Ça aussi, c’est confondant !

  4. Déréglé temporel Says:

    Wikipédia, ça vaut ce que ça vaut, mais ça fourmille de pistes de réflexion. (voir surtout les articles « elfe » et « elfe (Terre du Milieu) »)

    La genèse des elfes tolkienniens est complexe, mais les mythologies et folklores dont il s’est inspiré comporte différentes sortes d’ « elfes », ou créatures apparentées (les Tuata de Danan irlandais), dont plusieurs sont de taille humaine et ressemblant à ceux de Tolkien. Tolkien aurait établit un lien entre « grands » et « petits » elfes en disant que les « petits » serait les descendants des « grands », mais dans un monde habité par les humains.

    Dans les toutes premières versions des histoires qui fournissent le contexte des langues elfiques, Le Livre des Contes Perdus, Tolkien développait l’idée que la petite race d’elfes semblables aux fées avait été autrefois un peuple grand et puissant, mais que, quand les Hommes ont pris possession du monde, ces Elfes ont « diminué »[4].

    Ces Elfes plus grands sont influencés par ceux de la mythologie nordique, spécialement par les Ljósálfar, divins et de taille humaine[5][réf. insuffisante], ainsi que d’œuvres médiévales comme Sir Orfeo, le Mabinogion gallois, les romans arthuriens et les légendes des Tuatha Dé Danann[6], John Garth fait aussi référence aux Tuatha Dé Danann en suggérant que Tolkien a essentiellement réécrit les traditions féériques irlandaises.[réf. souhaitée]

    Depuis wikipedia

    Par ailleurs, ça c’est tout à fait nouveau pour moi, il semblerait que dans le vieux norrois, « elfes » se dit « alfar », et que les mythologies nordiques tardives distinguent des elfes de lumière (lios alfar), des elfes noirs (svart alfar) et des elfes sombres (bokk alfar). GG Kay semble donc être retourné aux sources. (je vais peut-être aller faire un petit furetage sur Bright Weaving voir si je peux y glaner quelque chose sur le sujet).

    Pour ramener le tout à ce que tu dis, il faudrait se poser la question de savoir s’il existait vraiment un « canon », une référence définissant ce qu’est un elfe avant Tolkien. Je ne suis pas certain que les contes folkloriques ou les grandes mythologies aient pu jouer ce rôle auprès des lecteurs du SdA.
    Quant à Kay, il est retourné aux sources et a « changé » (en apparence) le nom, mais en conservant la plupart des traits des elfes de Tolkien. Pas si confondant que ça, à mon avis. Son lecteur aura reconstruit le même concept, sous un autre nom, qu’il s’en aperçoive ou pas; mais en revanche, il n’aura pas été « choqué » de voir des modifications à son concept déjà formé (d’après Tolkien ou D&D) d’ « elfe ».

  5. Darwin Says:

    @ DT

    «Pas si confondant que ça, à mon avis »

    Bravo pour tes recherches, tes découvertes permettent d’ouvrir un autre angle à ce sujet.

    Pas si confondant ? Je ne trouve pas. On parlait du confort du lecteur et de l’importance qu’il ne soit pas trop mêlé. Bien peu savent ce que tu viens d’écrire, tu ne le savais pas avant tes recherches et je l’ignorais aussi. Si cela permet d’augmenter notre respect pour ces auteurs, cela ne permet pas de conclure sur les conséquences de déroger de la représentation habituelle d’une créature imaginaire.

    Alors, oui, ce que Tolkien et Kay ont fait était confondant, mais parfaitement justifié ! Faudra maintenant trouver d’autres exemples pour illustrer les conséquences de modifier les caractéristiques habituelle d’une créature imaginaire ou attribuer à une nouvelle créature celles d’une ancienne créature qui porte un autre nom… Comme cela, je n’ai pas d’idée, mais je ne suis ni un expert, ni un véritable fan du genre.

    En passant, je trouve qu’on exagère souvent l’aspect peu fiable de Wiki. C’est souvent sur des personnalités qu’il y a des faits ou des jugements erronés. Dans l’ensemble, Wiki est un outil très précieux. D’ailleurs, malgré nos critiques, nous l’utilisons tous abondamment. C’est vrai qu’il arrive toujours en tête dans Google… Et il est sain de toujours avoir un petit doute sur la fiabilité d’une source…

    Merci encore pour tes éclaircissements ! 🙂

  6. Déréglé temporel Says:

    « Bien peu savent ce que tu viens d’écrire, tu ne le savais pas avant tes recherches et je l’ignorais aussi.  »

    Justement! on peut considérer que ça n’entre pas en ligne de compte, et garder en tête que le passage d’ « elfe » à « lios alfar » crée un nouveau concept vierge. Je pense qu’il est moins confondant pour le lecteur de partir d’un nouveau concept vierge pour arriver en fin de lecture à un concept très voisin, voire identique à un autre précédemment élaboré, que de partir d’un concept déjà chargé et de devoir le ré-élaborer en fonction de nouvelles données. Tout cela, évidemment, en tenant compte que nous avons un lecteur qui manque d’expérience et qui ne remet pas ses fiches à zéro à chaque nouvelle lecture.

    « En passant, je trouve qu’on exagère souvent l’aspect peu fiable de Wiki. »

    En fait, moi aussi. De toute façon, je trouve que les notes et les références renvoient souvent à des liens intéressants, donc c’est toujours un bon point de départ pour une recherche.
    Quant aux erreurs, wiki est équipée d’une « patrouille de pompiers » qui repèrent les articles litigieux et forcent l’élaboration d’articles de compromis, avec citations à l’appui. Les articles les plus annotés sont souvent le produit de ces polémiques de coulisse, et je soupçonne que c’est le cas pour les articles touchant à l’oeuvre de J.R.R. Tolkien (faudrait voir ce qui se passe en coulisse), oeuvre culte pour laquelle on trouve un nombre surprenant de zélotes – il y a quelques années, certains parlaient avec dérision du « djihad tolkienniste ».
    Ce qui me rappelle: adolescent, j’achetais régulièrement des Casus Belli, revue française de jeux de rôles. Dans la critique qu’ils ont fait de JRTM (Jeu de Rôle de la Terre du Milieu), l’auteur de la critique avait rédigé un petit encart qui se lisait à peu près comme suit: « Au risque de passer pour un membre du djihad tolkienniste, j’insiste: les elfes de Tolkien n’ont pas et n’ont jamais eu les oreilles pointues. » à vérifier. 😉

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