Les essais de Jean-Jacques Pelletier

J’ai eu l’occasion à plusieurs reprises ici de parler de la série Les Gestionnaires de l’Apocalypse (par paresse, les GdA), dont je devrais d’ailleurs achever la lecture sous peu. Jean-Jacques Pelletier est connu pour ses polars. Mais il a aussi écrit quelques essais assez intéressants. Ceux que j’ai lu sont ceux qui ont été publiés dans la revue Alibis. La plus grande partie, en lien très étroit avec son travail romanesque, peut un peu être considéré comme le travail de documentation qu’il a effectué pour écrire les GdA, regroupés dans une série sarcastiquement nommée « La réalité, c’est pire ». Il a aussi déjà écrit quelques essais sur Sherlock Holmes (Alibis 2, 3 et 4) et sur les polars.

Le plus stimulant à mon point de vue était une apologie du polar, doublée de commentaires assassins à l’encontre de la « grande » littérature, celle de l’Institution, souvent prétentieuse et fade, accusée surtout d’avoir mis le roman en pièce. [Edit: Cet essai fut pour moi] une lecture très réjouissante. La forme est d’ailleurs proche du polar: enquête policière et procès, le « crime » de la littérature institutionnelle est décortiqué à coup de témoins appelés à la barre, qui dénoue les étapes de l’intrigue fatale à la manière d’un bon vieux polar: « strip-tease du roman », « neutraliser le narrateur », « supprimer l’histoire », « liquider les personnages » – cette révolution littéraire qu’on aura appelé le « Nouveau Roman » devient, sous la plume de Jean-Jacques Pelletier, une véritable apocalypse littéraire (tiens, tiens…) qui fait le nettoyage par le vide et stérilise le paysage pour, ensuite, élever un seul « monument au milieu des décombres »: l’auteur, narcissique à souhait. Cette charge de Pelletier est jubilatoire, quand on entend tant et tant de critiques snobinards encenser ces pseudos-romans prétentieux, ennuyeux et pleins de fausse profondeur et dénigrer dans la foulée de vrais histoires (paraît-il simplistes), bien construites et plus profondes qu’il n’y paraît. Douce revanche pour qui aime les histoires.

Pelletier explique ce mouvement par une hypothèse (il admet que c’est une hypothèse, mais il est clair qu’il y croit dur comme fer) en faisant des auteurs et des critiques qui ont participé au massacre un portrait en « ultra-libéral », hyper-individualistes, uniquement occupés de leur nombril, et participant par là de l’émergence du libéralisme dans ses aspects les plus sombres. « On peut se demander si plusieurs romanciers « littéraires » n’ont pas, souvent sous couvert de pourfendre la bourgeoisie et les attentes bourgeoises des lecteurs, mené un combat d’arrière-garde et attaqué des formes sociales déjà sur le déclin. Et si, ce faisant, ils n’ont pas défendu les intérêts de la nouvelle forme sociale montante: l’ultra-libéralisme, qui fonctione à l’ultra-individualisme. » Et de rappeler par la suite le processus de fragmentation sociale qui accompagne cette évolution du roman: fragmentation des appartenances (famille, classe sociale, quartiers, nations, religions), du temps vécu (culture de l’instantanéité), des références intellectuelles et du savoir, l’individu se retrouve « libéré », mais privé de solidarités.

Contre les élites littéraires, donc, la littérature de genre, parmi laquelle se trouve le polar. On en arrive à la deuxième partie de l’essaie, donc, qui dresse un portrait du polar et en fait l’apologie contre les accusations des « élites littéraires ». « Du côté de la littérature que l’on dit populaire […] on a assisté à une évolution semblable, mais au service d’une intention différente: non pas détruire la fiction, mais mettre à son service une structure assouplie, plus efficace, plus à même de traduire une situation où des acteurs qui ne se connaissent pas toujours, et qui sont situés un peu partout sur la planète, sont reliés par des enjeux qui les dépassent et dont ils ne sont que partiellement conscients. » Des romans, donc, métissés et adaptés à leur temps. Contre lesquels nombre de critiques auraient été faites par la critique littéraire française: le polar « ferait la promotion d’une justice primaire; il ferait l’apologie de la violence; il mettrait en scène des personnages simplistes en comparaison desquels le Terminator ferait figure d’intellectuel byzantin; et il inciterait les gens à l’évasion dans des univers réducteurs de bons et de méchants […] Son effet serait de faire vivre les lecteurs dans un monde illusoire, de décourager l’action et de faire l’apologie du statu quo… quand ce n’est de la violence. », hou! les vilains conservateurs que sont les amateurs de polar! Pelletier met ici en évidence l’absurdité des accusations, fondées sur un très petit nombre de romans, négligeant une nette majorité de romans qui ne cadrent pas dans ce portrait. Par ailleurs, il en profite pour critiquer un peu les réflexes idéologiques qui la sous-tendent. Sur le conservatisme, il dit « Sans un flux continu de nouveautés, il n’y aurait pas d’évolution. C’est entendu. Mais s’il n’y avait pas de conservation des nouveautés intéressantes, il n’y en aurait pas non plus. » Sur le caractère potentiellement moralisateur du polar, il s’agit plutôt de « la lutte, non pas du bien contre le mal, mais, plus modestement, pour un monde plus viable… et plus vivable. » La liste des enjeux sociaux dont se préoccupe le polar est en effet bien longue, et, ultimement, on n’y confond pas, comme le font trop facilement certains critiques littéraires, un « monde policé » avec un « monde policier », ni l’ordre avec les forces de l’ordre, ni la justice avec ceux qui s’en prétendent les représentants.

Cet essai, un parmi beaucoup d’autres, a été publié dans le no 30 de Alibis, le même où a été publié « Les Cathédrale de la Mort » cet été. L’un des plus riches en réflexions (à mon sens en tout cas) de l’auteur, mais non le seul. Je ne saurais trop le recommander, bien que ce ne soit aucunement indispensable: lire les romans et les essais de JJ Pelletier en parallèle, c’est très profitable.

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2 Réponses to “Les essais de Jean-Jacques Pelletier”

  1. Darwin Says:

    Si j’ai lu plus de romans de lui que toi, il semble que j’ai manqué plusieurs de ses écrits importants. Tu me donnes le goût de m’abonner à Alibis, ce que j’ai déjà pensé faire…

  2. Un moratoire sur la décadence « Temps et fiction Says:

    […] à l’exercice des analyses idéologiques. Il peut se retrouver par exemple dans les écrits de Jean-Jacques Pelletier, ou les miens… Le problème de cette approche du “conservatisme”, c’est […]

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