Deux visions des espions

Les deux derniers polars que j’ai lu sont Millenium et La Faim de la Terre. Différents à plus d’un titre. Millenium est plus proche du polar traditionnel, avec une narration construite autour de chapitres plus uniformes, et une action centrée sur une aire géographique relativement restreinte (disons, la Suède). Les Gestionnaires de l’Apocalypse se présente davantage comme un roman d’espionnage à échelle internationale, construit sur une narration de petits extraits à la chronologie minutieusement étudiée propre à transposer une intrigue internationale mettant en scène de très nombreux personnages et, par ailleurs, comme un roman mélangeant allègrement les genres. Il y a toutefois des préoccupations semblables discernables dans les deux séries: le rôle des médias dans la société (deux visions critiques, mais celle de Stieg Larsson paraît plus optimiste en fin d’analyse); le pouvoir des grandes entreprises; le nouveau rôle des hackers (j’envisage revenir sur cette question dans un billet ultérieur [Edit: c’est fait – voyez ici]). Par ailleurs, les deux séries mettent en scène des espions. On remarque à cette occasion des différences très fortes dans la vision des espions (note: le commentaire ici se centre surtout sur les deuxième et troisième tome de Millenium, puisque pour ainsi dire aucun espion n’apparaît dans le premier).

Les espions et les criminels de Jean-Jacques Pelletier sont des super-espions et des super-criminels. Ils pensent à tout, surveillent la moindre de leurs paroles et son impact sur leur interlocuteur, réfléchissent des stratégies à plusieurs niveau, des diversions, manipulent des populations entières à leur guise, etc… on peut presque se demander comment ils n’arrivent pas à leur fins plus facilement… mais ils ont des personnages d’envergure égale face à eux, bien sûr. Beaucoup sont des personnages très cultivés, qui ont lu beaucoup de philosophes. Ils sont excentriques également, ils ont chacun leur petite marotte, généralement assez originale, qui contribue à les rendre plus grands que nature.

Les espions et criminels de Stieg Larsson sont des minables. Des minables dangereux, mais des minables quand même. Dans Millenium, on met beaucoup l’accent sur leurs vices, lesquels n’ont rien de la couleur de ceux des espions de Jean-Jacques Pelletier: des vices ordinaires, plus propres à susciter un sentiment de mépris qu’autre chose. Ce sont souvent des planqués, qui ne savent pas réagir face à l’imprévu. L’un se fait facilement avoir par un journaliste, l’autre frissonne à l’idée de devoir éliminer un témoin gênant. Tout un service se fait tourner en bourrique à répétition par un vieil espion russe. Ce dernier, Zalachenko, est présenté comme un espion d’élite du GRÖ, l’équivalent soviétique de la CIA. Mais, après avoir obtenu ce qu’il voulait des espions suédois, il se recycle dans un réseau de traite de prostituées sans grande envergure (dégueulasse, mais petit). Et il finit par se faire tuer par un autre de ces minables, sans avoir rien vu venir.

Évidemment, les deux romans se déroulent à des échelles différentes. La Sapö n’a rien à voir avec la NSA, la Suède n’est pas le monde, et on pourrait attribuer les différences d’envergure des personnages aux différences d’échelles et d’enjeux des intrigues. Pourtant, quand un espion d’élite russe est si peu de chose dans le portrait global de la Suède, on se demande comment même un super-espion pourrait maîtriser quoi que ce soit à l’échelle mondiale. Il y a donc davantage qu’une différence d’échelle, il y a aussi une différence dans la vision du monde de ces deux auteurs et, probablement encore plus, dans leur méthode de travail. Les espions et criminels de Jean-Jacques Pelletier sont en grande partie des témoins et des prétextes narratifs à mettre en scènes de grands phénomènes géopolitiques, sociaux, écologiques, à l’échelle planétaire; le phénomène vient d’abord, l’espion ou le criminel qui le décrypte ou l’exploite vient ensuite, construit à la hauteur du phénomène. Par ailleurs, Jean-Jacques Pelletier, qui croit bel et bien à la capacité de quelques-uns à manipuler les foules, exprime également à travers ses personnages sa conviction profonde que les gens intelligents et leurs idées sont bien plus dangereux que les brutes épaisses (cette expression ne semble pas consciente, mais cette conviction est réelle, cf l’entrevue donnée à Alibis, no 11, p.113, 2004).

Stieg Larsson, pour sa part, semble avoir davantage construit ses personnages en tenant compte de leur dimension humaine, et des limitations inhérentes à cette condition. Bien qu’il n’y fasse pas référence, il semble avoir mieux intégré les réalités du principe de Peters, d’après lequel toute personne tend à s’élever jusqu’à son niveau d’incompétence. Moins préoccupé que Jean-Jacques Pelletier des problèmes cérébraux et des enjeux idéologiques, il expose, avec une logique noire, les bas-fonds de la nature humaine, et la violence ordinaire que nous infligeons à nos semblables, en particulier aux femmes. Ce soucis des choses à ras-le-sol, de problèmes omniprésents dans le monde de tous les jours (bien qu’exprimé à travers une intrigue extra-ordinaire) l’amène à créer des personnages qui reflètent, à leur manière, la médiocrité ordinaire, cause des vices. On remarquera à ce titre que les personnages vertueux de Larsson sont également ceux auxquels ont accorderait le plus aisément la grandeur, non seulement morale, mais aussi dans l’intelligence (je pense moins ici à Salander, que le lecteur moyen admire tout en sentant très bien qu’elle doit être insupportable à fréquenter, qu’à des personnages tels que Blomkvist, Giannini, Armanskij…). Est-ce une vision manichéenne, qui attribuerait le talent aux bons et la médiocrité aux méchants? Peut-être… mais il faut noter aussi que la médiocrité des méchants apparaît aussi comme la conséquence des intrigues qu’ils ont mené, et dans lesquels ils s’empêtrent en en perdant le contrôle. Aussi bien, la maîtrise que les « bons » ont de leur vie peut apparaître comme le fait qu’ils n’ont pas toute une accumulation à maîtriser; ils arrivent dans l’intrigue, tous neufs, avec un regard neuf (à l’exception encore de Salander), forts des erreurs passées de leurs adversaires. La barre moins haute les ferait-elle apparaître plus compétents et habiles?

Super-espions ou espions incompétents?

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6 Réponses to “Deux visions des espions”

  1. Darwin Says:

    Bravo pour l’angle d’analyse !

    Le malaise que je ressens dans cette comparaison est qu’une série est maintenant terminée, tandis que l’autre a été interrompue par le décès de l’auteur. Tout comme Pelletier, Larsson prévoyait une saga en 10 livres.

    Si on regarde l’évolution des trois premiers tomes de Larsson, on peut constater qu’il est parti de sujets bien spécifiques pour évoluer vers des questions plus larges, à l’échelle nationale. Jusqu’où serait-il allé par la suite ? Avait-il un plan précis pour la suite ? Seule sa conjointe pourrait nous éclairer là-dessus, mais elle refuse, compte tenu des circonstances, d’en parler.

    Cela dit, il serait douteux que Millenium aurait évolué à la façon de la série de Pelletier.

  2. Déréglé temporel Says:

    D’autant qu’elles n’ont pas commencé de la même manière. Je n’ai pas lu l’Homme Trafiqué ni la Femme trop tard, mais les résumés et les références qui y sont faites dans les Gestionnaires laissent entendre dès le début des intrigues internationales, tout comme c’est le cas dans Blunt. Et ce dernier y est dès le début un super-stratège.

  3. Darwin Says:

    L’Homme Trafiqué a une dimension internationale, mais tourne autour d’un seul sujet, le trafic international de diamant.

    Quant à Millenium, je subodore que la suite aurait touché des sujets plus larges ou leur extension hors de la Suède. Cela serait toutefois resté bien lien des thèmes de Pelletier. Mais, on ne le saura jamais…

  4. Déréglé temporel Says:

    Peut-être, mais de toute façon, je vois assez mal comment Stieg Larsson aurait modifié son approche au fil des tomes. Lui donner plus d’ampleur, soit, mais je ne pense pas qu’il aurait introduit des supers-espions comme on peut en trouver chez Pelletier, ou accessoirement chez d’autres auteurs comme Ludlum ou les scénaristes de Alias, qui misent sur ce type de personnages.

  5. Darwin Says:

    En une de La Presse ce maton : Survivre à l’apocalypse.

    Ce n’est pas suffisant, il faut apprendre à la gérer. 😦

  6. Déréglé temporel Says:

    En effet, la nuance est essentielle. Merci Jean-Jacques.

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