Le paradoxe de la modération

La fréquentation des blogues voués au commentaire de l’actualité et de la politique ou au débat d’idées peut être stimulante, ou affligeante, selon les lieux, selon les fréquentations. Et ces blogues sont les plus touchés par une problématique qui, en réalité touche pratiquement tous les blogues: la « censure » ou, plus exactement, la modération des commentaires.

Pour un blogue personnel, ou un blogue touchant à un sujet où la liberté d’expression n’est pas un sujet bien sensible (des blogues de sexualité, de fiction ou de cuisine, par exemple), cette question peut se résoudre relativement facilement par le principe suivant: le blogueur est chez lui, et comme on peut mettre un malotru à la porte de chez soi, on peut bannir un guignol indésirable de son espace virtuel.

Ce n’est plus de la censure, c’est du simple savoir-vivre, l’ABC des règles de l’hospitalité.

Dans le cas des blogues d’idées, le sujet est plus sensible. Ils sont soumis à un idéal, celui de la liberté d’expression, dont la pratique est plus délicate que le simple énoncé. On voudrait croire qu’il vaut mieux qu’une bêtise soit dite pour pouvoir mieux la contredire; on voudrait croire qu’il vaut mieux afficher trop de tolérance que pas assez. En pratique, les blogues trop tolérants sont des champs de bataille où la raison arrive bien bas dans la liste des avantages stratégiques. En haut, arrive le zèle. Et, juste après, l’agressivité. Les conséquences pratiques, en matière de censure, sont paradoxales.

À propos de censure, une petite parenthèse pour une petite réflexion. À la base, cette notion s’applique lorsqu’une autorité intervient de l’extérieur dans un média qui se situe dans son champs juridique, mais ne lui appartient pas en propre. Par exemple, lorsqu’un éditeur choisi de refuser un manuscrit, on ne peut pas parler de censure. Si en revanche l’état intervient pour empêcher la publication d’un livre par un éditeur, là, c’est de la censure. Le concept ne se limite pas à cela, mais c’est la base. Toute autre application relève d’une extension du concept. En cela, un blogueur s’apparente plutôt à un éditeur.

Maintenant, on peut aussi admettre comme relevant de la censure la volonté d’une personne dépourvue d’autorité à faire taire certains contradicteurs. Cela s’exerce par une forme ou une autre de violence. Je pense en particulier au zèle militant et à l’agressivité dont je parlais plus haut. Enterrer et écoeurer les contradicteurs est une tactique efficace pour occuper le terrain et faire disparaître la contradiction. Peu de gens raisonnables et modérés supporteront un tel régime. Surtout qu’un débat sur un blogue peut durer une bonne semaine, voire plus. L’écoeurantite guette très vite. Par ce moyen les militants peuvent harceler et « censurer » sur des blogues qui ne sont même pas les leurs. Je n’ai pas d’exemples à donner, mais je ne serais pas surpris que plusieurs blogueurs aient carrément cessé de bloguer parce qu’en butte à des commentateurs trop agressifs. L’expérience est pénible et peut facilement dégoûter. D’autant que les meilleurs commentateurs déserteront la place si elle est mal fréquentée.

D’où le paradoxe: l’absence de « modération des commentaires » est loin de mener à une représentation égale de toutes les idées. Pour assurer aux idées modérées une juste représentation, il faut modérer les commentaires.

Aussi, dois-je dire que j’aime bien la solution adoptée par le blogueur athée torrieu que je viens juste de découvrir: limiter la taille, et surtout le nombre des commentaires par intervenant sur chaque billet. Pas plus de trois. Et adieu aux pollueurs qui balancent 30 commentaires par billet juste pour enterrer les contradicteurs (je ne vise pas bien sûr les commentateurs enthousiastes des blogues où on déconne sans se prendre au sérieux).

Publicités

Étiquettes : ,

5 Réponses to “Le paradoxe de la modération”

  1. Darwin Says:

    Intéressante analyse sur un paradoxe que j’avais aussi remarqué, mais sans le verbaliser clairement. Tu as raison, la ligne entre l’acceptable et l’inacceptable varie selon le sujet du blogue.

    Cela dit, ce que je ne peux vraiment pas endurer, ce sont les insultes. Tout près, il y a les citations volontairement dénaturées et les procès d’intention. Le «zèle militant» est aussi fatigant, mais pas toujours aussi irritant. Le problème, c’est qu’il est en général accompagné des autres tares que je déteste…

    «plusieurs blogueurs aient carrément cessé de bloguer parce qu’en butte à des commentateurs trop agressifs. L’expérience est pénible et peut facilement dégoûter. D’autant que les meilleures commentateurs déserteront la place si elle est mal fréquentée. »

    C’est exactement contre quoi je mettais Torrieu en garde !

    «je ne vise pas bien sûr les commentateurs enthousiastes des blogues où on déconne sans se prendre au sérieux »

    🙂

  2. Déréglé temporel Says:

    « C’est exactement contre quoi je mettais Torrieu en garde ! »

    Normal. Bien que je méditais ce billet depuis environ une semaine, c’est ton intervention concernant Torrieu et Sebas qui en a précipité (et influencé) la rédaction et la publication.

    « Le «zèle militant» est aussi fatigant, mais pas toujours aussi irritant. »

    Même dépourvu des autres tares, il devient particulièrement fatigant quand il se produit sur ton blogue à toi et que tu vois débouler 20 commentaires de la même personne par jour.

  3. Darwin Says:

    «Même dépourvu des autres tares, (…)»

    C’est vrai que je ne peux pas vivre cette expérience…

  4. Sombre Déréliction Says:

    « (je ne vise pas bien sûr les commentateurs enthousiastes des blogues où on déconne sans se prendre au sérieux). »

    Ouf! Avant cette phrase, je me suis senti bien menacé. Il est à noté cependant que je me prends très au sérieux; ce sont les autres qui risent de moué! 😀

    Plus sérieusement, je ne crois pas que le fait de « censurer » certains commentateurs désagréable soit forcément comparable à une censure systématique digne de soulever l’ire des défenseurs des droits de l’homme. En effet -et c’est ça la magie d’internet- le petit être bafoué pourra toujours exprimer son idée ailleurs ou encore partir son propre blog!

  5. Déréglé temporel Says:

    « Il est à noté cependant que je me prends très au sérieux; ce sont les autres qui risent de moué! 😀 »

    Haha! 🙂

    « Plus sérieusement, je ne crois pas que le fait de « censurer » certains commentateurs désagréable soit forcément comparable à une censure systématique digne de soulever l’ire des défenseurs des droits de l’homme. En effet -et c’est ça la magie d’internet- le petit être bafoué pourra toujours exprimer son idée ailleurs ou encore partir son propre blog! »

    Très bien dit. C’est plus ou moins ce que j’avais à l’esprit dans le paragraphe sur la notion de censure.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :