De Cape et d’Épée à l’époque de Vélazquez

Ça fait longtemps que je n’ai pas parlé de romans, alors pour rester dans le cadre de l’Espagne tout en parlant que quelque chose que vous pourrez lire/que vous avez pu lire, parlons de romans historiques, dans le plus pur style des romans de cape et d’épée, les Aventures du Capitaine Alatriste, d’Arturo Pérez-Réverte.

À mi-chemin entre les romans historiques et le feuilleton, ces histoires d’environ 250-350 pages écrits gros et espacées font des lectures rapides qui prennent forme surtout lorsqu’on les met bout à bout. Jusqu’à maintenant, à ma connaissance, six épisodes sont parus. L’histoire du Capitaine Alatriste prend place dans la première moitié du XVIIe siècle, sous le règne de Philippe IV d’Espagne, alors que ce pays, le plus puissant d’Europe, laisse paraître déjà bien des traces de décadences, au milieu d’une fastueuse floraison culturelle: le Siècle d’Or. Vétéran de la guerre des Flandres, Alatriste n’a jamais été capitaine, mais quand son unité a perdu son officier, il a été celui qui a gardé la tête froide et assuré le commandement; le surnom de Capitaine Alatriste ne l’a plus quitté depuis. Même lorsque, démobilisé et croupissant dans les tavernes de Madrid, il est devenu un spadassin parmi tant d’autres, gagnant sa croûte en tuant un gêneur pour untel ou en se battant en duel à la place de tel autre. Le reste du temps, il se saoule méthodiquement à la taverne, fraternise avec les autres habitués, parmi lesquels se trouvent deux célébrités de l’époque – le poète Francisco de Quevedo et le comte de Guadalmedina, Grand d’Espagne – et, surtout, veille à l’éducation de son jeune page, le fils orphelin d’un ancien compagnon d’arme. C’est ce page, Iñigo Balboa, qui fait office de narrateur des aventures de son maître, à qui il voue une admiration sans borne.

D’aventure en aventure, c’est une vaste fresque de l’Espagne du siècle d’Or qui est peinte, faisant fréquenter au capitaine et à son page quelques-uns des personnages les plus célèbres de l’époque: le roi Philippe IV, son valido le comte-duc d’Olivarès, le duc de Buckingham, par exemple. Différentes allusions, Iñigo anticipant sur la suite par de fréquentes digressions, permettent de savoir qu’ils ont fréquenté aussi Lope de Vega et le peintre Diego Vélazquez. Le style est pittoresque et picaresque, les digressions fréquentes, parfois truculentes, souvent instructives. Dans le plus pur style de ce type de roman, ils ont leurs némésis, ennemis mortels entre tous (et tous fictifs): Gualterio Malatesta, spadassin italien qui a beaucoup en commun avec Alatriste, mais peut-être plus implacable (ce qui n’est pas peu dire!), Luis d’Alquézar, letrado, bureaucrate royal, plongé dans les intrigues politiques, l’inquisiteur Emilio Bocanegra et finalement, l’amour d’Iñigo Balboa, Angélica d’Alquézar, femme fatale dès la plus tendre adolescence.

D’épisode en épisode, le jeune Iñigo Balboa vieillit, et petit à petit, ce sont ses aventures peut-être encore plus que celles de son maîtres qu’il narre. Il devient un personnage aussi intéressant, probablement plus complexe qu’Alatriste. L’Iñigo Balboa qui narre l’histoire se devine d’ailleurs un personnage qui a profité de la fréquentation notamment de Quevedo pour s’instruire, de la fréquentation d’Alatriste pour s’endurcir, de celle d’Angélica d’Alquézar pour se blesser. Il a connu les ateliers de Vélazquez, la cour du roi, sait commenter la littérature espagnole, mais aussi anglaise et sans doute européenne en connaisseur. Il dépeint la grandeur et la misère de son époque.

Six épisodes, donc:

Le capitaine Alatriste: Iñigo est encore jeune, le Capitaine Alatriste traîne dans les tavernes de Madrid et vend son épée au plus offrant. Il est engagé, avec un spadassin Italien, par un nobliau et un inquisiteur pour liquider deux anglais. L’affaire est politique, car Bocanegra s’oppose en fait aux politiques du Comte-Duc d’Olivarès, qui occupe auprès de Philippe IV une position semblable à celle qu’occupa Richelieu auprès de Louis XIII. L’affaire se corse lorsque Alatriste est pris d’un rare remords. Cet épisode met tout en place pour la suite, les némésis, les amours d’Iñigo, les relations du Capitaine. Sur fond d’intrigue internationale.

Les bûchers de Bocanegra: Toujours spadassin à Madrid, Alatriste est enlever une jeune fille d’un couvent dont le confesseur attitré confond la vocation avec celle d’un harem. Mais il ne fait pas toujours bon entrer en conflit avec les hommes d’Église, ces hommes qui ne lisent qu’un seul livre, et le jeune Iñigo l’apprendra à ses dépends. Cet épisode expose brillamment la trame complexe de l’Espagne intolérante, celle de l’Inquisition, des autodafés, des statuts de pureté de sang, de la persécution des Juifs. L’auteur s’est de toute évidence documenté avec soin, car il évite presque toutes les erreurs communes.

Le soleil de Breda: Afin de s’éloigner d’une Madrid devenue inhospitalière, Alatriste reprend du service, avec son page, encore mineur. Dans un des fameux tercios espagnols, ils vont faire la guerre dans les Flandres et participer au siège de de la ville de Breda. Là où les deux premiers épisodes étaient vraiment des aventures, des épisodes entiers dont on attend le dénouement, celui-ci prend davantage l’apparence de la chronique de guerre, sans intrigue directrice. Mention spéciale: Iñigo Balboa précise à un moment de sa narration qu’Alatriste figure sur la toile peinte par Vélazquez de la Reddition de Breda. À la fin du livre se trouve une note technique « de l’éditeur », écrite à la manière d’une étude pour essayer d’identifier le personnage d’Alatriste. Finalement, il semblerait qu’après qu’Iñigo ait écrit son texte, Vélazquez aurait apporté quelques corrections, notamment la position de la tête du cheval; Alatriste est donc derrière le cheval.

L’Or du roi: Revenus en Espagne après avoir fait leur temps dans l’armée, Alatriste et Iñigo se trouvent un contrat. Un des fameux convois de l’or des Indes, dont l’Espagne est dépendante, va être attaqué dans le cadre d’une sombre intrigue. Pour le déjouer, Alatriste va recruter de fameux coquins, une bande de spadassins dans son genre, pour en affronter une autre.

Le Gentilhomme au Pourpoint jaune: Alatriste et Iñigo vont chacun se retrouver dans les ennuis pour une femme. Dans le cas d’Iñigo, sans surprise, c’est Angélica d’Alquézar. Dans le cas d’Alatriste, c’est une grande actrice de théâtre, qui a un autre prétendant. De haut rang. En fait, c’est le roi. Philippe IV était en effet connu comme étant un fameux coureur de jupons. Lequel est le pire, être amoureux d’une femme fatale ou être le rival du roi?

Corsaires du Levant: Iñigo a vieillit, et il est temps de penser à sa carrière. Grâce à quelques bons contacts en cours, il peut espérer devenir courrier royal, un bon poste, bien payé, moins ingrat que celui de soldat. Mais il lui faut un peu d’expérience de soldat, et, aussi dure fût-elle, on ne compte pas celles des pages à la guerre. Alatriste et lui s’engagent donc sur les galères du roi, où ils vont combattre Turcs et Anglais en Méditerranée, allant de port en port et s’adonnant à la vie des soldats. Comme Le Soleil de Breda, cet épisode relève plus de la chronique sans fil conducteur que d’une aventure proprement dite, comme le sont les autres épisodes.

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6 Réponses to “De Cape et d’Épée à l’époque de Vélazquez”

  1. Gabriel Says:

    Ça me donne le goût d’en lire un peu!

  2. Déréglé temporel Says:

    Le premier tome au complet, c’est déjà un peu 😉

  3. Darwin Says:

    Tu me fais penser que je ne me souviens pas d’avoir lu beaucoup de romans écrits par des Espagnols. Et j’imagine que Les Lions d’Al-Rassan de Guy Gavriel Kay (dont tu as déjà parlé, je crois) ne compte pas…

    Je noterais bien ces livres, mais ma liste déborde et je blogue trop !

  4. Déréglé temporel Says:

    De fait, à part les grands classiques, il me semble qu’il y a relativement peu d’auteurs espagnols qui sont traduit en français. Surtout une fois qu’on a exclut les latino-américains. Ceux qui me viennent en tête sont Arturo Pérez-Réverte, assez populaire pour être systématiquement traduit (il fait des romans policiers et fantastique aussi) et Carlos Ruis Zafón mais je pense que ses romans antérieurs à l’Ombre du Vent n’ont pas encore été traduits.
    edit: je viens de modifier l’article pour y ajouter deux liens wikipédia, à Valido, qui renvoit directement à l’article « favori » et au comte-duc d’Olivarès

  5. Darwin Says:

    « Carlos Ruis Zafón »

    Lui, j’ai lu ses deux livres traduits en français il n’y a pas longtemps. Des romans historico-polars. J’avais bien aimé. Toi aussi, sans nul doute, car cela parlait e bibliothèques et de livres mystérieux…

    Merci de me rassurer : j’ai finalement déjà lu au moins un auteur espagnol !

  6. Déréglé temporel Says:

    « Toi aussi, sans nul doute, car cela parlait e bibliothèques et de livres mystérieux… »

    Seulement l’Ombre du Vent.

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