Grammaire et précision

Ça fait un moment que je me demande quelle démonstration peut convaincre de l’utilité d’écrire sans fautes. Pas que je sois particulièrement bien placé pour ça: mes textes comprennent de plus en plus de coquilles; c’est que j’écris plus vite et n’ai jamais la patience de me relire. Mea Culpa.

Ce billet est donc placé sous le signe sacro-saint du « faites ce que je dis, pas ce que je fais ». Ce n’est pas parce que mon français se détériore constamment avec les années, à mon grand dam, que, sur le plan des principes, je n’accorde pas de l’importance au fait d’écrire sans fautes. Bref.

Le sujet ici, c’est: pourquoi écrire sans fautes? quel argument est rationnel et, surtout, convainquant?

Dans le roman L’Élégance du hérisson, Paloma raconte qu’un imbécile de sa classe a posé précisément cette question à la prof: « Pourquoi est-ce important d’écrire sans fautes? » La prof s’en trouve déstabilisée, trouve que la question n’est pas pertinente. Drame. Paloma est catégorique: ce gars-là est un imbécile, mais pour une fois il pose une bonne question, et il mérite qu’on lui réponde.

La prof répond en dissertant sur le bien-paraître, la réputation. Il faut bien écrire pour ne pas avoir une mauvaise image auprès des amis, collègues et voisins.

Scandalisée par une réponse aussi superficielle, Paloma, après avoir vilipendée sa prof (pas en classe: dans son journal intime), y va de sa propre réponse: c’est important, parce que la langue, c’est beau. Pour préserver l’esthétisme.

À cela, je n’ai qu’une réponse: beurk.

Moi, ça ne me convainc pas. Pas du tout. C’est presque aussi snob et superficiel que la réponse de la prof. Beurk! beurk! beurk! Il y a des trips esthétisants de snobinards qui créent chez moi des réactions d’aversion viscérales.

Mon argument à moi, ce serait la précision. La mesure de la fonction même du langage: la communication. Bien écrire permet plus de précision, plus d’efficacité dans la communication. J’avais bien mon idée, mais pas d’exemples. Il m’en est venu deux récemment:

1. Le premier m’est venu en rêvassant, et en faisant dans ma tête un tour du monde des sujets possibles pour un livre d’histoire (tour inachevé, il va sans dire, parce qu’on n’achève jamais un voyage dans l’infini). Prenons donc deux titres:

a) Histoire du Chili à l’époque coloniale

et

b) Histoires du Chili à l’époque coloniale

On est bien d’accord que ça ne veut pas dire la même chose, n’est-ce pas? Une lettre de différence, qui induit une distinction sémantique essentielle. Au singulier, on prétend rendre l’Histoire, un bloc totalisant, une synthèse du sujet. Au pluriel, on prétend rapporter soit plusieurs versions de l’Histoire, soit plusieurs morceaux sélectionnés dans l’Histoire, sans prétendre à la totalité. Une lettre de différence, mais elle change le sujet de tout un livre.

2- Mon deuxième exemple m’est venu tout à l’heure, en parcourant distraitement sur cyberpresse un article reposant, parce que traitant de sport. Voyons l’extrait capital, qui va comme suit:

« [« blablabla »]a conclu l’attaquant Lavallois. »

C’est Martin Saint-Louis qui parle. Et c’est un Lavallois. Mais c’est aussi un attaquant lavallois. Petit rappel de la règle: le gentilé,quand c’est un nom, prend une majuscule; quand c’est un adjectif, il prend une minuscule. Donc l’article ici contient une faute. Et à la première lecture, je me suis demandé rapidement, moi qui connait peu le hockey, si le journaliste n’avait pas interviewé un autre joueur dénomé Lavallois. Ç’aurait pu être un nom de famille.

Alors, soit deux joueurs de hockey d’une équipe: l’attaquant Bidule Brodeur, originaire de Laval, et l’attaquant Louis Lavallois, fier représentant de la Vieille Capitale (Québec). Si le journaliste écrit:

a) « Blablabla, conclut l’attaquant lavallois », alors le journaliste parle de Bidule Brodeur, le joueur de Laval.

en revanche, s’il écrit:

b) « Blablabla, conclut l’attaquant Lavallois », alors le journaliste parle de Louis Lavallois, le joueur de Québec.

Entre les deux phrases, la différence ne repose que sur une lettre. Pourtant, elle est essentielle.

Bref, je pense avoir fait mon point, comme on dit en anglicisme.

Je ne sais pas si c’est vraiment convainquant. Je ne sais pas si ça vous convainc vous. Je ne sais pas si ça convaincrait le plus grand nombre. Et je ne sais pas si ça convaincrait des élèves du secondaire. Mais ça me convainc moi. Moi qui était déjà convaincu, mais pas encore par un argument.

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8 Réponses to “Grammaire et précision”

  1. Yves Says:

    Moi cela me convainc, mais n’enlève tout de même pas mon hostilité des difficultés de la langue française. C’est facile d’être paresseux pour appliquer une discipline dans un domaine qu’on n’aime pas. Il y a tellement de règles et d’exceptions à mémorisé… Des fois, je regrette la simplicité de la langue anglaise.

  2. Darwin Says:

    Pour moi, le pire dans les fautes de grammaire en plus des problèmes de la sémentique, c’est que cela retarde la lecture. On se demande ce que l’auteur veut dire, avant de constater ou de conclure que c’est une faute, une erreur ou une coquille. Mais, avec le temps, je suis beaucoup plus tolérant qu’avant à ce sujet.

    Un proche à qui je montrais une ébauche de 4 pages d’un texte m’a fait un seul commentaire : «C’est épouvantable, il y a quatre fautes !». En fait, il y en avait une dizaine, c’était un premier jet. «As-tu d’autres commentaires ?» Non, le contenu ne l’intéressait pas. Inutile de dire que je ne lui présente plus mes ébauches ! Et mes fautes, je les ai corrigées seul…

  3. Déréglé temporel Says:

    @Yves: Ça se comprend. Et puis, le passage du principe à la pratique ne va pas toujours de soi.

    @Darwin: C’est sûr que regarder les fautes pour oublier le contenu, c’est délaisser la proie pour l’ombre.

  4. Sombre Déréliction Says:

    Advenant le cas où un auteur désire présenter une thèse sur l’influence de l’ontologie phénoménologique dans la philosophie déconstructiviste, je présume que le désir d’être compris risquant d’ être plutôt secondaire, il pourrait se permettre de faire une faute au deux mots! 😆

    En fait, j’ai toujours vu l’art d’écrire avec le moins de fautes possible, non comme une création esthétique, mais comme une protection contre le gâchis. Il y a une fierté d’écrire selon les règles, comme celle de pratiquer un art ou un métier correctement. On peut écrire un texte très inesthétique sans faute, mais on ne peut écrire un texte truffé de fautes sans avoir l’air un peu fou!

  5. Déréglé temporel Says:

    C’est un point de vue qui ne manque pas d’humour!

    En fait, le docteur de l’ontologie etc machin doit savoir donner l’illusion qu’il fait de la vulgarisation très claire, et si tout le monde sauf lui ne comprend rien, c’est parce qu’il est le seul à avoir un niveau d’intelligence acceptable. Pour cela, il doit écrire sans fautes… ou écrire un paragraphe au milieu de sa thèse pour expliquer pourquoi ses fautes n’en sont pas.

  6. Sombre Déréliction Says:

    « ou écrire un paragraphe au milieu de sa thèse pour expliquer pourquoi ses fautes n’en sont pas. »

    Haha! Habituellement ce paragraphe prendra la forme d’un petit ouvrage ou d’une correspondance faisant suite à une certaine polémique ayant lieu après la parution de la thèse incomprise!

    J »aime bien aussi l’expression « intelligence acceptable »!

  7. Suze Says:

    Un autre exemple, réel : sur un forum de passionnés de rats domestiques, une personne présente sa portée, raton par raton. Pour l’un deux, elle précise « Untel, une patte molle ».

    Forcément, un peu plus tard, quelqu’un s’empresse de la santé du pauvre raton qui a une patte molle. La personne ayant la portée de rats s’exclame : « mais non, c’est une expression ! Je ne comprends pas comment cela se fait que vous l’ayez mal interprétée ! »

    Évidemment, une « patte molle » ne signifie absolument pas la même chose qu’une « pâte molle »…

    Ceci dit, je suis tombée ici à cause L’Elégance du hérisson que j’ai fait l’erreur d’acheter à force de lire des avis positifs. Je n’en suis qu’à la page 114 mais je me demande sincèrement si cela vaut la peine de continuer… Outre l’amas de clichés divers et variés (le cinéma d’art et essai est forcément soporifique, les drogués sont forcément des cadavres ambulants débilités, les lévriers sont forcément bêtes, ridicules et embourgeoisés, les caniches idiots, etc), l’auteure ne semble pas se rendre compte du ridicule dont elle se couvre lorsqu’elle fait de sa narratrice une personne à cheval sur la grammaire, tiquant sur les fautes d’autrui… alors que 10 lignes auparavant elle faisait elle-même une énième faute de grammaire.

  8. Déréglé temporel Says:

    Bonjour Suzie, bienvenue dans mon humble petit blogue.

    C’est un joli exemple que tu nous présentes là, merci d’apporter de l’eau à mon moulin.

    Quant à l’Élégance du hérisson, je l’ai lu il y a longtemps, déjà. Je n’ai pas vraiment aimé. Un peu en raison de la révolte adolescente érigée en leçon de morale (d’où les clichés que vous évoquez). Mais surtout parce que les deux personnages principaux ne cessent de parler d’eux (en critiquant le reste du monde, bien sûr), sans qu’il y ait vraiment d’histoire. On a l’impression de flotter dans leur tête, sans qu’il y ait grand-chose d’autre à quoi se rattacher. L’ambiance est au narcissisme.
    Le dernier tiers m’a paru mieux, sans être génial. L’amélioration vient du fait qu’un personnage est introduit, et avec lui un fil conducteur qui rompt cette sensation de flotter dans la tête des narratrices à ne rien faire d’autre que contempler leur mal de vivre. Bref, c’est plus vivant.

    En ce qui concerne les fautes de la narratrice, je ne me souviens de rien de tel. De laquelle parlez-vous? Paloma ou la concierge dont j’oublie le nom?

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