Zoot Suit Riot

Les États-Unis, quel pays fascinant.

Alors aujourd’hui au menu: swing, latino-américains made in USA, émeutes raciste, Big Bang Theory, culture populaire, cinéma, vidéos.

On commence par le swing.

Dans un petit documentaire de cinq minutes qui a récemment circulé sur le facebook de la communauté swing montréalaise, Charmin’ Dee raconte « à l’époque [vers 1920-1940], le swing était la danse par excellence de la contestation, autant par les Noirs dans un premier temps, et ensuite par les Blancs aussi, qui se sentaient marginalisés par la société, évidemment hiérarchisée par l’argent, par le travail ou l’absence de travail. »

Les mouvements de contestations rattachés à la culture populaire américaine, notamment le swing, ont fleuri à la même époque en Europe. Ils furent nommés swingjugen (swing kids) en Allemagne, Zazous en France. Ils avaient leur costume distinctif, parapluie, cheveux longs, chemise à carreau.

Pendant qu’en Europe cette jeunesse frondeuse affligeait les vieux fachos, aux États-Unis un autre costume distinctif de groupes contestataires faisait son apparition: le zoot-suit. Zoom sur ce mouvement contestataire un peu moins connu.

Le déclencheur

Mon attention a d’abord été attirée sur ce point par… un épisode de The Big Bang Theory, dans lequel Raj essaie de convaincre Sheldon de sortir pour faire la fête (Sheldon, intellectuel particulièrement asociable, n’a pas exactement la même conception que le tout-venant de ce que signifie « passer une bonne soirée »). L’une des propositions qu’il lui fait, c’est une soirée rétro intitulée « Zoot Suit » – ce à quoi le non-empathique-et-déconnecté-de-la-réalité-mais-très-cultivé Sheldon répond qu’il n’est pas intéressé à aller à une soirée commémorant des émeutes racistes.  En réalisant, deux ou trois semaines après avoir écouté cet épisode, que j’étais encore intrigué par ce détail, je me suis décidé à interroger mon ami wikipédia. Bien sûr, l’expression Zoot Suit Riot ne m’était pas inconnue, loin de là: je me suis assez souvent épuisé sur le rythme endiablé de la toune des Cherry Poppin’ Daddies pour que ça me sonne une cloche. Mais ce à quoi référait exactement ladite toune, je l’ignorais encore.

Sachant qu’il s’agissait d’une insulte à caractère racial, je m’attendait à des affrontements Blancs-Noirs. La surprise fut de constater que s’il y eu bien en 1943 une série d’émeutes à caractère racial qu’on appelle des « Zoot Suit Riot », dont la plus importante eut lieu à Los Angeles , c’est la minorité mexicaine qui fut au centre de l’événement.

Retour sur la présence latino-américaine dans le sud des États-Unis

L’actualité met l’accent sur l’immigration latino-américaine (en particulier l’immigration illégale, sensationnalisme oblige) dès lors qu’on parle des hispano-américains des États-Unis; d’une immigration qu’on imagine trop comme récente. C’est oublier que le Rio Grande, comme la quasi-totalité des frontières dites « naturelles » n’a jamais été une véritable frontière, sinon juridique (donc artificielle et arbitraire). Les Espagnols ne s’y sont pas arrêtés lorsqu’ils ont colonisé l’Amérique, non plus que les Mexicains lorsqu’ils poursuivirent l’œuvre des Espagnols. Le Mexique tel qu’il se forma à ses débuts englobait une bonne partie du sud des États-Unis, tel que le Texas, le Nouveau-Mexique et la Californie. L’expansion mexicaine s’est cependant heurtée à une autre expansion, étasunienne celle-ci. Les Mexicains avaient l’avantage d’être les premiers à occuper le terrain (amérindiens exceptés, bien sûr) et de se métisser davantage; pauvres avantages face à des Étatsuniens supérieurs à peu près sur tous les autres plans.

Lorsque le gouvernement mexicain jeta l’éponge et concéda aux États-Unis les territoires au nord du Rio Grande, ce ne fut pas pour autant la fin des populations mexicaines (donc hispanophones) qui y vivaient, qui y demeurèrent (enjeu majeur des négociations de paix américano-mexicaines au traité de Guadalupe-Hidalgo, 1848) et devinrent en grande partie des citoyens américains (dans le cas d’une partie de la population, les origines métisses les firent considérer comme amérindiens, dont le statut était différent), non sans subir souvent une ségrégation de facto. Le facteur linguistique jouait en faveur des colons anglophones (contre des Mexicains ne parlant pas anglais et donc souvent ignorants de leurs droits) en même temps que la politique promouvait l’assimilation linguistique (fermeture de nombreuses écoles hispanophones). Au cours des années, l’immigration venue du Mexique continua à nourrir la minorité hispanique des États-Unis (j’ignore à quel point les premières communautés mexicaines s’assimilèrent ou se maintinrent à l’intérieur du groupe hispanophone (ma très rapide recherche ne m’a pas permit de trouver des études sur le sujet).

Vers les années 1920 à 1940 apparaît la figure du pachuco, jeune mexicano-américain urbain et contestataire, dont le costume distinctif est le Zoot Suit.

Le Zoot-Suit

Apparemment, le Zoot-Suit fait son apparition d’abord chez les jeunes Noirs urbains. Par exemple, Malcolm X était très content d’en porter un dans sa jeunesse (voyez le film de Spike Lee). L’origine du mot « zoot » n’est pas très claire. Elle viendrait du jargon de la Nouvelle-Orléans et serait une déformation de « cute » (zoot suit serait donc un « joli costume », ce qui paraît logique). Mais à l’époque, le New Yorker disait qu’il s’agissait d’une déformation de « suit », faisait de « zoot suit » une répétition. Le costume aurait possiblement été popularisé par Duke Ellington, qui dans « Jump for Joy » critiquait le racisme, un discours auquel se seraient identifiés non seulement les Noirs, mais aussi les Mexicains et les Philippins. Mais surtout, ce costume accompagne le jazz, le swing, le jitterburg.

Ce qui est certain, c’est que ce costume avait quelque chose de choquant pour l’époque, et fut très critiqué, de multiples manières. Un psychiatre aurait déclaré que ce costume était « une manifestation psychologique d’une sexualité chaotique » (!!), alors que beaucoup d’autres disaient que c’était un costume beaucoup trop ample pour une période de guerre, alors que le pays était sujet au rationnement.  En 1942, la ville de Los Angeles s’efforce d’en faire interdire le port.

Les émeutes

C’est en 1943 qu’on lieu les « zoot suit riots ». Présentés par la presse de l’époque comme une manifestation de gangs criminels mexicains, dont le costume distinctif était le zoot suit, on s’accorde aujourd’hui à dire qu’il s’agissait plutôt d’un ensemble d’agressions commises par des soldats et des marins à l’encontre de jeunes pachucos pour leur retirer leurs habits, n’épargnant pas les zoot-suiters noir. Il semblerait en revanche que les zoot-suiters blancs furent pour leur part épargnés (c’est ce que dis Douglas Daniels). Les émeutes ont fait 112 blessés graves parmi les Mexicains, une vingtaines parmi les non-mexicains. Dans la foulée, beaucoup de Mexicains ont été arrêtés par les services de police.

Les agressions se sont surtout concentrées à Los Angeles, mais se sont reproduits un peu partout sur le continent, aussi loin que Toronto.  En réaction aux émeutes, les autorités militaires ont fini par interdire l’accès à Los Angeles aux soldats pendant un certain temps.

Après les émeutes, les pachucos traînent (traînaient déjà, apparemment, mais encore plus après les émeutes) une image de jeunes gangsters. Cette figure marque le genre musical, qui en fait un jeune gangster rebelle, séduisant et bon-vivant.

Vous avez eu un aperçu d’un de ses derniers avatars dans la toune de Royal Crown Revue, « Hey Pachuco! », dont voici les paroles se référant justement à 1943 (je vous invite aussi à lire, si vous avez le temps, celles de Zoot Suit Riot), et qui est connu pour la scène swing de The Mask (admirez le beau Zoot Suit du personnage principal).

Bon, j’ai passé à travers tout le menu? swing, latino-américains made in USA, émeutes raciste, Big Bang Theory, culture populaire, cinéma, vidéos? Oui, c’est bon. Alors il ne me reste plus qu’à citer les sources, parce que j’ai quand même procrastiné une bonne grosse journée sur ce billet.

Souces, donc:

Je me suis basé principalement sur le compte-rendu de lecture fait par J Hd en 1999, dans la revue Populations, du livre de Ada Savin, Les Chicanos aux États-Unis: étrangers dans leurs propre pays? (trouvé sur le portail Persée)

Puis sur l’article de Douglas Henry Daniels, « Los Angeles Zoot: Race « Riot », the Pachuco, and Black Music Culture », The Journal of African American History, vol. 87, hiver 2002, pp.98-118. Le même article a été publié en 1997 dans The Journal of Negro History. Je l’ai trouvé sur JSTOR.

Trouvé sur JSTOR aussi, « The Los Angeles « Zoot Suit Riots » revisited: Mexican and Latin American Perspectives », par Richard Griswold del Castillo, Mexican Studies, vol.16 no.2, été 2000, pp.367-391; que j’ai parcouru très rapidement.

Et puis j’ai comblé les trous grâce à quelques articles wikipédia en m’assurant qu’ils étaient bien documentés (en anglais).

Pachuco et Zoot Suit Riots, plus l’article référencé plus haut sur le traité de Guadalupe-Hidalgo.

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4 Réponses to “Zoot Suit Riot”

  1. Sombre Déréliction Says:

    Beau travail d’historien! J,’ai lu avec fascination bien que la danse et moi, ça ne va pas de pair!

  2. Déréglé temporel Says:

    Merci!
    Mais il n’est pas vraiment question de danse ici, même si elle est présente en filigrane, elle n’est qu’un détail parmi beaucoup d’autres.

  3. LA’s everyday life « reactive-city Says:

    […] https://aigueau.wordpress.com/2010/04/03/zoot-suit-riot/ Laisser un commentaire Pas encore de commentaires jusqu'à présent Laisser un commentaire Flux RSS des commentaires de cet article. URI de Trackback Laisser un commentaire Cliquer ici pour annuler la réponse. Retour à la ligne et paragraphes automatiques, adresse courriel toujours cachée, code HTML permis: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <pre> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong> […]

  4. Déréglé temporel Says:

    Wow! Ça c’est weird comme blog. Übergeek. Je sais pas trop quoi en penser, mais je vais prendre la peine de visiter un jour prochain, certain!!

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