Les débuts du monachisme

Avec ce billet, j’entame une petite série dont la parution complète n’est pas entièrement garantie. J’avais prévu faire un seul billet, mais même pour une simple introduction, la matière est trop longue. Donc je vais découper ça en trois ou quatre. Ici, les débuts de l’institution monastique. Le récit s’arrêtera un peu avant la réforme clunisienne au Xe siècle.

Petite précision, tant que j’y pense: mes statistiques m’indiquent régulièrement quelques visites par des critères de recherches intellectuels, ce qui me laisse penser que des étudiants doivent passer par ici de temps en temps. Rappel, donc: même si je fais un doc en histoire, les billets de ce blog n’ont pas de prétentions scientifiques. Ne basez pas un travail dessus. Mes billets sur l’histoire citent en général leurs sources. Il s’agit le plus souvent de livres faciles à trouver. Allez vous y référer et évitez de citer des billets de blogue dans vos travaux.

Passons à notre sujet:

Max Weber disait que le prototype de l’homme occidental moderne est le moine, parce que les monastères furent les premiers endroits à rationaliser le mode de vie pour atteindre une efficacité maximale dans un objectif bien précis, ici l’adoration de Dieu et le salut de l’âme. Environ cinquante ans après Weber, Michel Foucault estimait que le modèle monastique a été appliqué par un grand nombre d’institutions clés de l’Occident: l’hôpital, l’école (en particulier le pensionnat), la prison, la caserne militaire, l’orphelinat, etc…

Ce modèle qu’on considère typiquement occidental nous vient d’Égypte. Au IVe siècle, le christianisme était fragile et en proie aux persécutions de l’empereur Dioclétien. Il attirait une clientèle intéressée par l’expérience spirituelle. Le christianisme s’inspirait de modèles d’ascèses déjà existant dans les traditions juives et hellénistiques, notamment. L’ascèse chrétienne s’est d’abord pratiquée en solitaire, par des ermites cherchant à s’isoler d’un monde de pécheurs. Le modèle du genre, considéré comme le premier ermite chrétien, est saint Antoine. Le paradoxe de l’ermite était que sa réussite avait tendance à lui attirer des fidèles: le comble, pour un chercheur de solitude!  Peu de temps après Antoine, un autre « Père du désert » (1), saint Pacôme, a codifié pour la première fois la vie en communauté pour les ascètes (des communautés dites « cénobites »).

Les communautés cénobitiques s’épanouirent d’abord en Syrie et en Égypte. Leur première apparition en Méditerranée occidentale se fait à Marseille avec la fondation d’un monastère par Jean Cassien. Diverses « règles » de vie (2) furent écrites à l’occasion des fondations de monastères en Occident, entre Jean Cassien et Benoît de Nursie. Les plus importantes sont la « règle du Maître », la règle de Saint Colomban (née en Irlande, elle contribua beaucoup aux premiers succès du monachisme en Angleterre et en France) et la règle de Saint Benoît de Nursie. Cette dernière est une simplification et une synthèse des règles faites auparavant, qui présentait par ailleurs la qualité d’être très adaptable aux diverses situations locales. Pour cette raison, elle fut reprise par la plupart des nouveaux monastères jusqu’à bientôt devenir la règle unique pratiquée dans le monachisme occidental.

L’événement marquant du VIIe siècle, c’est probablement l’essor du monachisme dans un monde pré-féodal (3). Les monastères s’intègrent parfaitement au système féodal en gestation. En fait, si l’organisation de l’église séculière s’apparente à l’administration de l’empire romain, les ordres réguliers à venir seront quant à eux organisés sur un modèle parfaitement adapté au monde féodal avec lequel ils se sont développés. Les grandes abbayes rappellent des châteaux installées sur des domaines fonciers importants, qu’elles administrent comme des grands seigneurs, en portant peut-être un soin plus attentif à l’évangélisation des populations qui y vivent.

Les nobles favorisent les fondations de monastères, en manoeuvrant de manière à pouvoir souvent influencer la nomination des abbés. De cette manière, ils pouvaient se servir des monastères comme d’un moyen pour protéger leurs richesses foncières et placer des membres de leurs famille.

Le monastère joue aussi un rôle dans l’approfondissement de la christianisation du pays et, sur le long terme, sur la création de l’idéal religieux qui s’épanouira à l’époque moderne. Dans les mots de Jérômes Baschet:

p.74: « Le succès de cette institution [les monastères] est considérable, au point qu’au VIe siècle le mot « conversion » se charge d’un nouveau sens. Il ne signifie plus seulement l’adhésion à une foi nouvelle, mais aussi le choix d’une vie résolument distincte, marquée par l’entrée dans un monastère. En effet, si les premiers disciples du Christ étaient une élite dont le choix ardu pouvait passer pour le signe assuré de l’élection divine, désormais, dans une société devenue entièrement chrétienne, certains se demandent si la qualité de chrétien est une garantie suffisante pour accéder au salut. »

p.75: « [Le monastère] est le refuge d’un idéal ascétique au milieu d’un monde que la théologie morale d’Augustin et de Grégoire livre à l’omniprésence du péché. Mais il est aussi l’instrument d’un approfondissement de la christianisation de l’espace occidental et de la pénétration de l’Église dans les campagnes. » (4)

À ce stade de l’histoire, les bénédictins ne sont pas encore un ordre unifié. Bien qu’utilisant tous la même règles (avec adaptations locales), ils ne sont pas forcément liés les uns aux autres par les liens institutionnels. Les ordres religieux naissent un peu plus tard, avec les clunisiens. (sujet du prochain billet, dans un avenir indéterminé).

(1) Sur les Pères du désert, voir le livre de Jacques Lacarrière, Les hommes ivres de Dieu, Fayard, 1975.

(2) Profitons-en pour un petit rappel: dans l’Église catholique, il existe deux clergés parallèles: le clergé régulier et le clergé séculier. Comme aujourd’hui on emploie souvent le mot « régulier » pour désigner des choses ordinaires, beaucoup de gens pensent que le clergé « régulier » est le plus proche d’eux: les curées et leur hiérarchie. En réalité, dans l’expression « clergé régulier », ce mot signifie « qui suit une règle », il s’agit donc des moines. Le « clergé séculier » (séculier – qui vie dans le siècle… autrement dit dans la vie de tous les jours) est donc celui des paroisses et de la hiérarchie catholique.

(3) Pierre Richer, Les Carolingiens, une famille qui fit l’Europe, Hachettes Littératures, 1997 (1983), p.19.

(4) Jérôme Baschet, La civilisation féodale, de l’an 1000 à la colonisation de l’Amérique, Paris, Flammarion, 2006.

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2 Réponses to “Les débuts du monachisme”

  1. Sombre Déréliction Says:

    Je lis toujours ces articles avec fascination, merci de partager avec nous!

  2. Déréglé temporel Says:

    Tout le plaisir est pour moi 🙂

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