Le poids du récit

Je lisais ce matin l’introduction d’une biographie d’Alphonse le Magnanime, roi d’Aragon du XVe siècle. Je me suis arrêté à quelques lignes d’un paragraphe expliquant des choix de l’auteur. La complexité de la biographie d’Alfonso el Magnánimo réside en bonne partie au fait que ce roi espagnol vécu la majeure partie de sa vie dans la partie italienne de ses possessions. Cela complique singulièrement la tâche au moment de réunir les sources, et ça complique le travail d’analyse aussi. Mais ça fait aussi peser des complexités sur le récit.

Le récit est ce moment où il faut mettre en formes les informations pour les rendre intelligibles. Certains historiens préfèrent une mise en forme thématique qui occulte le plus possible le récit « narré » sous forme chronologique, mais c’est une tendance en recul, et pratiquement absente du genre biographique. Ici, dans les lignes auxquelles je me suis arrêté, il était question d’un choix de mise en forme. Dans cette histoire où la plupart des personnages étaient écartelés entre deux, voire trois langues, leur nom change constamment selon le pays. Alfonso, par exemple, est un nom qui se rencontre sous au moins trois graphies différentes (castillane, catalane et italienne). Pour ne pas perdre constamment son lecteur, l’auteur de la biographie a choisi de simplifier en se dotant d’une règle: toujours utilisé la graphie de la langue native du personnage. Et de préciser [je traduis le texte de la version castillane à ma disposition, alors que l’original est en anglais]: « Dans le cas du fils illégitime d’Alfonso, j’ai préféré Fernandino face à la forme italienne de Ferrante, par laquelle il fut connu communément après la mort de son père. » Une petite trahison de la réalité historique que ces choix imposés par les nécessités du récit, où ils contribuent à rendre l’histoire plus intelligible et plus facile à suivre. Autre ligne intéressante, un peu plus loin « Les charges publiques et les institutions sont traités de manière similaire [aux noms], mais pour les noms géographiques j’ai utilisé leur nom habituel en anglais. » à laquelle une note en bas de page ajoute «  »pour la présente traduction [en castillan] ont été respecté au maximum les noms propres de personnes et lieux dans leur version d’origine et n’ont été adopté la version castillane que pour ceux pour lesquelles elle s’est amplement généralisé. » La mise en récit, qui s’apparente déjà par certains aspects à un travail de traduction (traduttore, tradittore, comme disent les italiens), est doublée ici des enjeux d’une traduction en bonne et dû forme. Comment en effet traduire les simplifications faites au regard d’une langue, dans une autre langue?

Curieux phénomène que cette mise en récit, où se dernier impose ses règles, où il est pourtant nécessaire à l’intelligence des événements.

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