Zombis mathématiques

Bon, allez, je vais reparler de zombis. Un choix probablement influencé par le fait que je viens de regarder Zombis 2, de Lucio Fulci (disponible saucissonné en tranches de dix minutes sur YouTube, version non-censurée, en anglais et en espagnol… je l’ai écouté en bilingue). Mais c’est pas vraiment de ce film là que je vais parler (en résumé: série B, du gore, des invraisemblances, des jolies actrices qui se déshabillent avant de se faire bouffer, un rythme correct, une trame sonore plutôt bonne, deux scènes cultes pour les amateurs). Non, je vais plutôt reparler de Walking Dead, puisque Robert Kirkman s’efforce d’écrire un scénario plutôt intelligent, contrairement à Fulci qui s’en fiche pas mal.

Et je vais spoiler, parce que j’en ai envie. Ça se passe à quelque part autour du 9ième ou du 10ième volume de la VF, mais je mentionne au préalable des observations allant du tome 2 au tome 5.

Dans cette série, certains personnages se révèlent être des observateurs attentifs des comportements zombis. C’est déjà surprenant en soi: comme Kirkman respecte scrupuleusement le stéréotype basique du zombi, on voit mal, à priori, ce qu’il y a à observer à part des cadavres ambulants qui bouffent ce qui leur tombe sous la main. Et pourtant, Kirkman trouve. Petit à petit, ses personnages font des observations, des questions commencent à se poser. On voit deux sortes de zombis: ceux qui restent sur place jusqu’à ce que la viande se manifeste, et ceux qui marchent jusqu’à ce qu’ils tombent sur de la viande. Et puis, comme le groupe est retranché dans une prison et qu’une petite bande en sort, l’un d’eux remarque que les zombis croisés marchent tous dans la même direction… « comme s’ils savaient où aller ». Comment cela se fait-il, alors que leur intelligence voisine le zéro absolu? Plus tard, une survivante explique comment « ça marche, dehors »: on passe devant un zombi, souvent sans s’en apercevoir, mais lui voit passer la proie, sans l’attraper parce qu’il est trop lent… mais il la suit; et les suiveurs s’accumulent avec le temps, jusqu’à ce que la proie, fatiguée, doive s’arrêter. Elle aura alors intérêt à les avoir assez distancé pour les semer.

Après ces observations préparatoires, d’autres survivants se joignent au groupe, et leur explique un nouveau concept: la Horde. Qu’on tire un coup de feu, par exemple, et tous les zombis assez proches pour l’entendre suivront la direction du son. Si en chemin un zombi en croise un autre, il le suivra, supposant que l’autre suit quelque chose qui se mange. Ils peuvent se suivre l’un l’autre (puisqu’ils ne communiquent pas – ils savent seulement que l’autre va dans telle direction). Et s’ils croisent d’autres zombis en chemin, ils auront le même comportement. Cette mathématique de l’accumulation donne lieu au phénomène de la Horde: des centaines de zombis qui vont tous dans la même direction, simplement parce que les autres y vont. Cela va plus loin: s’ils croisent une maison déserte, l’un va approcher une fenêtre ou une porte, l’autre croira qu’il veut entrer et s’efforcera d’entrer aussi, cognera dedans, sera imité par les autres… jusqu’à destruction de ce qui peut être détruit. La Horde est ainsi présentée comme particulièrement dangereuse pour ceux qui optent pour un « camp fixe » (par opposition à ceux qui optent pour le nomadisme).

Ce à quoi ce concept de Horde m’a fait pensé, c’est à un vieil article de mathématiques sociales. On y exposait le problème suivant. Dans une pièce où il y a deux portes, une bonne et une mauvaise, et remplie de gens qui ne communiquent pas entre eux, n’ont aucune idée quelle porte est la bonne, et ne savent pas que les autres ne savent pas, quel sera le comportement de la foule? Le premier à se décider pour une porte sera conscient qu’il a une chance sur deux d’avoir raison. Mais le suivant supposera qu’il a peut-être une information que lui n’a pas, et considérera que la porte choisie par le premier est, logiquement, plus probablement la bonne que l’autre. Il estimera donc qu’il a intérêt à choisir la même que son prédécesseur. Le troisième verra deux personnes choisir cette porte, y verra un indice sérieux, et ainsi de suite. Chacun, à l’exception du premier, aura l’impression de faire un choix rationnel en fonction de probabilités qui, estime-t-il, jouent en sa faveur. Cette métaphore était, dans le vieil article auquel je me réfère, utilisé pour illustrer le comportement de joueurs en bourse. Il ressemble étrangement au comportement des zombis de Kirkman. De l’horreur sociologique, comme dit un ami.

Alors, finance et zombis, même combat?

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3 Réponses to “Zombis mathématiques”

  1. Darwin Says:

    «Alors, finance et zombis, même combat?»

    S’il y a des similitudes entre le mécanisme de mathématiques sociales que tu décris et celui de la bourse (qui n’est qu’une partie de la finance), il y a quand même des différences.

    Pour la bourse, tout dépend de l’ampleur du mouvement qui initie ce mécanisme. Un gros joueur peut en effet entraîner un mouvement en cascades, comme on l’a vu quand un courtier a confondu «millions» et «billions» dans une transaction, il y a un peu plus d’un mois (http://lapresseaffaires.cyberpresse.ca/opinions/chroniques/michel-girard/201005/07/01-4278023-le-down-de-la-bourse.php ). Par contre, un petit joueur n’initiera rien du tout.

    Autre différence, les transactions en bourse se font simultanément, pas une après l’autre comme dans ton exemple. La probabilité qu’une série de transactions se fassent dans le même sens sans raison est quand même extrêmement faible.

    Cela dit, surtout avec l’utilisation de logiciels boursiers qui calculent tous sensiblement de la même façon l’évolution des indices boursiers et génèrent automatiquement des ordres d’achat ou de vente, l’analogie a quand même une base intéressante et montre une grande part d’irrationalité dans le comportement des joueurs à la bourse.

  2. Déréglé temporel Says:

    Ce qui m’intéressait à la base, c’était le fait qu’un raisonnement rationnel au niveau de l’individu devienne un comportement collectif irrationnel.
    Merci de ces précisions, c’est intéressant. Très comique cette histoire de millions/billions (enfin, je suppose que certains ont dû ne pas la trouver drôle). Ça me rappelle cette histoire (fictive, me semble-t-il) d’un courtier qui s’occupait de truffes pour la première fois; en voyant le prix, il a cru à une erreur et a déplacé la virgule d’un chiffre. Ça a créé une ruée de demandeurs, et la colère de ses clients.

  3. Darwin Says:

    «Très comique cette histoire de millions/billions»

    Dans un sens oui, car elle montre bien l’illusion de rationnalité des spéculateurs. Positive aussi, selon moi, car elle a réveillé (il était temps) les autorités boursières qui ont adoptés de mécanismes pour éviter que de telles réations en chaîne se reproduisent (je ne trouve pas de source, mais j’ai lu ça récemment), en suspendant les transactions lors de mouvements trop rapides à la hausse ou à la baisse. On verra si cela fonctionnera à l’usage…

    J’ai horreur de la bourse et des joueurs qui se donnent le nom d’investisseurs…

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