Le souffle du temps

Aujourd’hui en feuilletant El País en attendant ma paella (c’est cliché, mais c’est vrai; je vous rassure, il n’y avait ni torrero ni danseuse de flamenco à l’horizon), je suis tombé sur deux articles qui m’ont interpellé. Sur des sujets assez différents, mais avec néanmoins un thème commun, qui suscite une réflexion sur le passage du temps sur les contrées.

Le premier traite de la commémoration du 50ième anniversaire de l’indépendance d’un grand nombre (17) de pays africains. Curieusement, cet article qui prend prétexte d’un événement passé offre surtout une réflexion sur le présent et l’avenir. Sous le titre L’heure de la responsabilité, il met l’accent sur une génération d’Africains qui, sans oublier la responsabilité du colonialisme, s’intéressent désormais davantage à la responsabilité des Africains dans leurs propres malheurs. On cite par exemple cette gabonaise étudiant la philologie à Madrid qui, dans la période de question d’une conférence, a souligné n’avoir jamais pu voté dans son pays en raison du manque d’organisation: « Cela n’est pas la faute de la France » dit-elle.

Par ailleurs, tout en soulignant les grandes difficultés de l’Afrique (notamment la corruption), on met aussi l’accent sur la nécessité de raconter « l’autre Afrique », celle de la classe moyenne, celle qui ne crève pas de faim. Il ne s’agit pas de cesser le récit de l’Afrique pauvre, mais, dit une écrivaine nigérienne, « on ne peut pas comprendre le continent si on n’écoute pas d’autres types d’histoires ».

Le second article qui a attiré mon attention est le compte-rendu d’une entrevue avec deux médecins légistes, l’un argentin, l’autre espagnol, qui compare les politiques des deux pays concernant la mémoire des victimes des dictatures. L’Argentine y apparaît comme un modèle, l’Espagne comme un cancre. Le sujet est sensible en Espagne, alors que le juge Baltasar Garzón, connu hors de l’Espagne pour ses procédures contre des terroristes internationaux et surtout contre Pinochet, a rouvert le dossier des victimes de la dictature. Cela lui a valu d’être mis en accusation par le juge de la cours suprême Luciano Varela sur la base de plaintes déposées contre Garzón par deux organisations d’extrême-droite. Le juge est accusé d’avoir violé la loi d’amnistie de 1977.

Respecté à l’étranger pour ses actions d’éclat contre les dictatures, Garzón est une figure controversée en Espagne. Ancien député socialiste, il est régulièrement accusé d’être biaisé contre le Parti Populaire et les autres forces de droite. On l’accuse par ailleurs de choisir ses cas pour faire mousser sa popularité. Pire, il a fait l’objet d’accusations de trafic d’influence. Autant dire que lorsqu’il s’est mêlé de faire ouvrir des fosses de cadavres et accusé, ça a déclenché les passions.

Laissons là Garzón pour revenir sur l’article qui nous occupe. L’Argentine et l’Espagne ont en commun d’avoir connu des dictatures sanglantes dont elles ne se sont débarrassé que relativement récemment. Alors que les amnisties ont privé les proches des disparus des réponses à leurs questions (1977 en Espagne, 1983 en Argentine), les deux pays ont emprunté des voies bien différentes. Un an après les lois d’amnistie, en Argentine, des étudiants d’anthropologie, d’archéologie et de médecine ont fondé un groupe pour aider les familles des disparus. Le processus argentin est strictement encadré par la justice. On n’y ouvre jamais de fosses sans autorisation légale, le processus est plus méthodique et on n’y rencontre pas d’opposition gouvernementale ou judiciaire comme cela peut se manifester en Espagne. D’après le légiste argentin, un cas comme celui de Garzón n’aurait pas pu se produire dans le pays des pampas, l’implication des organismes de défense des droits de la personne l’aurait empêché. Alors que, d’après le légiste basque, un tabou demeure en Espagne, ce qui suggérerait que la propagande franquiste y aurait plus profondément marqué les esprits. Mais il demeure optimiste, certain que le cas Garzón a permit de faire avancer les choses: « On a créé un Bureau d’attention aux victimes dans le Ministère de la Justice, et non dans celui des affaires sociales ou celui de la culture. Cela me paraît très significatif. »

Deux articles qui portent sur des sujets où le passage des générations agit en profondeur. En Afrique, on évoque trois générations, depuis celle qui a vécu le colonialisme jusqu’à celle qui vit en contact avec le monde mondialisé. Les perspectives et les priorités changent. En Espagne, on traite là de mémoire et de justice, puisqu’il s’agit d’offrir aux proches des victimes des réponses sur leur devenir. Cela, alors même que les jeunes adultes d’aujourd’hui appartiennent à la première génération qui n’ont connu ni la guerre civile, ni la dictature. Chez ces derniers, une indifférence agacée paraît être l’une des attitudes les plus fréquentes sur ces dossiers. On leur dit que c’est une question de justice, mais ils y voient le réouverture de divisions préhistoriques, issues de ces époques qu’il n’ont pas connu.

Publicités

Étiquettes : , , , ,

4 Réponses to “Le souffle du temps”

  1. Sombre Déréliction Says:

    Excellente analyse! J »ai lu avec fascination!

  2. Darwin Says:

    Moi aussi.

    «une indifférence agacée »

    La perte de mémoire est assez troublante. On vit ça chez nous aussi, mais pas sur des événements d’une telle gravité. L’histoire peut bien avoir le hoquet.

  3. Hérétik Says:

    Il s’est passé un peu la même chose en Allemagne avec la génération qui a suivi la 2e guerre mondiale, quand ces enfants devenus adultes ont découvert que leurs parents avaient été nazis. Il y a eu les procès des grands criminels, mais tous les petits fonctionnaires qui opéraient la machine dans l’ombre ont réintégré la société allemande d’après-guerre, malgré leurs sympathies nazies.
    Cette réintégration des fonctionnaires de l’ère nazie s’est faite en bonne conscience, sur fond de lutte au communisme. Mais à partir des années 1970, de nombreux cas sont ressortis dans les journaux. Plusieurs personnalités connues avaient un passé nazi qu’elles tentaient de camoufler.

  4. Déréglé temporel Says:

    Tiens, un billet d’Alba López (en espagnol, bien sûr), une jeune de 22 ans, sur l’affaire Garzón. C’est pas mal l’attitude dont je parlais: indifférence agacée. Ce qui la préoccupe surtout, ce sont de voir les vieux conflits se perpétuer à travers ces histoires.

    Darwin, je ne sais pas si on peut faire un lien avec les « hoquets de l’histoire ». Après tout, ici, il s’agit certes de réparer des injustices faites dans le passé, mais pas de ne pas les reproduire.
    En dehors du simple fait qu’on ne peut pas réduire un groupe à des généralité, j’imagine aussi que pour un jeune dont la grand-mère a vus on mari disparaître sans laisser de trace pendant la dictature, la perspective n’est pas la même.

    Hérétik, en Espagne aussi, la « lutte contre le communisme » a été un des thèmes majeurs. Non sans raisons, d’ailleurs, puisque les communistes étaient l’un des groupes les plus dynamiques du camp Républicains durant la guerre civile. Ça explique l’attitude d’un libéral comme Ortega y Gasset qui a voulu rester neutre dans cette guerre tout en affichant une légère préférence pour le camp franquiste. La même attitude que certains gouvernements des démocraties occidentales, d’ailleurs, comme la Grande-Bretagne.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :