Le Hacker, nouvel archétype du polar

Si on met de côté le Sénécal, qui appartient au roman noir, les trois derniers polars que j’ai lu avaient en commun certains types de personnages. Des policiers, évidemment. Des criminels. Et des hackers.

Il n’y a pas si longtemps encore, les hackers étaient des personnages de science-fiction. On les rencontrait plus souvent en lisant un cyberpunk qu’en lisant un polar d’enquête ou un thriller d’espionnage. Aujourd’hui, pourtant, alors que certains annoncent la mort prochaine du cyberpunk, les hackers émigrent d’un genre à l’autre et s’imposent dans le polar comme un archétype aussi incontournable que le policier, le criminel de génie, le détective privé ou l’espion.

Il y a Chamane dans les Gestionnaires de l’Apocalypse de Jean-Jacques Pelletier. Il y a Wasp, alias Lisbeth Salander, dans Millenium de Stieg Larsson. Il y a Norm/A dans l’un, et Plague dans l’autre. Et Chamane et Wasp appartiennent tous deux à un groupe de hackers d’élite, les U-Bots pour le premier, et Hacker Republic pour la seconde. Et puis, il y a la copine d’Anémone dans Gueule d’Ange de Jacques Bissonnette, dont je ne me rappelle plus le nom. Je pense bien que le dernier polar sans hacker que j’ai lu doit être Le Tableau du maître flamand, d’Arturo Pérez-Reverte. Ce même auteur ayant écrit aussi La Peau du tambour, où l’intrigue tourne autour de la recherche d’un hacker qui a piraté le réseau du Vatican.

Paradoxalement, c’est peut-être dans le cas de Bissonnette qu’on trouve l’élément le plus révélateur de la nouvelle popularité de cet archétype. Voilà un personnage bien secondaire dans le récit. Tellement qu’on aurait pu le zapper sans trop de complications. L’auteur a bien trouvé une utilité à son personnage dans le dénouement de son intrigue, mais ça ne fait pas illusion: ce personnage n’était absolument pas nécessaire à son histoire. Simplement, mettre un hacker dans son histoire semble être désormais une tentation quasiment irrésistible pour un auteur de polar. Peut-être tout simplement parce que l’heure est à la prise de conscience de l’importance que prennent nos ordinateurs dans nos vies, et de la quantité d’informations hallucinante qu’ils contiennent. L’information étant le carburant de toute intrigue policière, le hacker offre naturellement à l’auteur ses services de pourvoyeur privilégié.

Mais c’est avec les romans de Pelletier et de Larsson, qui mettent ces personnages au coeur de leur intrigue, qu’on en apprend le plus sur la nature de ce nouvel archétype. Les deux auteurs se sont de toute évidence documentés sur leur sujet, au moins assez pour voir que derrière ce terme se cache plus qu’une simple expertise, mais toute une culture. Et pourtant… tous deux nous proposent une vision on ne peut plus romantique des hackers, jeunes rebelles idéalistes.

Remarquons-le car c’est remarquable: dans les polars, le hacker est d’abord et avant tout un « gentil ». La copine d’Anémone passe ses temps libres à démolir des sites de pornographie infantile, Chamane et les U-Bots sont des justiciers du web, le hacker Vêpres chez Pérez-Reverte, veut surtout attirer l’attention de la hiérarchie catholique sur un petit problème local… Lisbeth Salander et ses potes de Hacker Republic sont peut-être les plus ambiguës de mon échantillon, mais ils demeurent néanmoins assez sympathiques.

Pelletier et Larsson, en se documentant sur le sujet, ont certainement rencontré le thème de l’éthique des hackers. Ils font en effet certaines distinctions de l’ordre de hacker vs crasher (le second est un vandale et un destructeur, alors que le premier s’intéresse à l’information, et garde par conséquent les voies ouvertes sans détruire). Là réside le zeste de romantisme avec lequel ils décrivent les hackers, rebelles anarchistes fuyant dans le cyberespace une société par trop policée pour eux, assurant la circulation d’une information trop souvent cachée, combattant les manipulations du cyberespace. On trouve bien, en cherchant bien, des « mauvais » hackers chez Pelletier, mais en filigrane du texte, suggérés plutôt que mis en scène; ils sont impliqués logiquement par le fait qu’on nous dis que les U-Boat les combattent, mais ne prennent pas part, ni à l’intrigue principale, ni aux intrigues secondaires. Même Norm/A, qui apparaît du côté des méchants, finit par retourner sa cape: elle n’était pas vraiment mauvaise. Chez Larsson, on ne trouve même pas de tels méchants hackers suggérés (pas que je me souvienne en tout cas). Évidemment, rien ne dit que si la série s’était poursuivit au-delà du troisième tome, Wasp n’aurait pas trouvé sur son chemin une némésis hacker, c’est parfaitement possible. Mais en l’état actuel des choses, on reste sur un portrait globalement idéalisé.

Ce portrait idéalisé peut surprendre, quand on y réfléchi un peu. Au niveau de la technique, aucun des auteurs de polar que j’ai pu lire ne faisait des descriptions détaillées. Pelletier, il fallait s’y attendre, est celui qui va le plus loin. Il mentionne par exemple les réseaux d’ordinateurs-zombis, en précisant que ça permet au pirate d’utiliser la puissance de traitement d’autres ordinateurs pour ses propres opérations; en revanche, il n’évoque pas les usages parmi les plus courants, notamment la location de la puissance de ces réseaux à des spammeurs.

Peut-être cet idéalisme peut-il être interprété en réaction à une situation où, dans le discours officiel, les hackers sont diabolisés (voir par exemple ici et d’autres billets du même blog), faisant l’amalgame entre le simple bidouilleur et le pirate. Il y a là un contraste intéressant. Cette influence peut être indirecte: on peut trouver beaucoup de documentation en ligne sur les hackers, la plus grande partie étant produite par les hackers eux-mêmes. Or, ils sont évidemment les premiers à réagir contre le discours officiel sur eux.

Enfin, je ne lis pas tant de polars que ça. Mes lectures et mes goûts m’ont peut-être orienté vers un échantillon où on trouve des tendances communes.

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29 Réponses to “Le Hacker, nouvel archétype du polar”

  1. Mouma Says:

    Ça me fait penser aux nouvelles séries policières américaines qui ont toutes leurs hackers au service de la loi et de l’ordre. Si certains de ces personnages sont intéressants, je dirais qu’il y en a beaucoup de vraiment poches; ils sont là parce que l’archétype est devenu incontournable. Oublions les bonnes vieilles enquêtes, désormais, la résolution du crime passe par l’inévitable hacker. Des fois, on s’en passerait et l’histoire n’en serait que plus intéressante. C’est le côté « mystère et boules de gommes » du gars des vues qui s’en sert pour couvrir les faiblesses du scénario.

  2. Darwin Says:

    Intéressant. J’ai lu pas mal tous les livres que tu mentionnes, quoique je me souvienne un peu moins de Gueule d’ange.

    Ce que tu présentes et que Mouma commente est très pertinent. Pour un Pelletier qui documente bien son personnage, combien n’insèrent un hacker dans leur roman (ou leur scénario) que pour aguicher le lecteur.

  3. Déréglé temporel Says:

    Ah bon, tu as lu Gueule d’Ange aussi? Je savais pas, tu l’avais pas commenté sur mon billet. Tu en as lu d’autres, de Bissonnette?

    Je sais pas si c’est pour « aguicher le lecteur ». Bon, dans certains cas, sans doute. Dans d’autres, j’ai l’impression que c’est quelque chose qui joue entre la paresse (comme le souligne Mouma) – « je l’ai trouvé sur son disque dur » est un deus ex machina bien pratique pour débloquer une intrigue – et le réflexe. Ça fait partie de ce que sont les archétypes: on les utilise souvent sans y penser, parce que leur présence paraît être une évidence.

  4. Darwin Says:

    «Tu en as lu d’autres, de Bissonnette?»

    Oui, mais ma mémoire n’est pas très précise pour ces livres. J’ai un bon feeling, mais pour les histoires, c’est imprécis. J’ai lu au moins Cannibales et Sanguine (très bon) et peut-être «Programmeurs à gages» et Badal…

    «Je savais pas, tu l’avais pas commenté sur mon billet.»

    Août 2009, je ne commentais pas encore ici… J’ai commencé avec «Parcours de battante» en novembre 2009, le 500 ème commentaire de ton blogue (https://aigueau.wordpress.com/2009/11/16/parcours-de-battante/ ).

    Et non, je n’ai pas lu tous les billets précédents !

  5. Déréglé temporel Says:

    Ah, j’avais pas noté ce détail de la chronologie.

  6. Darwin Says:

    Ouais, on a parfois l’impression de se connaître depuis bien plus longtemps ! 🙂

  7. koval Says:

    J’ai rien lu de ce que tu parles, mais j’ai essayé d’acquérir quelques bases Je m’intéressais plus au craking…

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Crack_%28informatique%29

    Ceux qui entrent dans les systèmes sont des vlimeux, t’as peut-être entendu parlé du jeune qui a envoyé une caisse de viagra à Bill Gate payée avec sa propre carte de crédit…

    J’ai connu un jeune qui pouvait faire pas mal de ravage, il était pas mal brillant et passionné, on l’a récupéré sur des projets assez audacieux à l’université…

  8. Déréglé temporel Says:

    Moi y’a eu un moment où je me suis documenté un peu aussi. C’était avant les grandes infrastructures d’internet qu’on connait aujourd’hui (wikipédia, google et cie), mais on trouvait déjà, via yahoo ou altavista, beaucoup de documentation sur le sujet, pourvu qu’on ajoute un « Z » à la fin des mots clés (hackerz, crackerz…). Mais je ne me suis jamais attardé à la technique. C’était l’éthique qui m’intéressait.

    Darwin: ben on se connait depuis plus longtemps que l’été, c’est sûr 😉

  9. Darwin Says:

    «ben on se connait depuis plus longtemps que l’été, c’est sûr »

    J’imagine que tu parles de l’été passé… Sûrement, mais pas beaucoup plus. Comme La Plaine n’est plus là, je ne peux répondre avec certitude. Le commentaire le plus ancien que j’ai trouvé dans tous les blogues date de mai 2009, mais je crois que ce n’est pas le premier. Cela m’a pris quand même quelque temps avant de trouver La Plaine et d’y intervenir. Alors, cela doit dater d’un an environ.

  10. koval Says:

    « Mais je ne me suis jamais attardé à la technique. C’était l’éthique qui m’intéressait.  »

    Je désassemblais les exécutables, je cherchais à fabriquer les cracks..s’agit de maîtriser « assembler ».

  11. Déréglé temporel Says:

    « Cela m’a pris quand même quelque temps avant de trouver La Plaine et d’y intervenir. Alors, cela doit dater d’un an environ. »

    Il me semble que tu as fréquenté la kaverne un moment avant d’intervenir pour la première fois ici. Mais mes souvenirs sont flous également sur le sujet.

    @koval: est-ce que tu jouais beaucoup aux legos étant petite?

  12. Darwin Says:

    «Il me semble que tu as fréquenté la kaverne un moment avant d’intervenir pour la première fois ici.»

    Bien sûr ! Je suis intervenu sur le premier billet de la Kaverne, et je commentais depuis quelques mois sur La Plaine. Je crois pourtant m’être fait une idée précise des La Plaineux devenus Kaverneux que dans la Kaverne. C’est là que je suis venu sentir sur les blogues des Kaverneux… ici en novembre seulement comme je l’ai indiqué plus haut.

  13. koval Says:

    @koval: est-ce que tu jouais beaucoup aux legos étant petite?

    Non, ça a pas toujours existé les légos….pas quand j’étais jeune en tout cas…

  14. Darwin Says:

    @ Koval

    «ça a pas toujours existé les légos»

    Non, mais il y avait d’autres jeux similaires. Même quand moi j’étais jeune, il y avait des mécanos et des mini-briques.

  15. Déréglé temporel Says:

    « Non, ça a pas toujours existé les légos… »

    Ah, merde! t’es sûre? j’avais cru qu’il y avait au moins ça d’immuable!
    J’imaginais les petits légos de terre cuite de Sumer…

  16. koval Says:

    Déréglé

    Toi et ta cohorte, vous êtes venus au monde avec une poche de blocs Légos, demande à Mouma, elle confirmera…

    Darwin

    On jouait dehors ou à des jeux de société…les filles avaient pas de jeux de mécano…

  17. Déréglé temporel Says:

    Ça fait qu’un peu plus vieille, tu as comblé ce manque avec des lignes de codes…

    « Toi et ta cohorte, vous êtes venus au monde avec une poche de blocs Légos »

    Ouais. Toute ma vie, on a dit qu’il y avait deux sortes d’enfants, les enfants légos et les enfants playmobil. Une division simpliste qui ne me correspond pas, si j’en crois mes souvenirs. J’avais des caractéristiques d’enfant playmobil (plus intéressé aux situations et aux personnages qu’aux constructions), mais je préférais nettement les légos et l’énorme souplesse qu’ils offraient. Les playmobils, c’est plate, c’est des univers figés et conservateurs.

  18. koval Says:

    « Les playmobils, c’est plate, c’est des univers figés et conservateurs. »

    Oui d’ailleurs j’ai déjà écrit quelque part que Stephen Harper avait la même coiffure qu’un bonhomme Playmobil.

  19. koval Says:

    http://cheezburger.com/View/2770085120

  20. Darwin Says:

    @ Déréglé

    «mais je préférais nettement les légos et l’énorme souplesse qu’ils offraient.»

    C’est bizarre, mais étant de la génération des mini-briques, j’ai toujours trouvé les légos aussi figés que les playmobil. Tu peux faire la construction prévue avec les pièces et, si tu veux faire autre chose, tu dois acheter un autre jeu ! C’est d’ailleurs conçu ainsi. Je crois que les premiers jeux Légo offraient plus de liberté, mais pas après…

  21. Déréglé temporel Says:

    Bof, moi j’ai jamais fait le truc prévu avec ces jeux. Avec les legos, y’a toujours moyen de tricher.

  22. Darwin Says:

    Je viens de lire un autre polar avec des hackers, L’épouvantail, de Michael Connelly.

    Pas mal du tout… Comme toujours, j’ai trouvé certaines passes peu cohérentes. Mais le scénario est bien ficelé et, comme toujours avec Connelly, le plaisir de lecture est toujours au rendez-vous !

  23. Déréglé temporel Says:

    Ça me manque, ce genre de lectures…

  24. Darwin Says:

    Quoi ? T’as pas le temps ? 😉

    Sérieusement, cela me manquerait énormément si je devais lâcher la lecture, tandis que la télé, je m’en passerais presque sans problème !

  25. Déréglé temporel Says:

    « Quoi ? T’as pas le temps ? 😉 »
    😛

    Plutôt un problème d’approvisionnement. Lire dans une langue autre que le français me réclame un état d’esprit différent, de ce fait je suis assez peu porté à lire de la fiction dans une autre langue. Alors en Espagne, tu imagines que c’est dur de trouver en français.

    Sinon, il y a aussi le fait que mes lectures de thèse sont un peu envahissante. Je continue à lire énormément, mais au moment de me détendre, je ressens le besoin de faire autre chose. Alors ce genre de lectures (fictions) me manque en général, mais au moment de m’y mettre… j’ai pas super envie. Paradoxal, non?

  26. Darwin Says:

    «Paradoxal, non?»

    Peut-être, mais tu n’es pas le seul, je vis aussi des choses semblables. J’ai super hâte de lire un livre, je l’ouvre, je regarde le nombre de pages et j’ai hâte de l’avoir terminé…

  27. Jean-Jacques Pelletier Says:

    Vous avez raison: c’était écrit en partie en réaction à la diabolisation des hackers. Ça va à contre-courant de cette manie qu’on a de faire des détenteurs des nouveaux savoirs les boucs émissaires de tout ce qui inquiète.

    Cela dit, il ne faut pas minimiser l’importance des armées de hackers qu’entretiennent certains pays, par exemple à la NSA ou dans les universités chinoises, qui en abritent des milliers qui travaillent au service de l’État… Pour qui suit l’actualité, on a déjà des aperçus de ce que pourrait donner une véritable guerre informatique…

  28. Déréglé temporel Says:

    Très intéressant commentaire, surtout au vu de son auteur.

    Le spectre d’une guerre informatique est effectivement un enjeu d’importance. Je suis la question de loin, sans recherches systématiques, mais ça suffit pour se convaincre du sérieux. J’y ai tout de suite pensé en lisant l’exercice de science-fiction de Cosandey (autre billet, plus récent que celui-ci) qui prétendait qu’après l’arme nucléaire, il n’y avait plus de course à l’armement possible. Ses spéculations négligent totalement internet.

    En dehors des armées au service des pays, il y a aussi le crime organisé, grand employeur de hackers.

  29. Deux visions des espions « Temps et fiction Says:

    […] hackers (j’envisage revenir sur cette question dans un billet ultérieur [Edit: c'est fait – voyez ici]). Par ailleurs, les deux séries mettent en scène des espions. On remarque à cette occasion des […]

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