Monachisme: Cluny, Cîteaux et la Chartreuse

Tiens, une rareté aujourd’hui: une article d’histoire. Je poursuis ici mon survol de l’histoire du monachisme occidental en me consacrant sur les fondations les plus importantes entre le Xe et le XIIe siècle. Le premier billet est ici.

Au Xe siècle, l’événement le plus notable est la fondation par le duc de Bourgogne du monastère de Cluny, en renonçant à tout droit de regard sur la nomination de l’abbé et en plaçant le monastère directement sous le patronage du pape. Cet événement constitue la prémisse d’une réforme clunisienne visant à créer un mouvement monacal autonome.

L’histoire de la réforme clunisienne est contemporaine d’une période de réforme pour l’Église en général, dont les enjeux concernent essentiellement le rapport des laïcs et des ecclésiastiques: l’Église s’efforce de récupérer les biens des religieux qui appartiennent aux laïcs; par ailleurs, elle se querelle avec les autorités laïques sur la répartition des pouvoirs, le Pape et l’Empereur se voyant chacun comme une autorité supérieur à l’autre.

Le mouvement clunisien est appelé alors à réformer d’autres abbayes. Le pape lui concède non seulement à l’Abbé de Cluny le pouvoir de réformer des monastères qui en font la demande, mais également celui d’accueillir en son sein des moines de communautés refusant d’être réformées, ce qui met la pression sur ces dernières.

De cette manière, Cluny se retrouve progressivement à la tête d’un vaste réseau monastique, avec de fortes densités dans plusieurs région de France, d’Angleterre (après la conquête normande de 1066), dans le sud de l’Allemagne et en Castille, mais est aussi présent un peu partout ailleurs en Europe (par exemple en Italie), avec seulement une densité plus faible de monastères. L’importance de la nébuleuse est telle qu’aux Xe, XIe et XIIe siècles, l’Abbé de Cluny (parfois désigné comme étant un « archiabbé ») est considéré comme le deuxième personnage le plus important de l’Église catholique, juste après le pape.

Les Clunisiens appliquent le règle bénédictine, en mettant fortement l’accent sur l’aspect liturgique: les chants choraux et les cérémonies gagnent en importance, et la vie monastique s’organise en fonction d’eux (on revoit par exemple le régime pour que les moines puissent chanter plus longtemps!). Les moines deviennent de plus en plus des clercs, afin qu’ils puissent célébrer leurs messes.

Les monastères clunisiens sont aussi des centres de pastorale, les moines prêchant beaucoup à la population environnante. Sans délaisser les activités intellectuelles, ils en réduisent la portée, en raison de la primauté accordée à la liturgie. Cela n’empêche pas les clunisiens de participer à l’élaboration d’un modèle de la « société chrétienne », telle qu’elle devrait être. Par ailleurs, Cluny devient un foyer de création artistique, mise à profit pour l’exaltation de la religion.

La réforme clunisienne connaît un tel succès que bientôt, l’abbé de Cluny (l’ « archiabbé ») devient de fait le deuxième personnage de la chrétienté après le pape.

Aux premières loges d’un processus de réforme de la chrétienté,  les clunisiens participent à sa redéfinition, contre les hérésies qui naissent à cette époque, contre le judaïsme, et contre les Musulmans.

Dans ce dernier cas, L’abbé de Cluny Pierre le Vénérable est également à l’origine de la première traduction latine du Coran, qu’il se procure en Espagne afin d’y puiser des arguments contre l’Islam.

La réforme clunisienne sera suivie au XIIe siècle d’une autre réforme, au sein même de l’ordre créé. Cinq abbayes, notamment celle de Clairvaux et celle de Cîteaux, plus La Ferté, Pontigny et Morimond, mènent le mouvement. Leur fondation est en réalité antérieure au XIIe siècle, mais c’est à cette époque que la nouvelle réforme monastique se précise. D’après Citeaux, le nouveau mouvement est appelé cistercien. Son personnage emblématique est Saint Bernard de Claivaux. C’est lui qui lance vraiment la congrégation et en définit la spiritualité.

En réaction à l’opulence de Cluny, les cisterciens mettent l’accent sur  la pauvreté ecclésiastique. L’un des traits emblématiques de ce choix réside dans leur habit. Les Clunisiens portaient une bure noire; l’habit cistercien est blanc, tout simplement  pour faire croire qu’ils n’ont pas l’argent d’acheter la teinture. Au Moyen Âge, on utilise souvent la distinction entre les deux ordres en les désignant comme « moines noirs » et « moines blancs ».

Saint Bernard entretient également la méfiance envers « l’indépendance superbe de l’intelligence » (mots de Jean Chélini). Il se méfie des universitaires tels qu’Abélard. Ascète sévère, il fut aussi l’un des grands prêcheurs de son temps probablement le plus important. Il est d’ailleurs connu comme le grand promoteur de la deuxième croisade, alors que les clunisiens s’étaient efforcé (d’après Iogna-Prat) de réduire leur rôle dans la croisade, considérant que la guerre ne revient pas aux moines, et préférant l’outil de la polémique.

L’ordre cistercien connu une expansion qui dépassa encore le succès de Cluny. Organisé par Saint Bernard, il fut le premier à mériter véritablement le nom « d’ordre » religieux, grâce à des mécanismes qui imposaient des visites annuelles des fondations par les abbayes-mères et les abbés de l’ordre devaient se réunir chaque année en un « chapitre » chargé de décider des grandes orientations que l’ordre devait prendre.

À peu près contemporain de la réforme clunisienne naît le monastère de la Chartreuse, fondé par Saint Bruno, qui donnera naissance à l’ordre des Chartreux, le plus sévère de tous. L’objectif est ici de concilier érémitisme et vie en communauté. La règle de vie impose le silence presque en tout temps, un régime sans viande, le travail, la prière, et la clôture. En raison de la dureté de sa règle de vie, l’ordre chartreux connu un développement très lent par rapport aux expansions fulgurantes qu’avaient connus les  clunisiens et les cisterciens. En revanche il est réputé n’avoir jamais connu de relâchement de discipline, si bien qu’au XVIe siècle (anticipons un peu), alors qu’un mouvement de réforme touchait pratiquement tous les ordres existants, les Chartreux purent se rengorger de n’être « jamais réformés car jamais corrompus » (je cite ici de mémoire d’après Marcel Bataillon, Érasme et l’Espagne, mais je n’ai pas la référence exacte).

SOURCES:

Sur Cluny: CHÉLINI, Jean, Histoire religieuse de l’Occident médiéval, pp. 236-245.

IOGNA-Prat, Dominique, Ordonner et Exclure, Cluny et la société chrétienne face à l’hérésie, au judaïsme et à l’islam (1000-1150).

Sur la Chartreuse et Cîteaux, CHÉLINI, pp. 365-371.

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2 Réponses to “Monachisme: Cluny, Cîteaux et la Chartreuse”

  1. Teedee Says:

    La chartreuse !
    C’est ma région ça !! 🙂

  2. Déréglé temporel Says:

    Grenoblois? j’ai cru comprendre que ça dansais pas mal, par là…
    faut croire que ta région produit plus que des moines 😉

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