L’histoire détruite

Dans les différents dépôts d’archives que j’ai visités à Valence, il y a celui de la curie métropolitaine de Valence, c’est-à-dire les archives diocésaines. Un pauvre petit poste, avec une seule archiviste (d’ailleurs gentille et serviable), et une table ronde pas bien grande en guise de lieu de travail pour les chercheurs. Un catalogue assez pauvre de documents, et des documents souvent en très mauvais état. L’un de ceux que j’ai demandé était un grand livre, dont les pages avaient dûes être collées sur des pages neuves pour leur donner de la solidité, et dont le tiers du bas était dans un état misérable, grugé et noirci. Pourtant, il y eut une époque où les archives diocésaines de Valence étaient réputées être parmi les plus riches d’Espagne, ce qui n’est pas peu dire. Cela a changé avec la guerre civile. L’introduction du catalogue des archives relate cette lamentable histoire en citant des témoignages qui rendent la chose fort vivante et lui confère un pathos certain.

Durant la guerre civile, Valence se trouvait dans la zone républicaine. Elle fut, trois ans, la capitale d’Espagne, capitale ad hoc, parce qu’il fallait installer en urgence un nouveau gouvernement pour faire face à la catastrophe qui s’abattait sur le pays. Les aléas de la guerre ont souvent été dommageables aux archives. En 1936, la curie métropolitaine fut touchée par un incendie. On aurait pu croire que c’est à ce moment que furent détruits les documents. Mais en fait, l’essentiel en fut rescapé. C’est en 1937 qu’a lieu le désastre.

La guerre civile, entre autres nombreux conflits qu’elle mêlait, avait mis au jour l’hostilité réciproque des mouvements politiques révolutionnaires (communistes et anarchistes, notamment) et de l’Église. Celle-ci avait choisi d’appuyer Franco. Dans la zone républicaine, un vent anticlérical a soufflé. Plusieurs milliers de religieux ont été massacrés. L’évêque de Barbastro a été émasculé vivant avant d’être exécuté (plus tard J-P II l’a béatifié pour avoir subi le martyre). Les biens de l’Église sont saisis: églises, couvents… archives.

En 1937, les archives de la Curie Métropolitaine furent vendues à une usine de pâtes et papiers. Comme un ami l’a dit avec une savoureuse ironie noire et cynique: « au moins elles ont servi à quelques chose d’utile ». Ce qui devait d’ailleurs être la pensée de ceux qui orchestrèrent ainsi cette destruction, décidée au nom l’idéologie anticléricale. Le caractère horrifiant de la chose, par rapport à une destruction dans un accident de guerre, c’est que c’est un choix fait en toute connaissance de cause: la destruction volontaire de la mémoire religieuse. Il ne semble pas être venu à l’esprit des sombres imbéciles qui ont pris cette décision que les archives religieuses ne témoignent pas que de l’histoire de la religion, mais de l’histoire de tout un peuple: aussi bien leur religion, leurs moeurs et leurs dissidences.

À l’une de mes premières visites à l’Archivo del Reino de Valencia, j’ai parcouru les fiches cataloguant les documents, et mes yeux sont tombées sur un autre type de destruction de document. Il se trouvait une série de documents royaux sur les émeutes (reflétant les tensions religieuses croissantes de la ville) qui eurent lieu à Valence en 1455. Les documents s’échelonnent sur 5 ans. Les premiers, donc, apparaissent à la fin du règne d’Alfonso El Magnánimo et les dernier au début du règne de Juan II. Ces documents sont des documents d’amnistie. En Aragon, le roi avait traditionnellement, en raison des traités de capitulation signés lors de la Reconquête, le rôle de protecteur des minorités, notamment musulmanes. Il dût donc sévir contre un certain nombre des émeutiers. Il y eut des procès. Mais ce que nous apprennent ces document, notamment le dernier en 1560, c’est qu’au terme du processus, le roi autorisa les familles concernées à brûler les procès qui les concernaient si elles le souhaitaient. Il semble que l’amnistie dispensée à cette occasion n’offrait pas seulement le bénéfice du pardon, mais aussi celui de l’oubli.

Cette semaine, toujours à l’Archivo del Reino, je consultais un registre dominicain. Un livre des professions de foi, qui enregistrait donc les noms de ceux qui devinrent religieux dans le couvent concerné, avec une petite notice pour chacun d’entre eux où on trouve leur nom, leur lieu de naissance, les noms de leurs parents, et le nom du prieur qui a reçu leurs voeux. Je feuilletais donc ce registre à la recherche de quelque indice pour ma recherche, quand je tombai sur une page charcutée. Il y a des trous a plusieurs emplacement, découpés avec je ne sais quel outil. La main tremblante, je tourne les pages. Pendant l’espace d’à peu près quatre ou cinq pages, il y avait un trou au milieu chaque notice, et un autre au bas, au niveau des signatures. Dans les pages suivantes, le schéma se poursuit, on trouve encore des trous; il n’y en a seulement plus à chaque notice. Puis le registre se poursuit normalement. De toute évidence, ce sont des noms qui ont été retirés à chaque notice: dans la notice, et la signature du moine. Un seul? sans doute, mais comment savoir? Qui? Pourquoi? Le saura-t-on jamais? Peut-être d’autres archives dominicaines le révéleront-elles un jour. On pourrait retrouver un ordre donné à la fin de retirer un nom des archives. Ou peut-être, si cet ordre a existé et fut couché par écrit, s’est-il perdu dans les nombreux aléas vécus par les archives religieuses de ce pays.

Quoiqu’il en soit, il est quand même remarquable de penser que, dans des sociétés bureaucratisées, il faut souvent produire un document pour en détruire un autre. C’est qu’il y a division des tâches entre la décision et l’exécution, et que l’exécuteur doit non seulement prendre connaissance de l’ordre, mais il doit également être protégé. La destruction des procès de 1455 aurait été illégale, bien sûr, n’eût été un ordre royal pour l’autoriser. Pour protéger les amnistiés, il fallait que subsiste une trace de l’autorisation royale, donc de l’événement auquel le tout se référait. Cela demeure un appauvrissement de la mémoire (les procès perdus étaient sans doute très riches en détails), mais un signe a subsisté. Le cas du registre monastique est moins clair, mais il est possible que les mêmes mécanismes aient joués.

Dans mes cours d’archivistiques, un prof avait donné un exemple très contemporain qui illustre le même phénomène. Dans une petite ville, un maire avait ordonné à son archiviste de détruire un enregistrement. Ce dernier s’est exécuté, mais non sans avoir obtenu, pour se protéger, un ordre en bonne et due forme, signé, de la destruction de l’enregistrement. Quand les journalistes sont venus fouiner, c’est le maire qui a eu des problèmes, plutôt que son subalterne.

(je classerais bien ce billet dans les « brèves de doc », puisque c’est une tranche de vie sur mes études, mais à plus de 1100 mots, ce n’est plus trop une brève. dans les réflexions, donc).

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2 Réponses to “L’histoire détruite”

  1. Gabriel Says:

    J’aime beaucoup ce billet comme le précédent! Ils sont aussi intéressant qu’instructif!

  2. Déréglé temporel Says:

    Merci!

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