Obéissez sans mot dire

Puisque je suis à Madrid, ça vaut la peine de profiter un peu des richesses de la ville. J’étais déjà allé voir un spectacle de ballet lors de la Noche en Blanco (vive les spectacles gratuits), dont j’ai négligé de parler ici. Un pas pire spectacle, d’ailleurs, « Rock the Ballet », qui traversait à peu près toutes les variations de la musique rock avec danse adaptée.

Aujourd’hui, j’allais voir Crece 2010. Petit cirque deviendra grand: Crece est, d’après ce que j’ai compris, une production annuelle du Teatro Circo Price et de l’école de cirque de Madrid, où se retrouvent des finissants de diverses écoles de cirque du monde: Madrid, Toulouse, Stockholm… Montréal. Les noms des spectacles ont le mérite de l’originalité, mais pas de la continuité: Crece 2008, Crece 2009, Crece 2010; comme vous voyez, il est difficile de voir le lien entre les spectacles et les concepteurs ont dû se creuser longuement la tête pour trouver un titre à chaque année.

Comment décrire un tel spectacle? Je me suis posé la question à deux ou trois reprises au cours de la séance. Le fil conducteur n’était pas évident à saisir, bien que les enchaînements se faisaient bien entre les numéros et que l’ambiance donnait une unité au spectacle. Mais difficile d’en raconter l’histoire, si toutefois il y avait une histoire. Les artistes endossent bien un personnage, et parfois on voit apparaître un lien entre deux numéros, le personnage de l’un surgissant dans le numéro de l’autre tout d’un coup. Mais d’histoire globale, point.

À l’entrée, la scène est descendue, et donne l’impression d’une arène. Trois inquiétants personnages, des gaillards musclés (ok, ça correspond à la description de 90% des artistes de cirque masculins…) avec des lampes sur le front, semblent jouer des gardiens, des contre-maîtres ou des esclavagistes. Ils font descendre les autres personnages dans l’arène. L’un tente de s’échapper, cela provoque une bagarre avec son gardien. Un bagarre très crédible au demeurant, pas comme beaucoup de « bagarres » prétexte à main-à-main qu’on voit au cirque. Là, la scène n’est pas sans dégager quelque violence. Lorsque le rebelle est finalement dans l’arène, il tente encore de s’échapper, pour être impitoyablement rejeté dans l’arène.

La table est mise pour un spectacle dont les numéros évoquent généralement des thèmes bien pessimistes. Le clown-jongleur-bruiteur est bien drôle, à notamment sortir ses organes de son corps (par mime) pour les remonter ou les réparer, à jouer avec les ralentis, etc. Mais c’est aussi un pervers (pépère?) . Il y a d’autres personnages comiques: on a droit à une suicidaire qui rate ses suicides. Occasion de rire, là aussi. Même si un peu jaune, c’est du rire. Et le personnage le plus léger du spectacle est un trampoliniste qui distribue des fleurs dans les tribunes. Au milieu d’un numéro plus grave (un numéro de bascule assez impressionnant), on le verra surgir d’une trappe au milieu de la scène avec son bouquet de fleurs en main.

Deux numéros évoquent la violence domestique. Le premier présente les personnages de la femme battue et de son mari, et lorsque ce dernier s’éclipse, donne lieu à un numéro de corde volante qui fait paraître la dame plus forte que quand son mari était là. Puis une autre scène, violence sur fond de chanson d’amour chantée par d’autres artistes qui ne semblent pas conscient de ce qui se passe, jusqu’à ce qu’une femme se réveille, proteste et appelle à l’aide, en vain. Cette femme monte alors sur son trapèze ballant. Ce numéro de Vanessa Vollering – en qui j’ai reconnu un personnage secondaire, mais remarqué, de Rosso di Sera, spectacle de fin d’année de l’ENC 2009 – est celui qui ma le plus paru donner une clé de compréhension de l’ensemble du spectacle. Au début de son numéro, elle joue de son trapèze d’une manière qui  nous donne l’impression que celui-ci ne veut pas se mettre en mouvement, malgré tous les efforts qu’elle y met. Et puis, lentement, le trapèze finit par se mettre en branle, et elle peut y aller de ses voltiges. Une métaphore de l’inertie, de la difficulté qu’il y a à faire bouger les choses? En épilogue du numéro, lorsqu’elle remet pied sur terre, elle se retrouve face au mari violent, qui lui fait des saluts militaires et mime le fait de se taire. D’où le titre que j’ai choisi à ce billet.

Je suis bien sûr loin de mentionner tous les numéros. Mais il y a beaucoup de cordes, dans tous les sens. De la corde volante aux cordes à funambules, elles se retrouvent tout au long du spectacle, comme si les personnages étaient constamment liés.

Petite mention enfin pour les deux autres représentants de l’ENC, Marie-Pier Campeau et Ethan Law, qui font un bon numéro de jeux icariens, bien que pour cette séance ils aient cafouillé un peu. Ce sont des choses qui arrivent. Les jeux icariens, cela consiste en gros, pour lui, à jongler avec un ballon avec ses pieds, pour elle, à être le ballon. Lui fait aussi un numéro de roue cyr très réussi. Les trois (Vanessa, Marie-Pier et Ethan) sont, si je ne me trompe pas, des finissants de 2010.

Petite mention aussi pour la mise en scène, très bien faite. Des transitions bien pensées: un numéro aérien attire le regard du spectateur vers les hauteurs, et le plancher remonte pendant ce temps pour faire disparaître l’arène. Des effets d’éclairage donnent l’impression que le sol glisse sous une roue cyr. Etc…

Et au final, au moment où se conclue le spectacle, un spectacle si rempli de scènes pessimistes, on met la toune Don’t worry, be happy. Belle pensée.

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5 Réponses to “Obéissez sans mot dire”

  1. Darwin Says:

    Bon billet (même si je ne suis pas fan de cirque…) 😉

  2. Mouma Says:

    C’est l’fun de voir où ils vont travailler ces finissants de l’ENC.

  3. Déréglé temporel Says:

    @Darwin: c’est un clin d’oeil à mon commentaire chez Jeanne?

    @Mouma: ils vont travailler partout!

  4. Darwin Says:

    «c’est un clin d’oeil à mon commentaire chez Jeanne?»

    Voui…

  5. Mélodie universelle « Temps et fiction Says:

    […] Crece 2010 était un spectacle très sombre et pessimiste, qui laissait une large place au théâtre, même […]

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