Critique de Cosandey

Il y a quelques temps, j’ai fait un résumé du livre Le Secret de l’Occident, vers une théorie générale du progrès scientifique, écrit par le scientifique David Cosandey, qui tente à travers ce livre d’expliquer pourquoi la science moderne a émergé en Europe et pas ailleurs, et d’élaborer une théorie qui s’applique à toutes les civilisations de l’histoire de l’humanité.

Maintenant que la théorie est résumée, et que son intérêt apparaît sans doute à ceux qui ont lu le résumé, tentons un peu de critique.

La plupart des comptes-rendus que j’ai trouvé sur le net sont favorable, quand ils ne sont pas élogieux. Les comptes-rendus élogieux sont généralement les moins intéressants à lire, d’ailleurs. Ce sont les critiques qui stimulent le débat. J’en ai trouvé une qui soit digne d’être rapportée, et elle émane d’un doctorant en géographie, Laurent Gagnol (lui-même, qui a fait des recherches plus systématiques que moi, réfère d’autres critiques, voyez ses notes de bas de page). Les considérations géographiques formant la pierre angulaire de la théorie thassalographique de Cosandey, sa critique de huit pages vaut la peine d’être lue. La critique de Gagnol, outre de réguliers commentaires infrapaginaux sur de mauvaises interprétations d’auteurs que Cosandey a lu, relève principalement d’un point: l’ignorance de Cosandey des bases de l’épistémologie de la discipline géographique, qui l’amène d’après lui à commettre les mêmes erreurs que Ritter, un géographe du XIXe siècle (dont il insinue par ailleurs à plusieurs reprise que Cosandey le plagie):

Cette crise de la modernité et la montée des questions environnementales rendent audibles le retour de ces théories du milieu. Sont-elles pour autant toutes recevables ? N’y a –t’il pas un danger de réapparition d’idées déjà maintes fois condamnées ? Ce qui rend cette théorie générale si séduisante est aussi ce qui la rend plus critiquable.

Quelques critiques me sont aussi venues en tête, qui ne sont pas aussi fondamentales que celle de Gagnol. Après avoir fait le tri, je vais m’en tenir à une seule. La critique qui me vient à l’esprit , à première vue, s’attaque à de simples petits détails qui prennent une place mineures dans le livre. Mais en y réfléchissant, ces détails mettent en cause un des aspects essentiels de la démarche de Cosandey: l’approche par civilisations. Tout le livre de Cosandey est en effet organisé par analyse de civilisations: occidentale, chinoise, islamique, indienne, grecque antique sont les principales, mais il y a des développements assez substantiels aussi sur la Russie, le Mexique, le Pérou et le Japon.

Le détail qui dérange en premier lieu a tellement l’air d’un détail qu’il est relégué à une note de bas de page à la description de la méreuporie musulmane de 900-1050 (p.331), fait de trois grands empires, nous dit-il: les Omeyyades d’Espagne, les Bouyides iraniens et les Fatimides d’Égypte. Cette note de bas de page commente l’exclusion de l’Empire byzantin de l’analyse:

Il faut noter que l’Empire byzantin reste à l’écart de ce système d’États malgré sa position géographique idéale pour y participer. Cela souligne l’importance cruciale de la communauté de culture pour former un ensemble d’États en compétition. Les systèmes d’États n’enjambent pas les limites des civilisations.

Affirmation, oh! combien imprudente! Déjà, je me demande bien où il a trouvé que l’Empire byzantin ne participait pas à ce système d’état. Je ne connais pas assez cette époque pour trancher, mais, de toute évidence, Cosandey non plus. Le type de documentation qu’il utilise peut masquer une réalité du fait des choix méthodologiques faits par les historiens.

Mais surtout la « civilisation » n’est pas un concept sans périls. Il est difficile à définir, et extrêmement difficile à cartographier. Quand les historiens adoptent une division de leur travail par civilisations, leur découpage doit souvent plus à la tradition historiographique qu’à des critères méthodiques et significatifs. Et surtout, les découpages s’avèrent très variables d’une oeuvre à l’autre.

Braudel, par exemple, ne voyait pas une civilisation européenne ou occidentale. Pour lui, l’Europe était divisée en plusieurs civilisations, repérables à différents signes, comme la frontière entre catholicisme et protestantisme; dans la théorie braudélienne, notamment, si les doctrines protestantes ne sont pas parvenu à faire leur place dans les pays méditérranéens et fut finalement rejeté de France (malgré la subsistance de quelques groupes protestants), c’est que cet ensemble géographique (Méditerranée-France) était recouvert par une civilisation distincte de celle où le protestantisme s’est épanoui, une civilisation qui a « refusé » collectivement les doctrines de Luther et Calvin. Aujourd’hui, diviser l’Europe Occidentale en civilisations distinctes est passé de mode, mais pas pour autant justifié.

Soit dit en passant, les découpages de civilisations varient aussi lorsqu’il est question des aires géographiques hors de l’Occident. Cosandey a choisi de parler d’une « civilisation d’Islam ». Mais d’où vient qu’il n’ait pas divisé, comme d’autres l’ont fait avant lui, l’Islam en civilisations Arabe, Iranienne et Turque?

On trouve la plus belle contradiction du principe évoqué par Cosandey dans sa note de bas de page dans la discussion qu’il fait du cas japonnais (pp.549-556). Cosandey parle du Japon comme d’un « membre honoraire de a civilisation chinoise » (on note dans le choix de l’expression une hésitation sur le statut civilisationnel du Japon). L’archipel aurait une thassalographie idéale (nettement meilleure que celle de la Chine) pour forger une bonne méreuporie. Il s’est divisé en système d’états stable durant un peu plus de deux siècles, de 1340 à 1570. L’hégémonie des Tokugawa y met fin. La tentative d’invasion de la Corée par les Japonnais en 1592, provoquant la réaction des Chinois, aurait pu introduire le Japon dans un système d’état à trois – Corée, Chine, Japon – mais après la défaite les Japonnais se sont isolé dans leur archipel, où leur évolution scientifique a tourné au ralenti dans un système politique modéré par un shogun tout puissant, mais néanmoins poussé par la rivalité inter-provinciale. À ce stade, nous pouvons encore admettre le découpage de civilisations de Cosandey en supposant une « communauté de culture » (bien réelle) entre ces trois états tout en notant, au passage, un exemple à l’appui des affirmations de l’auteur que son système n’est pas un « pur déterminisme », puisque l’isolement du Japon découle d’un choix (ce qui en revanche invalide sa prétention d’insérer sa théorie dans les sciences exactes et le rend aussi vulnérable à des critiques semblables à celles qu’il adresse à Lévi-Strauss). Cela se gâte un peu plus loin, lorsque vient le moment d’affirmer qu’avec l’ouverture forcée du Japon en 1854, début de l’ère dite « de Meiji » et du rattrapage technologique du Japon, ce dernier serait entré dans un nouveau « système d’états stable » avec les pays Occidentaux. Quoi? et la frontière des civilisations, elle? Pas un mot. Disparue, pouf! On se demande quand le Japon du XIXe siècle aurait trouvé sa « communauté de culture » avec les États-Unis et les autres pays occidentaux, ou comment, tout d’un coup, les progrès technologiques se seraient mis à franchir les frontières des civilisations. Mais pas un mot d’explication sur ce problème par Cosandey, qui n’y a vraisemblablement simplement pas pensé.

La critique que je fais ici n’invalide pas l’ensemble du système théorique de Cosandey. Mais elle inviterait par contre à la revisiter en examinant cette question de civilisation, négligée par Cosandey alors même qu’il fonde son analyse sur un découpage de civilisations. Si on choisit de laisser tomber la notion de civilisation, il faudrait alors repenser la description des systèmes d’états. En revanche, si on choisit de la réaffirmer, il faut penser à analyser son rôle en profondeur en tenant compte des questions suivantes: qu’est-ce qu’une civilisation? comment détermine-t-on son étendue géographique? comment fonctionnent les relations et les échanges entre les civilisations? un pays peut-il s’insérer dans une civilisation à priori étrangère, et si oui, comment?

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8 Réponses to “Critique de Cosandey”

  1. Darwin Says:

    Qu’entends-tu par «l’ouverture forcée du Japon en 1854» ?

  2. Déréglé temporel Says:

    Le Japon avait interdit l’accès à son territoire aux Occidentaux. Les États-Uniens en ont eu assez de ne pas avoir accès à ce marché. Ils ont envoyé une flotte (internationale) bombarder les Japonnais et ont forcé un traité défavorables à ces derniers, qui garantissait notamment l’accès à l’archipel.
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Matthew_Perry_%28militaire%29
    Cet événement provoquera à terme la chute du régime du shogun, la réhabilitation de l’Empereur et l’ouverture de l’ère Meiji, qui se caractérise par la modernisation du Japon.

  3. Gabriel Says:

    Guns, Germs, and Steel!

  4. Déréglé temporel Says:

    euh… c’est une référence à un jeu vidéo?

  5. Félix Says:

    « euh… c’est une référence à un jeu vidéo? »

    Si je me souviens bien, c’est un livre qui parle de la conquête Eurasianne sur le monde à travers le temps et les raisons derrièere celle-ci. Je me trompe Gabriel?

  6. gromovar Says:

    Voici un livre que j’ai depuis plus d’un an dans ma pile. Il va vraiment falloir que je m’y mette.

  7. Déréglé temporel Says:

    Bienvenue chez moi, Gromovar.

    J’avais en effet noté sa présence sur ton pilomètre lors de mes visites chez toi.
    Malgré les critiques qui peuvent lui être fait, il est stimulant. Il s’agit aussi probablement d’un bon complément aux livres de Jared Diamond, en particulier De l’inégalité parmi les sociétés. Entre ça et Effondrement j’hésite pour ma prochaine lecture hors-thèse.

  8. Quelques nouvelles de Cosandey « Temps et fiction Says:

    […] Secret de l’Occident de David Cosandey le 31 août 2010. J’en ai formulé une critique le 6 novembre 2010, qui pointait les insuffisances qu’il m’avait semblé percevoir quant à l’usage […]

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